Lettre d'information de l'association Sarajevo, Fondatrice Mirjana Dizdarevic mensuel 10F - n° 95 février 2001

BOSNIE : ENFIN UN GOUVERNEMENT NON-NATIONALISTE ?

 

Après une période de relatif optimisme marquée par les succès des "modérés" dans les divers pays de l'ex-Yougoslavie, il semble que l'heure soit à la recrudescence des tensions. Du Kosovo, endeuillé par des attentats inexcusables, à la Croatie menacée par la remontée de la fièvre nationaliste, de la Voïvodine au Monté négro et à la région de Presevo affrontées à la politique centralisatrice de Belgrade, les nouvelles ne signalent que crises, violences et conflits. En Bosnie-Herzégovine, trois mois après les élections, la majorité anti-nationaliste qui s'est dégagée dans la Fédération et l'ensemble de l’Etat n'est toujours pas en mesure de gouverner.
Il serait certes erroné d'appliquer une grille de lecture unique pour expliquer des situations spécifiques à chacun des pays concernés. Il n'en est pas moins vrai qu'il existe une interdépendance des réactions aux événements qui affectent les points sensibles de la région, comme on l'a constaté tout au long des dix, vingt ou trente dernières années, sans remonter plus haut dans l'histoire.

En schématisant, on peut avancer que la persistance ou la reviviscence des crises auxquelles on assiste actuellement est essentiellement due à l'image que les peuples et les Etats voisins de la Serbie ont de sa politique, telle qu'ils la perçoivent et telle qu'elle est reçue dans le monde. Tout se passe en effet comme si l'effacement de Milosevic avait radicalement changé les choses en Serbie, alors que, sauf pour ce qui concerne la répartition des postes politiques et protocolaires, il n'en est, pour l'essentiel, rien (cf. lettre de Bogdanovic  et texte de Perovic). Et l'appui quasi inconditionnel que les dirigeants de Belgrade trouvent en Europe suscite en Croatie, en Bosnie, au Monté négro et au Kosovo le sentiment que tout reprend comme avant et que la Serbie peut tout se permettre:
- ignorer ses obligations internationales, par exemple vis-à-vis du TPIY,
- nier ses responsabilités dans le déclenchement des guerres yougoslaves,
- se comporter en grand frère tutélaire du Monténégro,
- tisser des liens spéciaux avec la RS en contradiction avec les accords de Dayton,
- imposer son plan de paix dans la région de Presevo sans tenir compte des avis de la population albanaise majoritaire,
- revendiquer sa souveraineté sur le Kosovo, comme si rien ne s’était passé,
- traiter par le mépris l'aspiration de la Voïvodine à l'autonomie,
bref, assumer sans vergogne l'héritage de la politique grand-serbe dont Milosevic n'aurait été que le serviteur impur

La différence de traitement entre les peuples de l'ex-Yougoslavie eut expliquer, en partie, le regain des forces nationalistes croates. Il semble que Mesic et Racan ont réussi à les endiguer en Croatie. En B-H, c'est au Haut Représentant Petrisch qu'il revient de les mettre au pas, car le HDZ local s'oppose ouvertement au fonctionnement régulier des institutions de Dayton et à l'entrée en fonction des autorités soutenues par l'Alliance démocratique pour les changements, qui a obtenu des majorités parlementaires à l'issue des élections de novembre.
Le risque majeur qui pèse sur toute la région est que les puissances internationales, retombant dans leurs illusions passées, veuillent rendre à la Serbie de Kostunica ou de Djindjic le rôle de leader qu'elles avaient été obligées de  retirer, pour mauvaise conduite, à celle de Milosevic, sans même demander à ses dirigeants de donner des preuves de leur compréhension des leçons de l'histoire et de la réalité nouvelle créée dans les Bal kans.

Sommaire
EDITORIAL
BOSNIE : ENFIN UN GOUVERNEMENT NON-NATIONALISTE ?
Bosnie
Créer une troisième entité ?
Une Bosnie unifiée ou dépecée ?
Incident diplomatique
L’ETAT DES DROITS HUMAINS EN B-H
LA DÉMOGRAPHIE EN B-H

MISSION D’ENQUÊTE SUR SREBRENICA

International
Relations Bosnie-Serbie
Relations Bosnie-Croatie-Serbie

Croatie
Mesic et la Bosnie
L'affaire "Mirko Norac"

Serbie
LA SERBIE D'APRES-MLLOSEVIC N'EXISTE PAS
DES SOCIALISTES NANTAIS DE RETOUR DE BELGRADE.
Lettre de Bogdan Bogdanovic à Katarina Stambolic

Calendrier
Parutions
Rencontres
Expositions
Vie des Collectifs

Sommaire

BOSNIE : ENFIN UN GOUVERNEMENT NON-NATIONALISTE ?

Plus de 3 mois après les élections, la Bosnie-Herzégovine pourrait avoir son premier gouvernement non-nationaliste en 10 ans. La Présidence bosniaque a en effet décidé de charger Bozidar Matic, membre du SDP (parti social-démocrate, actuellement le plus puissant), de former le nouveau gouvernement central. Cette décision de la Présidence a été prise après que Martin Raguz, l'actuel premier ministre, a échoué dans ses tentatives pour former le nouveau gouvernement. Raguz (HDZ - Communauté croate démocratique) bénéficiait du soutien des trois partis nationalistes (HDZ, SDS et SDA), mais n'a pas obtenu la majorité requise à la Chambre des représentants du Parlement bosniaque. Si Bozidar Matic, économiste réputé, président de l'Académie des sciences et des arts de B-H, représentant de l'Alliance démocratique pour les changements en B-H, réussissait à obtenir la majorité des votes au Parlement, il y aurait de fortes chances pour qu'il forme un gouvernement pluraliste d'où les nationalistes seraient exclus, c'est-à-dire sans représentants des partis HDZ, SDS et SDA. Les 5 autres membres du gouvernement viendraient des partis de l'Alliance et de ceux de la Republika srpska qui la soutiennent. Concrètement, Zlatko Lagumdzija, président du SDP, deviendrait ministre des affaires étrangères (il pourrait par ailleurs être nommé premier ministre d'ici quelques mois quand viendra le tour des Boshniaques); Azra Hadziahmetovic (membre du Parti pour la BH de Haris Silajdzic) serait ministre de l'intégration européenne, Kresimir Zubak (président du NHI, Nouvelle initiative croate) se verrait confier le dossier des droits de l'homme et des réfugiés; Milorad Dodik (président du SNSD – sociaux-démocrates indépendants de RS) serait ministre du commerce extérieur, et Dragan Mikerovic (PDP - Parti démocratique du progrès de Mladen lvanic), ministre des affaires civiles. Bozidar Matic est soutenu par la "communauté internationale", mais il faudra attendre la décision du Parlement de B-H.

Les oppositions

La paix est maintenue, mais elle se complique; voilà comment nombre de gens définissent la situation en B-H. C'est un fait que les blocs nationalistes font tout pour se maintenir au pouvoir et empêcher  l'Alliance Démocratique de mettre en place les nouveaux organes exécutifs, et ce à tous les niveaux. Ainsi, Ante Jelavic (HDZ), membre de la présidence tricéphale, a refusé de soutenir la candidature de Bozidar Matic, accusant l'Alliance de « porter atteinte aux intérêts vitaux du peuple croate ». Pire, le Conseil central du HDZ a décidé de boycotter toutes les institutions communes dans l'ensemble de la B-H, et dans la Fédération de B-H. Ce même parti a décidé de convoquer un "Conseil national croate" pour décider (une fois de plus!?) de créer une troisième entité en B-H. Jelavic exige aussi la révision des accords de Dayton et la convocation d'une nouvelle Conférence internationale. Tout cela a pour but de rétablir "l'Herzeg-Bosna", l'Etat fantoche créé à l'époque de Tudjman. Les représentants de la communauté internationale en B-H ont répliqué que cette initiative du HDZ était inacceptable et dangereuse. En boycottant les institutions communes, le HDZ s'exclue lui-même et isole ceux qui ont voté pour lui aux dernières élections. Enfin, les protecteurs internationaux ont fait savoir que les institutions communes « seront mises en place avec ou sans le HDZ ». Il ne faut pourtant pas oublier qu'ils avaient permis au HDZ d'organiser un "référendum" sur le statut des Croates en Bosnie, le jour même de la tenue des élections en novembre dernier. Dans quelle mesure les deux autres partis nationalistes - SDS et SDA - seront-ils prêts à suivre l'exemple du HDZ? Cela dépendra en grande partie de l'attitude des protecteurs internationaux, car ce sont eux qui ont le dernier mot en Bosnie. Pour le moment, et exception faite de la constitution de 7 assemblées cantonales et du gouvernement de la RS, la plupart des nouvelles institutions de B-H n'ont toujours pas été formées. La crise économique, sociale et politique se poursuit.

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Bosnie

Créer une troisième entité ?

Une Table ronde sur "La création d'une entité croate en B-H - réalité ou fiction?" a été organisée début février à Zagreb et a réuni un groupe d'intellectuels croates et bosniaques qui ont débattu des possibilités d'intégration ou de division de la B-H. On retiendra quelques interventions intéressantes. Le président croate Mesic, qui participait à cette table ronde à titre personnel, a tout d'abord souligné que la Croatie avait changé radicalement sa politique à l'égard de la B-H: "Nous avons changé de politique, sans toutefois abandonner les Croates de B-H. Nous avons réduit notre soutien financier au HDZ parce que, contrairement aux autres Croates de B-H, ils ne s'efforcent pas de développer le pluralisme. Si nous leur envoyons de l'argent, c'est pour reconstruire le pays. Nous soutenons le caractère constitutif de tous les peuples de B-H. Les entités sont une réalité, si elles étaient inévitables au moment des négociations de Dayton, elles ne représentent pas nécessairement l'avenir de la Bosnie.Tudjman et Milosevic ont été éliminés, et je crois qu'il en sera de même pour la politique grand-serbe de Milosevic. L'avenir des Croates en Bosnie dépendra de leur propre attachement à Sarajevo et à leur patrie. Nous les encouragerons". Zdravko Tomac, vice-président du Parlement, a estimé que ceux qui soutiennent la thèse de la création d'une entité croate renforcent la position de a Republika srpska. Selon lui, si Belgrade se mettait à modifier ses frontières, cela pourrait encourager la sécession de la RS. La création d'institutions parallèles - ou d'une troisième entité - constituerait un grave danger. Mato Granic, ancien ministre des affaires étrangères de Tudjman, estime que la constitution d'une entité croate en B-H entraînerait la disparition de cet Etat. Dusan Bilandzic, historien et haut fonctionnaire de l'ex-Yougoslavie, a déclaré textuellement: "D'ici peu, les participants à cette Table ronde trouveront ridicule le thème dont nous débattons ici, car tant Zagreb que Sarajevo et Belgrade renonceront graduellement à leur souveraineté au profit de Bruxelles; ainsi en a décidé la communauté internationale, et le rouleau compresseur de la globalisation est impitoyable". Jadranko Prlic, ministre des affaires étrangères de B-H, a déclaré pour sa part que la Bosnie était un Etat, au même titre que la Croatie, mais qu'il avait l'impression que "la majorité en Croatie ne l'avait pas compris, ou ne voulait pas le comprendre". Cette Table ronde a été organisée par le "Forum des Croates de BH", présidé par Marko Tadic, que le parti extrémiste croate, le HDZ, a récemment contraint à démissionner de son poste de recteur de l'Université de Mostar.

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Une Bosnie unifiée ou dépecée ?

Dans un article du "New-York Times" qui a provoqué de nombreuses réactions dans le monde, Thomas L. Friedman plaide pour un "dépeçage en douceur" de la Bosnie, la partie "serbe" étant rattachée à la Serbie, la partie croate à la Croatie, les Boshniaques (Musulmans) se retrouvant au milieu, dans un mini-Etat. Parmi les réactions, notons celle de Wolfgang Petrisch, le Haut Représentant de la communauté internationale en B-H: "L’avenir de la B-H, c'est l'intégration et non la division. Le concept de l'exclusivité ethnique entraînerait automatiquement l'atomisation des Balkans, empêchant toute stabilité politique et économique". Petrisch souligne que la Bosnie, en dépit du "nettoyage ethnique", reste un brassage de Boshniaques, Croates et Serbes, et qu'il est impossible d'établir des lignes de démarcation. Max Van der Stoel, commissaire pour les minorités nationales de l'OSCE, ajoute que "les Etats multi-ethniques sont la norme et non pas l'exception. Une communauté nationale n'a pas besoin de l'indépendance pour protéger ses intérêts. La majorité ne doit pas écraser la minorité pour garantir sa sécurité. Il faut empêcher la dislocation des Etats multiethniques". Ivo Banac, professeur à l'université de Yale, pense que Friedman cherche, en quelques paragraphes réducteurs, à légitimer la destruction de l'Etat de B-H. Il importe particulièrement de combattre cette thèse publiée juste au début de l'administration de G.W. Bush: toute séparation entre les peuples de B-H serait en effet une véritable usurpation, car ils restent entremêlés sur l'ensemble du territoire de la Bosnie. Et "Oslobodjenje" écrit: "Toute tentative de dépeçage entraînerait une radicalisation des Boshniaques; peut-être est-ce justement ce qu'on cherche, en faire des fondamentalistes pour mieux justifier leur élimination".

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Incident diplomatique
A la surprise générale, Z. Radisic, président de la Présidence bosniaque, a menacé publiquement l'ambassadeur américain en B-H, Thomas Miller, de le déclarer persona non grata parce qu'il "outrepassait son mandat". Radisic aurait été soutenu par Anto Jelavic, membre croate de la Présidence. Le Département d'Etat a réagi aussitôt en qualifiant cette déclaration de "manœuvre politique avant le débat de l'assemblée bosniaque sur la composition du gouvernement central" Sur quoi, Radisic a juré qu'il parlait "en général" des pressions extérieures...

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L’ETAT DES DROITS HUMAINS EN B-H

Selon le Comité Helsinki pour les Droits de l'homme, le noyau démocratique en B-H se construit lentement, très lentement. Les résultats du Pacte de stabilité se font attendre. D'influents facteurs nationalistes en Serbie et en Croatie n'ont pas renoncé à leurs aspirations hégémoniques envers la B-H. Pourtant, la notion de droits de l'homme commence à être présente dans la vie publique.

Crimes de guerre
La découverte de la vérité progresse à petits pas: les autorités régionales traînent les pieds, les financements manquent. Les exhumations progressent, mais le sort de 20 000 "disparus" reste inconnu. Quelque 50 inculpés de crimes de guerre restent en liberté en RFY et en RS, y compris Milosevic, Karadzic et Mladic. Le TPI a demandé une force spéciale pour procéder aux arrestations... demande toujours en attente.

Les retours
On compte encore 625 000 réfugiés et 857 000 personnes déplacées. Seulement 18% des retours se font en RS. La municipalité de Prijedor a obtenu de bons résultats avec le retour de quelque 10 000 Boshniaques, Croates et autres: l'arrestation des criminels de guerre a changé l'atmosphère. Les réfugiés qui reviennent, surtout en RS, sont exposés aux actes de terrorisme, aux provocations et aux discriminations, et les autorités sur place ne les protègent pas. Les Croates nationalistes maintiennent les tensions à Drvar. Les décisions sur la restitution des propriétés traînent Sarajevo montrant les meilleurs résultats.

Les autorités et la loi
Le Haut Représentant a déchu une soixantaine d'officiels de leur poste pour obstruction aux Accords de paix et pour corruption. L'incompétence est typique à tous niveaux. Des réformes dans le secteur judiciaire effectuées par les officiels internationaux ont libéré ce secteur des parfis et l'ont rendu plus professionnel. Deux tribunaux à Sarajevo se distinguent, bien que des menaces lors des procès aient incité certains juges à demander une protection policière. C'est à Sarajevo également que se trouve la police la plus multinationale.

Les jeunes
Les enfants sont souvent manipulés à des fins politiques: à Brcko, le SDS a incité des lycéens serbes à manifester pour des écoles purement serbes; à Mostar, le HDZ réclame des écoles distinctes pour les enfants croates. Des jeunes serbes et croates utilisent toujours des manuels scolaires en provenance des Etats voisins respectifs. En RS, des enfants ont été incités à jeter des pierres contre des réfugiés boshniaques revenant au pays. Le projet d'un seul programme scolaire pour tous, n'est accepté qu'en paroles. La misère touche les plus jeunes, qui se trouvent obligés de mendier, voire de se prostituer; il y a eu des suicides. L'usage de la drogue gagne du terrain, Côté positif, il existe quelques projets pour unir les enfants des deux entités par des programmes sportifs et autres activités.

Les femmes
Le trafic des femmes est très répandu: "importées" de la Russie, de l'Ukraine, de la Moldavie, de la Roumanie, elles sont "revendues" aux réseaux de prostitution. Même certains membres de la police internationale (IPTF) seraient impliqués, La violence domestique dont les victimes sont des femmes et des enfants est un problème de taille. Cependant, les femmes deviennent plus présentes dans la vie politique et sociale.

La religion
La politisation de la religion et telle que les efforts sincères de la part de certains responsables des 4 groupes religieux n'arrivent pas à rétablir la confiance. En RS, l'église orthodoxe est de facto, et illégalement, l'église d'Etat. L'église catholique a soutenu le HDZ, tandis que le SDA manipule la communauté islamique.

Les médias
Une nouvelle loi sur l'accès libre à l'information a été adoptée sur l'initiative de l'OHR, mais jusqu'ici, elle ne fonctionne qu'au niveau de l'Etat. La plupart des cantons ont des lois très controversées sur l'enregistrement obligatoire des médias, avec d'énormes amendes pour non conformité. Les médias sont souvent dépendantes du parti, des cantons et des municipalités, ce qui restreint leur liberté d'expression, et elles sont imposées de manière injustifiable. Des journalistes font fréquemment l'objet de menaces de mort ainsi que d'agressions. A Banja Luka, des journalistes ont été interrogés à la demande de la RFY, ils auraient insulté Milosevic. Deux journalistes à Livno ont été proclamés "traîtres au peuple croate". A Tuzla, des extrémistes islamistes de la mouvance Vehabije ont menacé un journaliste qui les avait critiqués. Malgré tout, les médias montrent une préoccupation croissante pour les droits de l'homme et une évolution vers les normes de la démocratie.

Rapport sur l'état des droits humains en Bosnie-Herzégovine, année 2000, Comité Helsinki pour les droits de l'homme, email: office@bh-hchr.org , site web: http://www.bh-hchr.org .

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LA DÉMOGRAPHIE EN B-H

I1 y a actuellement 3,1 millions d'habitants en Bosnie-Herzégovine, soit 1,2 million de moins qu'en 1991. Ces chiffres ont été publiés dans l'hebdomadaire de Sarajevo Slobodna Bosna, qui a basé son enquête sur les recherches effectuées par llijas Bosrjovic, un éminent démographe bosniaque. Par ailleurs, la croissance démographique n'a jamais été aussi faible. La composition ethnique de la population est aujourd'hui la suivante: Boshniaques: 1A million-, Serbes: 980.000; Croates: 400.000; le reste est regroupé sous la rubrique "autres". Cette dernière guerre a été catastrophique pour la population bosnienne: 230.000 morts (143.000 Boshniaques, 3 1. 000 Croates, 22. 000 Serbes et 14.000 "autres"). A cela viennent s'ajouter les départs en masse après Dayton: plus de 50.000 jeunes ont quitté le pays pour s'installer définitivement en Amérique, Australie et Canada «Europe occidentale est beaucoup plus fermée!). Selon les données de l'organisation non-gouvernementale "International Forum BOSNA", la diaspora bosnienne s'élève à près de 950.000, dont 336.000 Boshniaques, 270.000 Serbes et 269.000 Croates. La population bosniaque est à l'heure actuelle l'une des plus âgées au monde. On note la disparition de villages entiers, où vivait une importante partie de la population. On peut, en Bosnie, traverser des régions entières dont tous les villages ont été détruits. Enfin, la baisse démographique de la B-H s'accompagne d'une situation économique catastrophique. Tout cela a amené Ilijas Bosnjovic à conclure: "Si les tendances actuelles se maintiennent, d'ici cinquante ans la population de la Bosnie diminuera encore; le nombre des Serbes, de 19%, celui des Croates, de 9%, et des Boshniaques, de 5%... "

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MISSION D’ENQUÊTE SUR SREBRENICA

Lettre à M. François Loncle, Président de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée Nationale

Paris, le 11 février 2001

Monsieur le Président,

Je tiens à vous remercier d'avoir décidé d'ouvrir au public intéressé les auditions auxquelles procède la Mission d'information sur Srebrenica, que vous présidez. Des représentants de l'Association Sarajevo les suivent avec la plus grande attention. Avec eux, je regrette d'autant plus le huis clos des séances qui les a privés des témoignages capitaux des officiers généraux qui ont eu des responsabilités directes dans la conduite des opérations militaires de l'ONU en Bosnie-Herzégovine. E en restera un sentiment désagréable d'opacité, alors qu'il semblait que la recherche de la vérité était l'objectif principal de la Mission créée par les Commissions des Affaires étrangères et de la Défense de l'Assemblée Nationale.

Retenant néanmoins l'esprit de dialogue et de transparence que vous désirez instaurer dans les travaux de la Mission, je prends la liberté de vous faire part de l'impression dominante que les membres du Bureau de l'Association tirent des premières auditions de la Mission. Ils craignent que celle-ci ne s'attache trop exclusivement aux "événements" de Srebrenica, limités dans le temps et dans l'espace, en négligeant tout ce qui y a conduit, c'est-à-dire la politique générale de la "Communauté internationale" à l'égard de la Bosnie-Herzégovine, inséparable de celle menée à l'égard de toute l'ex-Yougoslavie, avec une analyse prioritaire du rôle éminent revendiqué, à juste titre, par la France. Les quelques questions posées sur cet aspect des choses ne reçoivent pratiquement pas de réponses.

Parce que notre Association ne cesse depuis 10 ans de ressasser les mêmes thèmes, je me permets de vous indiquer qu'à notre sens, il est deux options fondamentales dont la discussion serait nécessaire pour comprendre Srebrenica:
- avoir fait de la division "ethnique" de la Bosnie-Herzégovine, c'est à dire de la consécration de sa "purification ethnique", la clé de la solution du problème;
- avoir refusé, dès le début du conflit, de désigner le régime de Milosevic comme l'agresseur et de s'opposer par la force à ses entreprises criminelles. L'Ambassadeur Jacolin a bien expliqué dans son exposé que Srebrenica n'était "qu'un concentré de toutes les tragédies de la Bosnie-Herzégovine".

Dans cette perspective, les déclarations que le Général Heinrich a faites devant votre Mission éclairent d'une lumière singulière ce qu'ont été certains points de vue français sur la guerre en Bosnie-Herzégovine. Les rapporteurs de la Mission enquêteront probablement sur les capacités qu'avaient les Bosniaques de défendre Srebrenica et sur le fondement de la conviction du général selon laquelle ils auraient pu empêcher la chute de l'enclave. Je voudrais pour ma part attirer votre attention sur deux autre affirmations du général Heinrich: l'une est que l'horreur des massacres ne pouvait être prévue, l'autre est que Mladic était (ou est toujours) fou. E est pour le moins surprenant que le chef du renseignement militaire de 92 à 95 n'ait eu aucune information sur les "horreurs" perpétrées tout au long des guerres yougoslaves, de Vukovar à Srebrenica, en passant par les massacres de la "purification ethnique" en Bosnie orientale, en Bosnie septentrionale, sans parler du long siège de Sarajevo qui a provoqué, à lui seul, une dizaine de milliers de morts. N'importe quel observateur pouvait prévoir que l'entrée des forces militaires serbes à Srebrenica se passerait très très mal. Quant au diagnostic du général Heinrich sur l'état de santé mentale de Mladic, il est étonnant qu'il l'ait établi a posteriori et qu'il le limite à la seule personne de Mladic, exonérant ainsi tout l'état-major politique et militaire serbe de la responsabilité des "horreurs" qu'il déplore.

Je pense que la suite des travaux de votre Mission permettra de revenir sur ces faits et d'examiner finalement les raisons profondes du refus d'utiliser la force pour stopper à temps l'œuvre de destruction de Milosevic, examen que le Secrétaire général des Nations Unies demande à chaque Etat de faire pour son compte, dans son rapport du 15 novembre 99.

Je verse ces réflexions comme une contribution aux travaux de votre Mission et vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma haute considération.

Pour le Président Francis Jeanson, le Secrétaire général, Faik Dizdarevic.

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International

Relations Bosnie-Serbie

Pas le moindre signe encourageant de Belgrade vis-à-vis de Sarajevo. On note toutefois que les deux pays ont échangé des chargés d'affaires. On s'est par contre étonné, à Sarajevo, d'apprendre que Belgrade avait élaboré un projet en vue d'établir des "rapports spéciaux" avec la Republika srpska (NDLR: les accords de Dayton autorisent la RFY à entretenir des "rapports spéciaux" avec la RS - ainsi que la Croatie avec la FB-11). Un accord sur le respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine a été signé avec la Croatie. Le quotidien de Sarajevo "Avaz" écrit que la teneur des propositions de Belgrade démontré que le nouveau pouvoir serbe semble considérer la RS comme un Etat à part entière! On parle même d'une visite "unilatérale" que Kostunica se préparerait à faire à Banja Luka. Le chargé d'affaires de la RFY à Sarajevo a démenti cette information. Jadranko Prlic, actuel ministre des affaires étrangères de B-H, a déclaré que son ministère n'était pas au courarit de ce projet. «Sans vouloir sous-estimer l'importance des "rapports spéciaux", je pense qu'actuellement on met trop l'accent sur des objectifs d'ordre psycho-politiques, et pas assez sur la solution des problèmes réels», a souligné Prlic,

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Relations Bosnie-Croatie-Serbie

La Croatie vient d'accepter en principe la proposition bosniaque de tenir un sommet à trois: B-H, Croatie, RFY Belgrade a déjà donné son accord. Selon une déclaration de Jadranko Prlic, ministre des affaires étrangères de Bosnie, le sommet pourrait se réunir au mois de mai à Sarajevo. Dans une interview donnée au quotidien "Vjesnik" (Zagreb), Prlic a déclaré que les sujets mis à l'ordre du jour pourraient être: l'élargissement des échanges, la liberté de circulation et le problème de l'immigration; les trois pays constituent en effet un couloir emprunté par les émigrants de l'Est et d'Asie pour se rendre en Europe occidentale. Ce sommet devrait évoquer aussi la question des infrastructures, des transports ferroviaires, de l'écologie et de la double citoyenneté.

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Croatie

Mesic et la Bosnie

"La Bosnie doit rester unie. Les Croates de ce pays doivent chercher à résoudre leurs problèmes en Bosnie et non en Croatie. Le temps de la modification des frontières appartient au passé". Tels ont été les propos de Stjepan Mesic, Président de la Croatie, lors d'une interview au journal autrichien "Die Presse". Il a déclaré par ailleurs que les autorités de Belgrade devraient livrer leurs criminels de guerre au Tribunal de La Haye, " ... ce qui marquerait le début d'une véritable catharsis globale" pour la population de Serbie. Le Président croate estime que la communauté internationale ne devrait fournir aucune aide matérielle à la Serbie, tant qu'elle n'aura pas obtenu des assurances claires concernant la coopération de Belgrade avec La Haye. Sinon, la Serbie dans son ensemble continuera à être accusée de crimes de guerre par ses voisins. Il est à noter que Mesic ne manque aucune occasion de soutenir l'intégrité territoriale et la souveraineté de la B-H. Déclarations pratiquement inexistantes du côté du nouveau régime de Belgrade.

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L'affaire "Mirko Norac"

Le mandat d'arrêt lancé contre Mirko Norac, général à la retraite soupçonné d'avoir participé à l'exécution de Serbes dans la région de Gospic, a servi de prétexte aux extrémistes pour lancer une campagne visant à faire tomber le gouvernement démocratique et le président Mesic. Si les extrémistes ont bien perdu les dernières élections, ils n'ont pourtant pas disparu. Ils se regroupent derrière quelques associations d'anciens combattants et le HDZ, parti de Tudjman. Es ont réussi à organiser à Split une manifestation de 100. 000 participants. Par contre à Zagreb, ils n'ont pu réunir que 3.000 personnes, au lieu des 200.000 annoncées. Ce qui montre que les habitants de la capitale ne les suivent pas, et sont bien plus concernés par les problèmes économiques et sociaux. Le quotidien "Vecernji list" a publié un sondage: 42,2% des Croates estiment que la lutte pour le pouvoir est la première raison des protestations des extrémistes, et seulement 8,2% se préoccupent du sort du général Norac, alors que 79% expriment leur soutien au gouvernement. On ne sait toujours pas où se cache Norac. Quant au TPI, il désire simplement l'interroger. Cette tempête pourrait s'apaiser si Norac comparaissait devant la justice croate.

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Serbie

LA SERBIE D'APRES-MILOSEVIC N'EXISTE PAS

Par Latinka Perovic, historienne
(Belgrade)

La victoire de l'Opposition démocratique serbe aux élections du mois de septembre est, avant tout, le résultat de la débâcle économique du régime de Slobodan Milosevic. Quant à l'opposition, son seul objectif était de le renverser. Jusque-là hétérogène, elle s'est finalement trouvé une cause commune. On a donc voté pour éviter le terrible désastre annoncé par les chefs de l'opposition et que les électeurs ressentaient personnellement depuis déjà longtemps. Ce fut décisif Pourtant ni les uns ni les autres n'ont évoqué les causes de cette catastrophe. Tout est resté centré sur le personnage de Milosevic. Délogé du trône de leader national vénéré, le plus grand Serbe du XXe siècle s'est vu rabaisser au rang de petit dictateur, profiteur de guerre et usurpateur, ce qui a eu une importance beaucoup plus psychologique que politique.

Le fait même d'avoir renversé Milosevic, de l'avoir contraint à reconnaître la victoire électorale de l'opposition et à renoncer à son poste de président de la Yougoslavie, est l'aboutissement de plusieurs facteurs: l'amertume de plus en plus grande des électeurs devant les tentatives pour bafouer leur volonté; la forte pression exercée par l'étranger: mais aussi la coopération d'une partie des architectes spirituels du programme politique mis en oeuvre par Slobodan Milosevic et de ses principaux bastions, avant tout l'armée et la police. Le bain de sang a été évité, nombreux sont ceux qui ont réussi à sauver leur tête - mais aussi leur programme. Milosevic demeure présent, non seulement physiquement mais politiquement (réélu président du Parti socialiste de Serbie, tête de liste aux élections, et interprète, de plus en plus souvent, de l'agonie de cette dernière décennie). Par ailleurs les piliers de son régime restent aussi présents, fait inédit en Europe de l'Est.

Mais l'on note pourtant un certain soulagement et de nouveaux espoirs, surtout chez les jeunes. Particulièrement importantes auront été l'intervention du monde et la rapide inclusion de la Serbie dans les organisations internationales. Ce monde lui-même se sentait frustré, incapable de se rapprocher d'une Serbie isolée et fermée, ne pouvant ni se venir en aide, ni lui venir en aide. C'est là le plus important contrecoup du départ de Milosevic, celui qui aura les plus grandes répercussions. Naturellement, sous certaines conditions, dont il n'est pas question pour le moment: il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Sans réformes à l'intérieur, sans d'immenses efforts pour reconstruire la société serbe ravagée et renouveler les relations profondément dégradées avec ses voisins, en premier lieu avec les anciennes républiques yougoslaves, le sentiment de soulagement se dissipera, l'espoir se volatilisera. Pourquoi?

On ne met toujours pas en cause, en Serbie, le programme politique dont Milosevic n'a été que le parfait exécutant. Même s'il est vrai que ce programme n'était pas le reflet de ses propres convictions, il est indéniable qu'il a déclenché en son nom des actes qui, par leur intensité, ne peuvent être comparés qu'aux comportements fascistes et bolcheviques. La responsabilité individuelle de Milosevic est indiscutable, mais ne suffit pas à expliquer l'aveuglement du peuple serbe au cours de la dernière décennie. Et sans explication, il n'y aura pas de rédemption. L'interprétation postélectorale des raisons de la dislocation de la Yougoslavie, et même de l'effondrement du socialisme dans les Etats de l'Europe de l'Est, ne revêt plus un caractère aussi agressif qu'au moment des guerres en Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, mais ne se distingue guère de l'interprétation préélectorale. Mi dans l'arrogance vis-à-vis des autres ni dans la prétention de ramener la Serbie à son état originel - une politique nationale grand-serbe. La lutte sans scrupule pour réaliser des ambitions personnelles a convaincu la multitude appauvrie que même les nouveaux 'anciens' n'ont aucune notion du bien général, ce qui décourage tout engagement et réduit l'espoir de voir s'opérer de véritables changements. Les électeurs perdent patience devant les manœuvres tactiques du nouveau pouvoir, ce qu'ils veulent, ce sont des preuves évidentes que l'on a rompu une fois pour toutes avec l'ancien régime.

La présentation nébuleuse des causes e la catastrophe sociale en Serbie, le rejet de toute discussion sur ses origines, sur les manifestations et les conséquences du nationalisme ethnique serbe ont créé deux dangereuses illusions. La première est que la Serbie devrait obtenir des compensations - principalement territoriales et financières - pour les pertes qu'elle a subies. La seconde est que l'aide humanitaire accordée par le monde sous forme de nourriture, médicaments et essence pour empêcher que la société ne sombre et ne tombe dans l'anarchie, pourrait se transformer en une sorte de financement permanent de notre propre invalidité.

Si l'on s'efforce d'analyser de manière lucide ce qui s'est passé au cours de la dernière décennie, on se rend compte qu'il existait en Serbie diverses formes d'opposition au nationalisme et à la guerre (le rejet massif de la mobilisation qui a incité nombre de jeunes cadres à quitter le pays, l'opposition individuelle au nationalisme d'un nombre respectable de membres de l'élite intellectuelle, la victoire de l'opposition aux élections municipales dans un grand nombre de villes). Cette résistance a eu une grande importance morale et représente un certain capital pour l'avenir de la société serbe, dont les réserves sont pratiquement épuisées. E est normal que dans le gouffre du nationalisme, ces formes de résistance soient restées sans effet. Ce qui est inquiétant, c'est qu'aujourd'hui encore la majorité n'a pas changé d'attitude vis-à-vis des initiateurs de ce genre d'opposition. Cette majorité n'a été poussée à agir que pour une autre raison: une pauvreté devenue humiliante. Mais sans considérer que c'était là le prix à payer pour 4 guerres (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo) et deux révolutions - la "révolution antibureaucratique" (NDLR: les mouvements de masse organisés et manipulés par Milosevic à la fin des années 80 pour affermir son pouvoir) et la "révolution des bulldozers" (octobre 2000). Tout cela au cours d'une seule décennie et chez un petit peuple, un peuple pauvre.

La Serbie devra regarder la vérité en ace, et aussi l'ampleur de la catastrophe. Mais aura-t-elle la force de le faire? Il s'agit avant tout de l'ampleur des crimes, estimés légitimes quand on se bat pour un Etat ethniquement pur. S'imaginer qu'ils pourraient être oubliés et réparés par un simple geste de repentir officiel est pure illusion. Cela ressusciterait la méfiance à notre égard, ce qui est pire encore que l'état de guerre. De plus, cela pousserait la Serbie vers la réaction et non vers l'opposition, une nouvelle opposition, car l'actuelle - ou plutôt l'ancienne a un programme à la fois ancien et nouveau. Les contemporains politiques de Milosevic, à de rares exceptions près, n'ont fait que rectifier légèrement ses visées grand-serbes. Si une partie de cette opposition de droite attaque toujours Milosevic, c'est parce qu'il n'a pas su réaliser le rêve de la grande Serbie, parce qu'il a signé les accords de Dayton et de Kumanovo.

Dans le légitime espoir de mettre fin au monopole politique, il faut pourtant faire la différence entre l'opposition et la réaction. La première est personnifiée par des jeunes et elle se manifeste quand un régime «est sur le point de disparaître ». La réaction, elle, tire ses origines du traditionalisme, prône des modèles culturels dépassés et se manifeste «quand quelque chose s'est effondré et qu'il faut créer du nouveau». Aussi est-il important en Serbie de briser l'armure nationaliste, d'assurer que sa société devienne véritablement plurielle et qu'elle accède à un équilibre socio-politique grâce à une confrontation entre différents programmes. C'est là son plus profond intérêt national, qui ne représente pas une chose per se.

Le mécanisme politique a été démonté, celui qui permettait de maintenir le monopole du pouvoir. L’idéologie sur laquelle il était basé s'est écroulée avant lui. Privée de cette idéologie, la politique poursuivie est demeurée sans défense devant la détresse sociale. Ce qui a ouvert des perspectives à l'alternative. Ces perspectives restent faibles, mais pourraient être encore réduites ou même disparaître si la tendance à gagner du temps devait se confirmer, c'est-à-dire si l'on continuait à retarder l'heure où il faudra affronter la vérité en face. La communauté internationale, qui prétend que de profonds changements ont été opérés en Serbie, prend ses désirs pour la réalité, et il ne s'agit souvent que d'une basse flatterie qui devrait prouver à tout Serbe doté d'un peu de sérieux... qu'elle ne nous prend pas au sérieux.

Slobodan Milosevic n'est plus président de la Yougoslavie, mais la Serbie d'après Milosevic n'existe toujours pas. Il faudrait pour assurer sa genèse, mettre un terme à la politique qui a enrayé son développement. Cela ne permettra peut-être pas de gagner des voix ou d'obtenir des postes, mais c'est la seule réponse à la question: pourquoi en sommes-nous arrivés là, comment pouvons-nous aller de l'avant. La critique - le scepticisme même - vis-à-vis de tout pouvoir est une nécessité sociale et politique. Sans cela il n'y aura pour la majorité ni maturation psychologique ni politique.

Revue du Comité d’Helsinki pour les droits de l'homme en Serbie, n'35, 12/2000

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DES SOCIALISTES NANTAIS DE RETOUR DE BELGRADE.

Comme ils l'avaient déjà fait en Bosnie en rencontrant leurs homologues sociaux-démocrates de Sarajevo et Tuzla, nos amis regroupés dans l'association Citoyens de Sarajevo, Citoyens d'Europe se sont rendus au mois de novembre à la rencontre des démocrates de Serbie. Il faut souligner ici l'intérêt de cette démarche, qui engage le MJS national, quand on sait le retrait du PS national sur ces questions. Cette mission aura permis à Frédéric Vasse, Hugues Bernard et Philippe Quéré de mesurer la persistance du nationalisme serbe, ses discours contradictoires, mais aussi le lent réveil d'une société. Après de nombreuses discussions, la délégation a constaté que c'est aujourd'hui le SDU (les sociaux-démocrates de Zarko Korac) et les sociaux-démocrates de Voïvodine (de Nenad Canak) qui se rapprochent le plus de leurs propres idées politiques. L'association CSCE a décidé de développer ce travail en créant un poste permanent. Elle est ouverte à toute collaboration avec l'AEC de Nantes pour aider à la promotion de la démocratie dans les Balkans.

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Lettre de Bogdan Bogdanovic à Katarina Stambolic

Nous publions ci-dessous la lettre que Bogdan Bogdanovic, ancien maire de Belgrade, architecte et écrivain de renom, exilé depuis huit ans à Vienne après une longue période d'exil intérieur a récemment adressée à l'épouse dIvan Stambolic, "démissionné" par Milosevic de la Présidence de la Serbie en 1987, disparu depuis plus de trois mois à la sui te de son enlèvement au cours d'une promenade dans un parc de la capitale serbe. Témoignage personnel d'amitié, ce texte est aussi une réflexion sur l'état actuel de la Serbie. L'image qui en ressort est bien éloignée de celle que des commentateurs flagorneurs, mais distraits, saluent à Ion gueur de déclarations officielles. L'amnésie pesant sur les crimes commis contre les peuples voisins, l'incompréhension de la situation du Kosovo et de la région de Presevo, l'arrogance vis-à-vis du Monté négro, les prétentions sur la RS, le rappel insistant de la défense de l' "intérêt national serbe", tout indique la persistance d'un état d'esprit et d'une orientation poli tique, dont Milosevic n'aurait été qu'une incarnation malheureuse, parce que marquée du sceau du "communisme", mais désormais effacée par la victoire de la démocratie. Les égards prodigués par Kostunica à l'ancien chef légitime de l'Etat, devenu chef officiel de l'opposition, les propos divers et contradictoires tenus sur son avenir, certaines observations relevées sur la minceur de son dossier judiciaire, font apparaître que le reproche principal finalement adressé à Milosevic par la majorité des dirigeants serbes est d'avoir été le chef des "bandits rouges" qui ont détroussé le peuple serbe, ce qui ne regarde que celui-ci et non un quel conque tribunal international. Les exigences du TPI sont ainsi perçues comme une nouvelle ingérence étrangère dans les affaires serbes, que seuls acceptent les quelques hommes politiques assez sensés pour comprendre que l'aide internationale ne pourra couler à flots sans un mini muni de respect des convenances internationales de la part de la Serbie. Il est vrai que la complaisance des gouvernements européens est telle que rien n'oblige les autorités de Belgrade à s~ conformer avant longtemps... Le renforcement du rôle de l'Eglise orthodoxe, le maintien, à peine inchangées, des structures et des directions de l'armée et de la police, complètent le décor.

 

Chère Kaca,

La première nouvelle de la disparition d'Ivan - on ne parlait pas encore d'enlèvement - nous est parvenue cet été alors que nous séjournions en Allemagne. Ce n'est qu'à notre retour à Vienne que nous avons peu à peu réalisé toute la funeste portée de cet événement et ma première réaction a été d'intervenir publiquement, Ivan comptant ici, tant parmi les ex-Yougoslaves que les Autrichiens, un grand nombre de sincères admirateurs. J'ai fini par y renoncer, conscient soudain que toute intervention publique et la mention de mon nom ne pourraient que stimuler l'imagination paranoïaque de l'invisible mais reconnaissable commanditaire de ce rapt. Entre-temps les incertitudes s'accumulaient. Que se passait-il donc dans mon pays? Après presque huit années d'absence, et observé de loin, tout peut sembler pire encore que ça ne l'est. La gradation dans le mai peut atteindre des hauteurs insoupçonnées - ce qui paraît le plus démesuré peut devenir plus monstrueux encore.

Je n'ai compris le scénario qu'il y a quelques jours, lorsque Ksenija m'a ramené de Belgrade une pile de journaux relatant toute l'histoire, des premières nouvelles sur l'enlèvement jusqu'au dernier rapport publié. J'étais effondré, car tout cela rappelle un mauvais film d'horreur, alors qu'il s'agit, malheureusement, de la triste réalité. Puis, je me suis mis à penser au principal instigateur. Depuis le premier instant, pour moi du moins, il n'y a jamais eu le moindre doute sur son identité. Le déroulement parfait de cet enlèvement prouve que l'ordre en avait été donné par la plus haute instance. En suivant la logique pure, j'ai retrouvé les traces de celui que nous connaissons tous trop bien, le bienheureux instigateur de guerres et d'innombrables massacres et assassinats. Ce qui a été commandité à partir de la plus haute instance devrait être jugé par la plus haute instance. Malheureusement, mis à part quelques vagues déclarations, notre actuel président s'est contenté de dire que le criminel national serbe numéro 1 devait être jugé en Serbie. Sans doute selon le principe «là où tu as perpétré ton crime, là tu seras châtié.» Mais pour celui-ci, le «lieu du crime» est beaucoup plus vaste. Il s'étend à l'ensemble de l'ex-Yougoslavie, de la Slovénie à Vukovar, à Mostar, à Foca, à Sarajevo et à Srebrenica, ailleurs encore. Un jugement en Serbie pour des crimes commis à l'extérieur ne serait que la récidive d'un yougocentralisme grand-serbe classique et chaotique permettant de relativiser les fautes... un superbe cadeau, donc, à Slobodan Milosevic.

Si cet ancien petit apparatchik a réussi à faire quelque chose, c'est bien à s'incruster dans nos têtes sans y avoir été invité, à bouleverser et menacer nos vies, à ravager nos villes, à briser l'avenir de plusieurs générations de jeunes Serbes, Bosniaques et Croates. Et maintenant qu'il se rend compte que son heure a enfin sonné, il couronne la misérable oeuvre de sa vie en se vengeant d'un ami auquel il doit tout... Pourquoi cet enlèvement? Il semble qu'à Belgrade on s'efforce de lui trouver une explication. En vain, je le crains, car il n'y en a pas d'autre qu'une haine personnelle et implacable. Les quelques déclarations accordées par Ivan à la presse, toujours extrêmement rares, sont-elles venus troubler le cours de la vie dans le vase clos où ces époux évoluent depuis des années déjà? Soit dit en passant, il ne faudrait pas non plus exclure l'éventualité d'une folie partagée. Un mot malheureux, «critique», a-t-il pu inciter ce couple à une nouvelle et dernière intervention à la Macbeth? Ce mot pourtant n'a jamais été prononcé. Je feuillette ces anciens journaux et ne trouve rien dans les propos d'Ivan qui aurait pu provoquer cette fureur vengeresse; je ne trouve pas le moindre mot offensant.

La pensée d'Ivan, qu'il exprimait rarement, n'était que l'expression de sa propre et profonde préoccupation pour l'avenir de la Serbie. Peut-être Ivan, ayant en mémoire la tragédie morale originelle de la 'serbité', jugeait-il inopportun même de prononcer ce nom maudit, ce qui n'aurait pu que troubler l'élégie et le tragique de sa pensée. Il ne s'agissait pas d'absolution ni de pardon, il savait pertinemment que ce n'était pas Slobo qui avait déclenché la folie nationaliste, mais que cette folie était partie à la recherche de Slobo et l'avait malheureusement trouvé. Ces propos n'ont rien d'exagéré, car si l'on a autrefois évoqué, avec raison, la folie des Allemands, pourquoi ce syntagme devrait-il être évité dans notre propre cas? ( ... ) Starnbolic était resté en-dehors de la politique actuelle. Il avait déjà atteint l'âge de la totale maturité et de la sagesse, il recherchait les véritables causes de cette tragédie là précisément où elles se trouvaient. E les recherchait dans l'âme même des Serbes, celle qui a été cultivée au cours de cette dernière décennie par les par les politico-théologues Athanase et Amphilohije (NDLR: importants prélats de l'Eglise orthodoxe serbe). Je crains que le crime n'ait été concocté à l'avance grâce à la nouvelle réorientation de la conscience serbe. Ceci de manière tout à fait consciente: premièrement, un appui moral - l'Eglise. Deuxièmement, un appui intellectuel - l'Académie, l'Union des écrivains, les free lances. Ce n'est qu'alors qu'apparaît: l'instigateur et exécuteur avec son fameux slogan «A l'ouvrage!», et l'ouvrage, on le sait, c'est le bonnet serbe, la cocarde et le poignard! Le petit pragmatiste encourageait tour à tour le premier, le deuxième ou les trois maillons de cette chaîne infernale…

Mais revenons-en à mon ami. La pile de journaux qui s'élève devant moi me permet de poursuivre nos anciennes conversations sur des sujets que nous avons eu ou non le temps d'évoquer au cours de nos dernières rencontres belgradoises. Je dispose encore, pour ce dialogue imaginaire, d'une série de retranscriptions détaillées, et scrupuleusement présentées, des rares mais subtiles interventions de Stambolic au cours de mes sept à huit années d'exil ("Danas", Réflexions d'Ivan Stambolic, 1-76). Une sobre douleur se dégage de ses paroles telle est la première et plus forte impression. Il est évident qu'il ressent très profondément la tragédie de la Serbie, mais il s'exprime avec beaucoup de retenue, à voix basse presque, comme dans une tragédie grecque. Ce ne sont pas là des paroles de politicien, mais celles d'un sage. «Plus rien ne dépend de (l'ancien) pouvoir. Tout dépend de l'opposition; tout repose entre ses mains. Sera-t-elle à la hauteur, l'avenir nous le dira. Je n'ose rien prévoir de concret.»

Se refuser à tout pronostic peut être parfois présage de malheur. Une manière élégante de ne pas blesser en faisant des prévisions effrayantes. Mais il y a longtemps qu'il y a fait allusion dans son livre «Un chemin sans issue»: «Sur ce chemin sans issue, après cette terrible débâcle, ce désarroi général dans le temps et l'espace, après tant de mensonges et tant d'impostures, je ne crois pas pouvoir dire aujourd'hui ce qu'il conviendrait de dire à une majorité qui reste sourde et aveugle face à la vérité, qui refuse d'y être confrontée»... ou encore: «La Serbie doit aujourd'hui répondre à une grave question, elle doit trouver la force de se demander: sommes-nous en mesure, tels que nous sommes, de survivre en tant que peuple? Le bilan est donc catastrophique, à cause de ce que nous faisons aux autres, mais aussi à cause du mal que nous nous sommes fait à nous-mêmes, et nous avons pratiquement tout fait.»

« Je m'inquiète pour nous, donc pour moi, pour notre destin ici, et c'est de cela que je parle... Le pire arrivera lorsque nous nous verrons contraints de regarder la vraie vérité en face et non pas de biais, lorsque nous nous rendrons compte nous-mêmes de ce qui nous est arrivé, qui nous a leurré et comment où il nous a menés, jusqu'où ils nous a entraînés. »

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AVlS AUX ADHÉRENTS !

L'ASSEMBLEE GENERALE DE L'ASSOCIATION SARAJEVO aura  lieu au Foyer de Grenelle, 17 rue de l'Avre, 75015 Paris (métro La Motte-Picquet Grenelle), Samedi 24 mars 2001 à l0h00 avec l'ordre du jour suivant: 
1. Rapport moral (et adoption)
2. Rapport financier (et adoption) 
3. Election du CA 
4. Date de la prochaine AG.

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Calendrier

Parutions

"François Mitterrand à Sarajevo, le rendez-vous manqué", de Mathieu Braunstein, préface de Georges-Marie Chenu, L'Harmattan, coll. Aujourd'hui l'Europe. - "Anna, Jeanne, Swnia..." de Madeleine Gagnon, Fayard, 372 p., 125F. Récits de femmes du Kosovo, de Macédoine, de Bosnie, d'Israël, de Palestine, du Liban, du Pakistan, du Sri Lanka. Par une écrivaine québécoise.

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Rencontres

A la librairie-galerie Le lys (12-14 rue Saint Louis en l'Isle, Paris 4e), programme très fourni au mois de mars:
- le 8 mars à l9h, rencontre avec Brina Svit autour de son roman "Mort d'une pnima donna slovène" (trad. Z. Stimac, Gallimard, 98F), avec S, Képès et B. Pavlic.
- le 13 mars à l9h, soirée de poésie tzigane.
- le 19 mars à l9h, soirée avec des éditeurs de toute l'ex-Yougoslavie, Anne Madelin, directrice du Centre culturel français de Belgrade,et Véra Deparis, bibliothécaire à la BNF.
- le 28 mars à l9h, rencontre avec Dzevad Karahasan autour de son livre "I'Age de sable" (Laffont), avec J. Matillon, N. Dizdarevic, D. Tanovic, Dz. Sabljakovic.
- le 29 mars à l9h, rencontre avec Dane Zajc, grand poète slovène.

Attention! Ce programme peut être modifié, renseignez-vous au 01 46 33 22 79.

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Expositions :

A la librairie-galerie Le Lys, jusqu'au 10 mars, peintures de Joze Ciuha. Le 15 mars à l9h, vernissage des oeuvres de Radmila Dapic,

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Vie des Collectifs:

L'Association Balkans-Transit, à Caen, propose:  
- des rencontres autour de la culture des Balkans (sous le titre "Bosnie, si je t'oublie", la première édition avait eu lieu au printemps dernier); en mars 2001: le Panta théâtre et des écrivains albanais.  
- des rencontres cinématographiques sur le thème des villes martyres: Srebrenica, Mostar, Sarajevo, Vukovar; en mai 2001: Edina Ajrulovski autour de son film "Au nom de l'humanité", et Laurent BécueRenard autour de "Vivre après - Paroles de femmes".  
- un programme d'aide à la création et la réalisation de documentaires par des auteurs français et étrangers, dont les projets concernant les Balkans présentent une forme particulièrement originale.  
- des initiatives pédagogiques permettant, grâce entre autres à internet, des rencontres entre classes françaises et balkaniques.  
- la création d'un Institut des cultures balkaniques, lieu d'échanges et de rencontres; en mars 2002: exposition des grandes lignes des "Deuxièmes Rencontres" et présentation du "Pays des Aigles".

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Association Sarajevo
17 rue de l'Avre -75015 Paris
tél. : 01 45 79 38 66
fax: 01 44 23 76 79

E-mail Sarajevo@ras.eu.org
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