QUELS CITOYENS SOMMES-NOUS?

Une lettre de Francis Jeanson à l'Association Sarajevo


Depuis Dayton, le soutien français à une Bosnie multiculturelle a vu ses moyens se réduire sensiblement. Parmi ceux qui y avaient jusque là participé de façon directe, ou contribué financièrement, certains se sont persuadés que la solution était pratiquement acquise, quai-id d'autres ont considéré que les "Accords" la rendaient impossible ; ce qui revenait, dans les deux cas, à estimer que le problème ne les concernait plus. Or nous ressentons bien, tout au contraire, qu'il nous concerne plus fondamentalement que jamais. Encore devonsnous tenter de partager cette évidence avec d'autres, et déjà, peut-être, de la partager un peu nùeux entre nous.
Tout d'abord, il ne semble pas qu'on puisse aujourd'hui définir le soutien par opposition à une démarche "humanitaire" qui aurait cessé d'être la sienne. La lutte pour la survie demeure à l'ordre du jour sur le terrain, pour de très nombreux Bosniaques, et l'inlassable action des collectifs demeure ici même sous-tendue par une vive revendication citoyenne. C'est entre les deux abstractions de l'Humanitaire et du Politique que le Mouvement des Citoyens a constanunent frayé sa voie; quant à notre Association, elle a toujours tenu pour complémentaires la réponse aux urgences concrètes et la prise en compte des perspectives socio-politiques. Il ne s'agit nullement de deux options étrangères l'une à l'autre mais d'une réévaluation permanente, dans la mesure où le centre de gravité de toute situation humaine ne cesse de se déplacer, tantôt se moi-itrant plus ou moins accessible à telle ou telle approche directe, tantôt semblant ne plus relever que de luttes collectives menées à quelque autre niveau.
La reconstruction écononùque est évidenunent à l'ordre du jour : les investissements qu'elle nécessite, tout comme les grandes orientations qu'elle implique, sont parfois déjà entre les mains de "décideurs" dont les motivations risquent de s'avérer plus ou moins étrangères aux intérêts des populations bosniaques. Et c'est par ailleurs au niveau même de ces populations qu'il importe d'engager très vite une action de longue haleine : pour favoriser l'indispensable reconstruction du tissu social, envers et contre l'acharnement des nationalismes à torpiller jour après jour, sur le terrain, toute émergence concrète de relations plurieulturelles.
Sur ces deux plans essentiels, il est vital que les populations concernées disposent d'une information fiable et des moyens de s'exprimer: ce qui suppose une action politique à l'échelle du pays, et donc, avant tout, le regroupement des partis et organisations qui se réclament de la démocratie. Jour après jour, les indications qui nous parviennent confirment qu'une telle démarche d'unification est désormais, là-bas, réellement engagée ; à nous de préciser ici - pour nousmêmes et vis-à-vis de nos an-ds bosniaques - dans quel esprit et selon quelles modalités nous nous sentons capables de la soutenir.
De lourdes contraintes ont été imposées à la Bosnie-Herzégovine par les "Accords de Dayton". Outre les difficultés qui en résultent chaque jour dans la lutte contre les multiples manifestations de l'idéologie nationaliste, le protectorat international qui a été mis en place risque de n'accorder qu'une très faible marge de manoeuvre à un gouvernement issu d'une éventuelle majorité d'inspiration démocratique. On sait de quelle méfiance "les peuples des Balkans" sont plus que jamais l'objet : ni les impératifs d'une certaine géostratégie ni le libre jeu des marchés financiers ne sauraient consentir à se voir entravés par d'éventuelles initiatives de l'un quelconque de ces peuples, et surtout d'une Bosnie-Herzégovine qui se situe à l'épicentre de l'actuel séisme.
C'est sur de telles bases que nous avons aujourd'hui à confirmer notre soutien. Ce qui suppose que nous tenions le plus grand compte de certaines corrélations entre les problèmes infligés aux populations bosniaques et ceux qui procèdent des dislocations de notre propre société : si sincères soient-ils, nos efforts de solidarité ne prendront vraiment consistance qu'à partir d'une réflexion sur nos propres faiblesses.
Observons déjà que les problèmes dont il s'agit (ici, là-bas, et n'importe où ailleurs ... ) ne s'inscrivent pas d'emblée - tels quels - dans des catégories "politiques" : ils sont avant tout d'ordre psychosocial : et c'est d'abord à ce titre qu'il convient de les prendre en compte, si l'on veut avoir quelque chance de contribuer à leur solution. Efforçons-nous donc de tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : tout psychisme personnel naît et demeure largement tributaire d'un environnement social, aucune société ne peut longtemps survivre à la démission des personnes dont elle se compose. Tel est l'enjeu d'une citoyenneté réelle.
Qui peut se dire citoyen ? Celui qui se satisfait de l'être par avance, en quelque sorte de droit divin, du seul fait de sa naissance dans une démocratie "labellisée" ; ou bien celui qui ne compte, pour le devenir vraiment, que sur sa participation active à un effort permanent de citoyennisation ?
A cet égard, i-tous sommes encore assez loin du compte, et plutôt deux fois qu'une : en France même, déjà, mais aussi dans la perspective d'une "Europe" dont l'urgente réalisation n'inspire encore à nos plus éminents représentants que des réflexes conditionnés... d'ordre franco-français. Tout se passe en effet comme si un sentiment d'impuissance généralisé ne cessait de se renforcer, dans un dangereux va-et-vient entre un pouvoir" politique en peau de chagrin et une société" en voie de dissociation.
Sans doute avions-nous un peu trop pris l'habitude de compter sur nos représentants pour résoudre nos problèmes : et sans doute nos représentants sont-ils tout juste en train d'évaluer l'ampleur des contraintes extérieures dont ils sont désormais tributaires. Mais si d'aventure il leur prenait courage de s'avouer leur impuissance et de concevoir une politique économico-sociale moins directement soumise aux caprices de la spéculation, sur quelles forces nationales pourraient-ils compter pour valider leur initiative - quand nous avons déjà tant de mal à percevoir ensemble l'urgence des plus modestes réformes ?
Si nous ambitionnons de soutenir les efforts de démocratisation engagés par nos amis bosniaques, n'omettons pas de nous interroger sur la situation de la démocratie dans notre propre pays. Or sans doute cela nous conduira-t-il à mettre d'emblée en cause une "mondialisation" - sauvage, dont les conséquences psychosociales sont déjà repérables tout autour de la planète. Et dans la mesure où nous récusons tout fatalisme, il va nous falloir tenter de préciser sur quels moyens nous comptons pour résister à ce fléau. Or il ne semble pas qu'on puisse directement s'en prendre aux fantastiques mouvements de capitaux quotidiennement issus de la spéculation financière (non plus qu'à l'actuelle recrudescence de l'impérialisme américain ... ) : d'où l'évidei-ice, au moins en termes macro-économiques, qu'une Europe unie serait seule en mesure de constituer à cet égard un véritable frein. Reste à savoir en quoi cette Europe-là nous apparaîtra suffisamment différente de celle qui s'efforce aujourd'hui, sous nos yeux, de prendre en marche le TGV de la mondialisation...
Soyons clairs : c'est bien à une Europe dangereusement tributaire du "nouvel ordre mondial" que nous nous sommes jusqu'ici adressés dans l'espoir d'en obtenir ce que nous n'obtenions pas de nos gouvernements respectifs ... Voici pourtant

que de prochaines élections semblent redonner quelque chai-ice à la mise en place d'institutions plus sensibles aux intérêts vitaux des sociétés européennes, et donc plus attentives aux exigences dont nous sommes porteurs. D'une certaine façon, c'est bien là que se situe l'un des ancrages de notre indispensable effort de citoyennisation : inutile de se déclarer "citoyen du monde" avant d'avoir activement participé à l'émergence d'une citoyenneté européenne. Mais un second ancrage apparaît du même coup tout aussi essentiel : conu-nent une Europe citoyenne pourrait-elle procéder d'une carence de citoyenneté au sein même de telle ou telle des sociétés dont elle se compose ?
Car c'est bien là, en pleine pâte sociale, que résident les premiers enjeux de toute entreprise actuelle de démocratisation. A l'heure où les instances politiques échouent à prendre en compte (et déjà peut-être à percevoir) les pires souffrances publiques, il est vital d'aider les populations concernées à disposer de leurs propres moyens d'expression. Les "problèmes humaù-is" sont avai-it tout vécus par des personnes concrètes, à un niveau local, avant que des emboîtements successifs ne les re-situent à des niveaux "supérieurs" : régional, national, européen... ; ce que nous savons aujourd'hui c'est qu'il faut en interroger le sens là-même où ils sont vécus, et autant que possible avec la participation de ceux-là mêmes qui les vivent.
Mais nous savons aussi ce qu'une trop exclusive attention au "local" comporterait de naïveté à l'égard des dysfonctionnements d'un autre ordre. S'il n'est de citoyenneté que concrètement enracinée dans un contexte social, encore faut-il que, devant l'aggravation des menaces extérieures, elle ne cède pas à la tentation de se replier sur ses bases de départ: car c'est précisément vis-à-vis de ces menaces qu'il lui faut, de niveau en niveau, acquérir des moyens d'action. C'est donc au vécu quotidien (à la réalité psychosociale ... ) qu'il appartient dès lors d'inventer ses propres formes d'expression politique : à l'échelle de chaque nation conune à l'échelle européenne.
Mais le vrai problème de tant et tant d'éventuels citoyens, c'est peut-être après tout qu'ils i-i'imaginent même pas ce que serait leur pouvoir si de proche en proche ils entreprenaient ensemble d'en concevoir le sens, d'en inventer les moyens. Cette invention-là n'est certes pas de tout repos, mais c'est jour après jour qu'il faut tenter d'y contribuer. Que ce soit ici même ou en Bosnie-Herzégovine, nous en avons tous le plus urgent besoin.

Francis Jeanson, Président de lAssociation Sarajevo, février 1999

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