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Vingtième anniversaire du début de la guerre en Bosnie-Herzégovine et du siège de Sarajevo

 

La commémoration du début officiel de la guerre en Bosnie-Herzégovine, le 6 avril 1992, et du siège de Sarajevo, le 2 mai, sera marquée cette année par des manifestations exceptionnelles organisées par la municipalité de Sarajevo, avec la participation de nombreuses personnalités étrangères, notamment dans le cadre du projet « Sarajevo 2012 » lancé à l’initiative de Rémy Ourdan, chef du service international du « Monde », qui a couvert les événements sur place durant 4 ans, comme correspondant de diverses radios, puis de ce journal.

Le siège, qui a duré 1395 jours, est considéré comme le plus long de l’histoire moderne. 11541 personnes, dont 643 enfants, ont péri sous les tirs et les bombardements des forces militaires serbes placées sous le contrôle ou l’autorité du régime de Milosevic et de ses subordonnés locaux. La guerre, dans son ensemble, a causé une centaine de milliers de morts, la plupart civiles, et provoqué le déplacement de la moitié de la population à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, dont elle a détruit l’unité forgée au cours des siècles. Le massacre de Srebrenica, qualifié de génocide par le Tribunal pénal international et la Cour internationale de justice a représenté le condensé et le couronnement de la politique d’agression et de purification ethnique menée par le régime de Milosevic et ses affidés. Si l’on ne peut attribuer aux dirigeants serbes de l’époque la responsabilité exclusive de la désintégration de la Fédération yougoslave, la majorité des historiens et les juges internationaux s’accordent sur le rôle prépondérant du nationalisme serbe dans le processus qui a abouti aux conflits meurtriers des années 90. La Bosnie-Herzégovine en a payé le plus lourd tribut, mais aucun des pays de l’ex-Yougoslavie n’en est sorti indemne, à des degrés divers.

L’importance de ce vingtième anniversaire devrait retentir au-delà des frontières de la Bosnie-Herzégovine. L’ « expérience de la Bosnie », comme on l’appelle, est en effet souvent invoquée, avec celle du Rwanda, comme l’exemple de ce que la « Communauté internationale »- terme commode pour diluer les responsabilités- ne doit pas faire lorsque un pays ou une population se trouvent en butte à une agression interne ou étrangère. Chaque situation étant spécifique, une réponse définitive et péremptoire est sans doute impossible. Mais en l’occurrence, il est certain que c’est l’Europe instituée, alors dénommée Communauté européenne, et en son sein ses principales puissances, la France au premier rang, qui par incapacité, impuissance, aveuglement ou quelque autre infirmité, se sont rendues coupables de non-assistance à peuples en danger. Il était visible, dès l’automne 1991, avec la destruction de Vukovar et le refus de la Serbie de Milosevic d’accepter l’arbitrage de la Conférence de La Haye, que la seule manière de juguler les conflits armés, à ce moment encore limités, était d’exercer une pression résolue sur Belgrade, avec menace de sanction crédible, pour lui imposer l’arrêt des hostilités et l’acceptation d’un accord de type confédéral, le seul envisageable et dans cette période, possible et applicable. On a préféré « laisser le temps au temps » faire son œuvre et ne rien entreprendre en renvoyant la recherche d’une solution à un Conseil de sécurité des Nations Unies paralysé par le véto que la Russie oppose toujours dans les cas analogues. Cette démission n’est sans doute pas pour rien dans la perte de confiance dans les valeurs et l’efficacité de l’Union européenne dont on constate chaque jour les effets, sur tous les plans.

S’il est sans doute vain de demander aux responsables européens de revenir sur ce passé et de reconnaître les fautes de leurs prédécesseurs, il est par contre nécessaire d’exiger d’eux qu’ils n’abandonnent pas une nouvelle fois la Bosnie-Herzégovine au sort que lui destinent les mêmes forces nationalistes qui, hier usaient de la violence et aujourd’hui misent sur le pourrissement de la situation, pour parvenir à leurs fins, c’est-à-dire à la dissolution du pays par sa partition en territoires ethniquement purs, contraire à son histoire comme aux valeurs européennes, et de plus, grosse de tous les dangers pour la paix en Europe. De ce point de vue, il faut souligner le contraste entre la célébration le 9 janvier, à Banja Luka, de vingtième anniversaire de la création de ce qui allait devenir la « Republika Srpska », à l’origine de la guerre de Bosnie, et la commémoration prévue à Sarajevo, du début de cette guerre et du siège de la ville où allait se manifester la résistance à cette tentative d’instaurer en Europe un ordre fondé sur la séparation et le découpage « ethniques » des populations et des territoires. A Banja Luka se sont rassemblés le ban et l’arrière ban de toutes les autorités politiques, religieuses et culturelles serbes, de Serbie et de RS, pour communier dans le culte du nationalisme, à Sarajevo se retrouveront les acteurs, les témoins et les héritiers d’un autre combat, celui pour une société ouverte et démocratique, qui reste à construire en Bosnie-Herzégovine.

Le paradoxe de la situation est que dans la course engagée par les pays de la région pour se rapprocher de l’Union européenne dans le but, illusoire ou non, de trouver des avantages à leur adhésion, le pays qui a actuellement le vent en poupe est la Serbie et le bon dernier, la Bosnie-Herzégovine. Sans user de l’argument de la morale, il est facile de montrer que, sur bien des points essentiels, la Serbie n’a pas réellement rompu avec sa politique des années Milosevic. C’est vrai sur le plan des personnes, avec la forte présence gouvernementale d’Ivica Dacic, chef du SPS (parti socialiste de Serbie, fondé par Milosevic) dont il fut le porte-parole pendant toutes les guerres yougoslaves. C’est vrai en ce qui concerne le Kosovo, dont la Serbie ne se résigne pas à reconnaître que cette « province » s’est définitivement détachée d’elle. C’est aussi vrai de la Bosnie-Herzégovine, avec le soutien de Belgrade aux autorités de la RS et de son président Milorad Dodik qui continue d’afficher son objectif de voir le pays disparaître en tant qu’Etat. En fait de « coopération régionale », condition imposée par Bruxelles pour adhérer à l’UE, on peut attendre mieux. S’il est incontestable que la Serbie a vocation, comme tous les pays des « Balkans occidentaux », à l’adhésion à l’UE, l’impératif de la « coopération régionale » ne doit pas être oublié. Sur ce point et s’agissant de la Bosnie-Herzégovine la récente résolution du Parlement européen relative à l’élargissement de l’UE à la Serbie le rappelle heureusement dans son alinéa 43 qui, entre autres « demande au gouvernement serbe de s’assurer que ses relations directes avec les autorités de la Republika Srpska soient conformes avec ce soutien affiché et ne nuisent pas à l’intégrité, à la souveraineté, aux compétences ou au fonctionnement effectif de l’État de Bosnie Herzégovine ; en outre, invite instamment les autorités serbes à soutenir les réformes menées en Bosnie-Herzégovine pour renforcer et moderniser les institutions du pays avec, en perspective, les réformes liées à l’Union européenne »

Si la Bosnie-Herzégovine se trouve dans l’état déplorable qui est le sien, et indépendamment de la faiblesse de sa classe politique, qui n’est pas un cas unique en Europe, c’est bien du fait du système politique non viable qui lui a été imposé par les accords de Dayton, qui eux-mêmes n’ont pas été, quoi qu’on en dise, inventés par les Américains, dont le seul « mérite » est d’avoir réussi à les faire accepter. Dans l’importante thèse de Thierry Tardy intitulée « La France et la gestion des conflits yougoslaves ,1991-1995 » ( Bruxelles,Ed. Bruylant, 1999), l’auteur remarque à juste titre que « l’accord de Dayton reprend très largement le plan Juppé-Kinkel présenté à l’automne 1993 et repris ensuite par le Groupe de contact » (p.302). La principale responsable du désastre de la guerre en BH est bien l’UE et c’est à elle qu’il revient de le réparer autant que faire se peut. Vingt ans après le début de cette guerre infâmante pour l’Europe, il serait temps que Bruxelles et les capitales européennes prennent la mesure des périls que fait peser le problème irrésolu de la BH, non seulement pour le pays et la région, mais pour l’Europe tout entière. Sa résolution passe par la refondation du système politico-institutionnel de BH dans le sens maintes fois indiqué par les organismes européens, refondation qui dépend elle-même du retrait des exigences des dirigeants de la RS soutenus par Belgrade. C’est de Belgrade qu’est partie la guerre, c’est de Belgrade que doit être exigée sa fin réelle.

Association Sarajevo