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Recompositions gouvernementales en Serbie et en Bosnie-Herzégovine

 

Pour spectaculaire que soit l’accès au premier rang de la politique serbe d’Ivica Dacic, qui cumulera les fonctions de Premier ministre et de ministre de l’intérieur du gouvernement qui sera prochainement constitué à Belgrade, la promotion de l’ancien porte-parole du SPS (parti socialiste serbe) du temps de Milosevic n’a rien de surprenant. Avec le franc-parler, ou si l’on préfère, le cynisme qu’on lui connaît, celui qui apparaissait déjà comme l’homme fort du gouvernement sortant à direction démocrate n’avait pas caché, après les élections serbes du mois de mai, qu’il se donnerait à celui, de l’un ou l’autre camp, qui lui offrirait les conditions les plus avantageuses. Entre l’ancien président battu Boris Tadic et le nouvel élu Tomislav Nikolic, l’intérêt a vite fait pencher la balance en faveur du dernier, d’autant qu’il concordait avec l’alliance nouée dans les années 90 entre les deux courants dont sont issus les deux têtes du nouvel exécutif serbe, le national-communisme de Slobodan Milosevic et l’ultra-nationalisme de Vojislav Seselj, Dacic étant devenu « socialiste » et Nikolic « progressiste ». Les visites en Russie de Dacic et Nikolic aux lendemains de la victoire électorale de celui-ci et le succès de celui-là, sont sans doute pour quelque chose dans le renversement d’alliances qui s’est si facilement opéré à Belgrade, au détriment des démocrates de Boris Tadic. Celui-ci avait largement contribué au retour en force des anciens partisans de Milosevic en acceptant de passer l’éponge sur leur passé.

Le Président Nikolic et son futur Premier ministre Dacic ont beau proclamer qu’ils maintiendront la politique pro-européenne et de réconciliation régionale menée - avec bien des ambiguïtés- par Boris Tadic, ils auront du mal à persuader leurs voisins de leur bonne foi. Ivica Dacic s’est, quant à lui, clairement prononcé pour une partition du Kosovo et pour, à terme, le rattachement de la Republika Srpska à la Serbie.Un des prétextes à la rupture de son accord avec les démocrates de Tadic a d’ailleurs été que celui-ci envisageait de joindre à sa coalition le LDP (parti libéral démocrate) de Cedomir Jovanovic, coupable d’avoir abandonné le Kosovo et considéré la RS comme le fruit d’un génocide. C’est dire le problème que persistera de poser le Kosovo et la menace qui continuera de peser sur la Bosnie-Herzégovine du fait de l’appui renforcé de Belgrade à la politique destructrice de Dodik et des dirigeants de la RS.

La Bosnie-Herzégovine a elle-même été aussi le théâtre d’une recomposition gouvernementale, encore en cours. Ici, c’est l’alliance entre les deux principaux partis de la Fédération croato-bosniaque, le SDP (parti social-démocrate) présidé par Zlatko Lagumdzija et le SDA (parti fondé par Alija Izetbegovic) qui a volé en éclats et provoqué des réactions en chaîne, à la suite du refus du SDA de voter un budget de rigueur. Lagumdzija a fait expulser du gouvernement central les ministres SDA, pour les faire remplacer par ceux d’un autre parti nationaliste bosniaque minoritaire, le SBB (Union pour un meilleur avenir), faisant entrer dans ce gouvernement, comme ministre de la sûreté, le dirigeant de ce parti, Fahrudin Radoncic , patron de presse et homme d’affaires réputé « sulfureux » en raison de diverses relations douteuses. Le SDP y gagne un nouveau ministère, celui de la défense, mais guère en crédibilité, d’autant plus que ce changement a entraîné une crise dans les instances de l’exécutif de la Fédération. Deux partis croates minoritaires y sont remplacés par les nationalistes croates majoritaires des deux partis HDZ, jusqu’ici dans une opposition acharnée à la majorité dirigée par le SDP, en principe d’orientation civique. Les deux branches du HDZ sont ainsi associées au SDP aussi bien au niveau de la Fédération qu’au niveau central où se retrouvent les six principaux partis bosniens, deux partis nationalistes croates, deux partis nationalistes serbes, un parti nationaliste bosniaque et un parti se présentant comme multiethnique d’orientation civique, ce qui donne la mesure des contradictions qui minent cette coalition. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un gouvernement central qui met en œuvre une politique cohérente mais d’une répartition de postes et des sinécures qui les accompagnent, donnant l’apparence d’un appareil administratif chargé d’assurer le minimum des tâches qu’attendent de lui les autorités internationales qui ont imposé à la BH le statut insoutenable des accords de Dayton. C’est de ce gouvernement que le Commissaire à l’élargissement de l’UE Stefan Fule, qui a réuni le 27 juin à Bruxelles tous les dirigeants politiques bosniens, espère obtenir le respect d’un agenda des réformes nécessaires à l’adhésion à l’UE. Outre que les circonstances actuelles rendent cette perspective plus éloignée que jamais, la diversité des positions des partis qui se partagent les pouvoirs en BH les empêche de « parler d’une seule voix » comme le souhaite l’UE, sans compter l’orientation bien plus pro-russe que pro-européenne des dirigeants de la RS, à l’instar de la nouvelle équipe gouvernementale en formation à Belgrade.

Ivica Dacic a promis, devant l’évidence de la reconstitution de l’échiquier politique serbe des années 90, que cette nouvelle équipe ne reviendrait pas à la politique de ce temps. Il entendait sans doute par là qu’elle ne recourrait plus à la violence déchaînée par Belgrade dans cette période. Mais ce n’est qu’une question de méthode. Sur le fond, le refus de l’indépendance du Kosovo, le discours sur la défense de la RS et plus généralement l’orientation générale de la politique de Milosevic et ses responsabilités dans les crimes commis, aucun de ces sujets n’est renié ou remis en cause et c’est face à tout cela que l’Union européenne fait semblant de croire que tout continue, ou presque, de bien aller en Serbie. Si les ambiguïtés et le double langage de Boris Tadic pouvaient, à la rigueur, donner le change, comment continuer de se fier aux bonnes paroles de Nikolic et de Dacic ?

Association Sarajevo