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Ivica Dacic veut remodeler les Balkans

mercredi 1er juin 2011


Ivica Dacic, vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur du gouvernement serbe, après avoir récemment proposé la partition du Kosovo comme solution au conflit qui oppose Belgrade à Pristina, vient de faire, dans une interview à l’hebdomadaire "Nin", un pas de plus en direction de ce qu’il considère comme un règlement global des problèmes de la région, en préconisant le rattachement à l’Albanie de ce Kosovo privé de sa partie nord,de même que le rattachement de la Republika Srpska à la Serbie. Dans la logique qui est la sienne, il faut s’attendre à ce qu’il complète son projet en suggérant de joindre à cette Grande Albanie les territoires macédoniens majoritairement peuplés d’Albanais ainsi que la région de la vallée de Presevo, actuellement en Serbie. Il pourrait aussi suggérer, pour que le tableau soit -presque- achevé, de donner à la Croatie l’Herzégovine occidentale et pourquoi pas le Sandjak à ce qui subsisterait de la Bosnie-Herzégovine, sans compter les remises en cause éventuelles des frontières du Monténégro. C’en serait ainsi fait des "contes de fées sur la vie multiethnique", selon les termes employés par l’homme fort du gouvernement de Belgrade et serait ainsi réalisé le rêve de la "purification ethnique".

Venant de celui qui a été le fidèle porte-parole du parti de Milosevic pendant les années 90, ces propos n’étonnent pas par leur contenu, mais par une franchise qui rompt avec le langage convenu habituellement pratiqué par les dirigeants serbes. A propos du Kosovo, Dacic met carrément les pieds dans le plat en disqualifiant les discours du président Boris Tadic et du ministre des affaires étrangères Vuk Jeremic qui voudraient tout à fois entrer dans l’UE et maintenir la fiction d’un Kosovo partie intégrante de la Serbie. A propos de la Bosnie-Herzégovine, il révèle le secret de polichinelle des intentions des dirigeants serbes, de Belgrade et de Banja Luka. Boris Tadic avait relativisé la portée des précédentes prises de position d’Ivica Dacic sur la partition du Kosovo en observant qu’il s’agissait là de vielles idées qui n’engageaient pas le gouvernement serbe. Dobrica Cosic, père spirituel du nationalisme serbe et ancien président de la Yougoslavie étroite, a en effet rappelé qu’il les professe depuis plus de quarante ans. Mais c’est l’ensemble du corpus conceptuel forgé dans le cercle intellectuel présidé par le "grand écrivain" qui a fourni l’armature idéologique des guerres de Milosevic. De ce point de vue, l’interview d’Ivica Dacic contient incidemment un aveu de taille lorsqu’il reconnaît que " la défense du Kosovo par la guerre n’a pas été un succès". Il s’agissait donc bien d’une guerre, faite au Kosovo, comme elle l’a été faite à la Croatie et à la Bosnie-Herzégovine. Cette observation, qui ne bouleversera pas les historiens, mérite néanmoins d’être relevée.Venant d’un acteur de premier plan de la scène politique serbe du temps de Milosevic, elle tranche sur les interprétations des conflits des année 90 officiellement en honneur en Serbie, selon lesquelles les responsabilités et les crimes seraient largement égaux et partagés.

On ne peut tenir ces déclarations d’Ivica Dacic pour anodines, car le personnage occupe une position clé dans le système de pouvoir établi à Belgrade, fondé sur la pacte conclu entre le parti démocrate de Boris Tadic, image de la rupture avec l’ère Milosevic, et le SPS (parti de Milosevic) rénové, mais ne reniant pas ses origines. Le rejet de la violence et de la guerre ne signifie pas condamnation de la politique de "défense des intérêts nationaux serbes" dont se réclamait le régime déchu et qui était soutenue par la majorité des élites serbes d’hier, et pour une large part, d’aujourd’hui.

En envoyant Ratko Mladic à La Haye, Boris Tadic a, à bon compte, redoré le blason de la Serbie. Mais le critère décisif de l’orientation européenne de la Serbie demeure son attitude à l’égard de ses voisins et son aptitude à mener une politique de "coopération régionale et de "bon voisinage", aux antipodes des charcutages proposés par le n° 2 du pouvoir serbe. Il y a là matière à interrogations de la part de Bruxelles et des capitales européennes sur ce que veulent au fond les dirigeants serbes. Les objectifs de Milorad Dodik et de ses partisans sont connus : ils correspondent aux vues exprimées par Ivica Dacic. Mais qu’en est-il de la majorité au pouvoir en Serbie ? Est-elle ralliée ou hostile aux idées de celui-ci et si Boris Tadic est en désaccord peut-il conserver sa confiance à l’auteur de propositions aussi contraires aux positions de l’Union européenne, UE à laquelle la Serbie veut adhérer au plus vite, en brûlant même les étapes ? Peut-on imaginer une Serbie membre de l’UE, porteuse de projets aussi déstabilisateurs que ceux avancés par Dacic ?

En répondant à une question orale posée le 31 mai par la députée Françoise Hostalier à l’occasion de l’arrestation de Mladic, Alain Juppé s’est voulu rassurant sur le respect des conditions de l’adhésion à l’UE posées à la Serbie et a assuré que la France était "très attentive à la situation dans la Republika Srpska". Il serait très souhaitable que Paris, Bruxelles et les capitales européennes prennent sérieusement en compte ce qui est exprimé en Serbie et en RS à un haut niveau. Le "double langage" évoqué dans la question de Madame Hostalier sévit comme jamais. A Belgrade, ce n’est pas seulement Dacic qui parle à contre-pied de la position officielle serbe, mais c’est l’ensemble des dirigeants qui prennent parti pour Dodik tout en manifestant leur soutien à l’intégrité de la BH. A Banja Luka, c’est Dodik qui approuve du bout des lèvres l’arrestation de Mladic comme conforme à une obligation internationale de la Serbie, mais c’est le vice-président de l’entité, Emil Vlajki et un ministre du gouvernement, Petar Djokic (président du parti socialiste, parti frère du SPS de Dacic) qui sont présents à la manifestation de protestation contre l’arrestation de Mladic. La France peut-elle, dans ces conditions, toujours se présenter comme le "meilleur avocat de la candidature serbe à l’UE" selon les mots du président Sarkozy ?

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