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Des débordements de Milorad Dodik aux ambiguïtés de Boris Tadic

dimanche 28 mars 2010


Milorad Dodik, premier ministre de la RS et chef du SNSD (sociaux -démocrates indépendants) principal parti de l’entité serbe, a présenté le 22 mars à Banja Luka, la "dissolution" comme un "nouveau concept pour la discussion de l’avenir de la Bosnie-Herzégovine". D’après la chaîne de télévision BHT1, il s’est exprimé en ces termes : "Je pense que la principale question est d’assurer la paix et la stabilité en BH. Dans ce cadre, nous pouvons aussi discuter d’une séparation pacifique. Pourquoi serait-ce une solution impossible ? Pourquoi ne devrions-nous avoir comme options que celles que les étrangers jugent possibles ? Nous respectons les accords de Dayton, mais continuons de discuter de toutes choses. Comme nous avons discuté de l’inacceptable paquet de réforme constitutionnelle de Butmir, nous estimons qu’il est aussi temps de discuter des moyens d’une dissolution pacifique". Il a par la suite, dans diverses déclarations, expliqué que les représentants de la communauté internationale avaient altéré les accords de Dayton dans un sens opposé aux intérêts serbes, mais conforme à ceux des musulmans bosniaques qui veulent dominer le pays. Il a répété qu’il ne se sentait pas à l’aise dans un Etat de BH et ajouté qu’il serait hostile à une adhésion de la RS à l’Union européenne si elle devait se faire au prix d’un renforcement des institutions centrales de cet Etat. Ces propos, et d ’autres de la même eau, pour n’être pas nouveaux dans sa bouche, ont toutefois été assénés ces derniers jours avec une netteté particulière.

Il a renouvelé ce genre de discours à Belgrade le 27 mars à l’occasion d’un débat public sur les accords de Dayton auquel ont participé d’éminentes figures du nationalisme serbe, notamment Dobrica Cosic, leur père à tous, qui l’a couvert d’éloges comme "homme politique conscient des dangers qui menacent la RS, mais aussi de guerrier prêt à défendre ce qui a été accompli jusque là", et de personnalité "comme il n’en existe pas d’autre dans la politique serbe". On se souvient que c’est le même Dobrica Cosic qui avait, au début des années 90, décerné à Milosevic le brevet de meilleur dirigeant serbe depuis Nikola Pasic ( 1845-1926). Milorad Dodik a également reçu le soutien d’Aleksa Buha, l’ancien "ministre des affaires étrangères" de Karadzic, qui l’a ainsi intronisé dans la succession des dirigeants bosno-serbes des années de guerre.

Ces déclarations ont reçu l’accueil qu’on devine dans la Fédération, sur le thème qu’il ne saurait y avoir de séparation "pacifique". La "Communauté internationale" n’a pu que réagir négativement, notamment par la voix du Haut-Représentant mais le communiqué de remontrances publié par les ambassadeurs du PIC (Conseil de mise en ouvre des accords de Dayton) ne nomme pas l’auteur des propos visés, se contentant de rappeler la nocivité des rhétoriques inflammatoires et le caractère contraignant des accords de Dayton qui garantissent l’intégrité territoriale de la BH constituée de ses deux entités.

De passage à Bruxelles, où il s’est activé en faveur de la prise en considération de la demande d’adhésion de la Serbie à l’UE, le président Boris Tadic a réaffirmé, le 26 mars, son opposition à la désintégration de la BH, mais un mois au auparavant, son ministre des affaires étrangères, Vuk Jeremic, s’était prononcé, dans une conférence universitaire donnée à Washington, contre une centralisation du pays. Ces discours illustrent parfaitement le double langage des dirigeants serbes , attachés, disent-ils, à l’intégrité et à la souveraineté de la BH, mais qui ne se désolidarisent pas des dirigeants de Banja Luka opposés à tout renforcement des institutions centrales de l’Etat et à la suppression des pouvoirs de blocage des entités, opposition qui ruine cette intégrité et cette souveraineté, reconnues seulement dans la forme. L’accord des trois "peuples", invoqué encore le 27 mars à Bruxelles par Boris Tadic, ne pourra se faire sans une pression ouverte et effective de Belgrade sur l’ensemble des responsables politiques de la RS.

Cette contradiction se retrouve aussi à propos de la résolution que doit voter le Parlement serbe sur le massacre de Srebrenica. La proposition de texte soutenue par 114 députés de la majorité parlementaire, pour un total de 250 membres de l’Assemblée, se réfère bien à l’arrêt de la Cour internationale de justice, mais elle n’en explicite pas les énoncés essentiels, dont celui de "génocide". De plus, les 114 députés signataires ne suffisent à former une majorité et le large accord souhaité par Boris Tadic ne pourra être obtenu qu’avec l’appoint du parti progressiste serbe de Tomislav Nikolic, partisan d’une formule encore plus émolliente. Ce parti, première force de l’opposition qui se déclare lui aussi pro-européen ,est issu d’une scission du parti radical de Vojislav Seselj. La présidente du groupe parlementaire du parti démocrate, de Boris Tadic, Nada Kolundzija, avait défendu une conception de résolution "devant écarter toute suspicion de responsabilité de pays ou de peuples pour les crimes commis". Le Parlement n’a pas, selon elle, vocation à prendre position sur la qualification juridique de ces crimes. L’honorable parlementaire a peut-être mal lu la résolution du Parlement européen du 15 janvier 2009 et l’arrêt de la Cour internationale de justice du 26 février 2007. Si la recommandation du Parlement européen ne s’impose pas légalement, mais seulement comme engagement politique et moral de condamner et commémorer le génocide, il en va autrement de l’arrêt de la CIJ, dont le dispositif est clair. Dans son point 5, il est dit que " s’agissant du génocide commis à Srebrenica en juillet 1995, la Serbie a violé l’obligation de prévenir le génocide prescrite en vertu de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide". Dans le point 6, il est dit que "la Serbie a violé les obligations qui lui incombent en vertu de la convention…en ne transférant pas Ratko Mladic, accusé de génocide et de complicité de génocide, au TPIY et en coopérant pas avec ledit Tribunal". Dans le point 7, il est dit que "la Serbie a violé l’obligation qui lui incombait de se conformer aux mesures conservatoires ordonnées par la Cour les 8 avril et le 13 septembre 1993 en la présente affaire, en ne prenant pas toutes les mesures qui étaient en son pouvoir pour prévenir le génocide commis à Srebrenica en juillet 1995". Dans le point 8, la Cour "décide que la Serbie doit prendre immédiatement des mesures effectives pour s’acquitter de son obligation… de punir les actes….de transférer les personnes accusées de génocide…".Le point 9 précise que les conclusions formulées dans l’arrêt constituent la réparation des violations énoncées par la Cour.

Autrement dit, si le Parlement serbe omettait de reprendre, dans sa résolution, les termes exacts de l’arrêt concernant la responsabilité de la Serbie, en tant qu’Etat, il manquerait à son obligation de réparation et contreviendrait ainsi au jugement de la CIJ. Ne pas faire connaître aux citoyens de Serbie- qui n’ont pas le loisir ou l’envie de lire, dans une langue étrangère, les 170 pages de l’arrêt- la substance du jugement de la CIJ et la qualification précise des crimes commis ôterait toute portée à une résolution qui se bornerait à l’expression de regrets et de compassion envers toutes les victimes des guerres des années 90, qu’elles soient bosniaques, croates, serbes ou autres, de Srebrenica ou d’ailleurs. Si toutes les victimes ont été également des victimes, les responsabilités de l’Etat serbe ont été et demeurent spécifiques. De même, rappeler l’obligation pour les autorités serbes d’arrêter et de transférer Mladic à La Haye ne sert à rien si l’intention n’est pas suivie de l’exécution. Sur ce point, et jusqu’à nouvel ordre, les autorités internationales ont la bonté de croire à la détermination de Belgrade, encore proclamée il y a quelques jours à Bruxelles par Boris Tadic. On peut, en passant, remarquer la désinvolture des dirigeants serbes à l’égard de la décision de la CIJ* alors qu’elle attend tout de celle-ci, vraisemblablement à tort, sur la question de l’indépendance du Kosovo.

Quant à la timidité de la réaction des autorités internationales, particulièrement des Européens, à l’égard des derniers débordements de Dodik, la mauvaise explication serait de l’interpréter comme un refus de prendre au sérieux ce qui ne serait que gesticulations préelectorales d’un candidat pas sûr de renouveler ses succès passés. La vraie raison résiderait plutôt dans l’incapacité de Bruxelles et des gouvernements européens à définir une ligne politique et à l’appliquer face aux dangers, bien réels, d’une désintégration de la Bosnie-Herzégovine, qui toucherait forcément l’équilibre fragile de toute la région. De ce point de vue, l’alliance scellée entre la SNSD de Dodik et le HDZ-BiH de Dragan Covic , qui se sont engagés à soutenir mutuellement leurs candidats aux prochaines élections, est de très mauvais augure, car elle réactive la complicité des nationalismes serbe et croate au détriment de l’unité de la BH. Avec l’annonce faite par l’influent homme d’affaires et patron de presse bosniaque Fahrudin Radoncic, que son parti récemment créé compte former, après les élections, une majorité gouvernementale avec ces deux partis, c’est le partage à trois qui se retrouve publiquement à l’ordre du jour, sous la forme, au mieux, du maintien d’un statu quo mortifère, au pire, d’une franche tripartition. C’est dire l’importance cruciale des élections d’octobre et la nécessité de soutenir les forces qui s’y présenteront avec la volonté de construire un avenir commun à la Bosnie-Herzégovine, contre toutes celles qui oeuvrent à sa destruction.

Association Sarajevo

* abstraction faite du caractère vicié de l’arrêt de la CIJ du fait de l’absence de prise en compte des documents tenus secrets par les autorités serbes, qui prouveraient indiscutablement l’implication directe de Belgrade dans les opérations des forces armées de Mladic.


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