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La Serbie après l’assassinat de Zoran Djindjic

Prendre des mesures radicales

dimanche 27 avril 2003


Trois semaines se sont écoulées depuis l’assassinat du premier ministre Zoran Djindjic, ce qui laisse présager le début de la fin de l’héritage de Milosevic et de sa paranoïa. L’assassinat du premier ministre devrait donc avoir d’importantes répercussions, non seulement pour la Serbie mais aussi pour l’ensemble de la région, ouvrant peut-être de nouvelles perspectives, laissant entrevoir de nouvelles possibilités. Fallait-il vraiment en venir là pour que des changements interviennent en Serbie ? La personnalité de Zoran Djindjic prêtait à controverses, mais il s’agissait pourtant là d’un homme politique authentiquement modéré devenu sans doute, au cours des deux dernières années, l’un des plus grands hommes d’Etat de la région. Il était considéré par l’opinion publique comme un grand manager et organisateur, comme un homme ayant sa propre vision, un homme ayant opté pour les réformes. Réformes qui sous-entendaient la coopération avec le Tribunal de La Haye, la transformation des institutions et l’économie de marché. On se souviendra de lui comme l’homme qui aura eu le courage de livrer Slobodan Milosevic au Tribunal. Il avait compris alors que tant que celui-ci resterait dans le pays, l’Opposition démocratique de Serbie (la DOS) ne serait pas en mesure de gouverner. La mort prématurée de ce genre d’hommes les pare souvent d’une auréole et dans un pays dévasté, tel que la Serbie, cela peut avoir une signification particulière. Djindjic n’était pas un premier ministre très populaire et il aura malheureusement fallu qu’il soit assassiné pour que les citoyens reconnaissent qu’il avait la carrure d’un véritable homme d’Etat, comme la Serbie n’en avait pas connu depuis longtemps. Fait surprenant, des centaines de milliers de personnes, des jeunes surtout, ont suivi sa dépouille. Pour la première fois dans son histoire un mythe positif, européen, a surgi en Serbie et se reflètera peut-être sur l’identité culturelle des nouvelles générations.

Il est impossible d’expliquer l’assassinat de Zoran Djindjic sans définir le contexte, présent et historique, dans lequel cet événement s’est déroulé. La Serbie a entamé le XXI siècle, grevée par le lourd fardeau des guerres récentes, des crimes, de l’isolation, du retard. Elle a subi une défaite historique que sa société n’a pas acceptée et dont elle n’a pas voulu assumer la responsabilité. Il n’y a pas eu de véritable rupture avec la politique de l’ancien régime, il n’y a pas eu de purges radicales au sein des principales institutions ; armée, police et justice. Les idéologues du projet d’unification de toutes les terres serbes, qui continuent à espérer de nouveaux revirements et la réalisation de leur rêve, n’ont pas été condamnés.

Le plan des inspirateurs de ce meurtre était beaucoup plus ambitieux. Ils comptaient changer le gouvernement et réorienter sa politique. Ils ont très certainement été surpris par la réaction du monde, des citoyens de la Serbie, mais aussi de la DOS elle-même, c’est-à-dire du gouvernement en place. Leur tentative pour rejeter la responsabilité de la mort de Djindjic sur le monde, lequel aurait trop insisté pour qu’il coopère avec La Haye, a vite été déjouée par les déclarations des diverses instances internationales concernées. L’assassinat et la mort tragique de son premier ministre a resserré les rangs du gouvernement, la plupart des citoyens ont été bouleversés et cela a marqué le début d’un processus de normalisation graduelle de la Serbie. Il est paradoxal que tous les efforts déployés par Djindjic pour imposer des réformes aient été constamment bloqués et son personnage systématiquement dénigré, alors que ces efforts portent maintenant leurs fruits, presque spontanément.

La condamnation à mort de Zoran Djindjic a suivi les élections déjouées au cours desquelles le nouveau président de la République de Serbie devait être désigné. Il était en effet devenu évident que Djindjic disposait désormais de suffisamment de pouvoir pour s’engager dans la voie que les inspirateurs de ce crime voulaient à tout prix éviter. Il est relativement facile, en s’inspirant de la vie quotidienne en Serbie, de deviner quels étaient les véritables adversaires du premier ministre : le bloc des conservateurs et les bandes de malfaiteurs installés dans les institutions en place. L’annonce d’un règlement de comptes avec la mafia, la nomination d’un procureur et d’une cour spéciale, ne représentaient que le début d’une action longuement mûrie censée entraîner un règlement de compte définitif. Mais après avoir réussi à briser l’opposition des anciennes structures et à faire face à l’obstruction de Vojislav Kostunica, Djindjic semble avoir perdu la tête. Son impatience et l’inertie des institutions corrompues ont facilité leur tâche aux auteurs de ce crime.

Le meurtre de Djindjic n’a fait que mettre à jour la situation réelle en Serbie, alors que nombreux étaient ceux qui, dans le pays et dans le monde, s’imaginaient que la situation s’y était normalisée et qu’elle disposait désormais de tous les atouts lui permettant de poursuivre son processus de transition. Ce tragique événement a néanmoins révélé à quel point l’héritage de Milosevic restait présent et dangereux, à quel point les chances de la fragile force d’opposition (la DOS) d’y résister étaient minimes. Seuls l’esprit de décision et le mordant de Zoran Djindjic avaient réussi à secouer ce lourd fardeau. La Serbie entre dans une période de grande confusion. Le cinq octobre 2000, Milosevic a été écarté mais la destruction de ses structures reste difficile, et dangereuse. Si le cinq octobre s’est déroulé sans épanchement de sang, c’est parce que l’on avait promis l’amnistie à ceux qui avaient facilité le transfèrement de Milosevic. Entre-temps l’opposition et le bloc conservateur se sont consolidés et sont trouvés prêts à contre-attaquer.

Pour prévenir l’anarchie et procéder à une véritable enquête policière, la DOS a déclaré l’état d’urgence. L’arrestation de plusieurs milliers de suspects, des mafiosi dans l’ensemble, a été bien accueillie par l’opinion publique. Pourtant une question se pose : pourquoi n’avoir pas traqué la mafia avant l’assassinat de Djindjic, alors que l’on évoquait depuis déjà des mois l’éventualité de son élimination et qu’il avait déjà fait l’objet de menaces et tentatives directes.

Il est difficile de prévoir dans quelle voie la Serbie va maintenant s’engager. Les forces réformatrices restent minoritaires. Il existe de nombreux facteurs susceptibles d’influer négativement sur le cours des événements. La mesure dans laquelle le Gouvernement se révélera capable de prendre les mesures radicales qui s’imposent, sera décisive. Surtout vis-à-vis de l’armée, elle-même responsable de nombreux crimes commis ces dix dernières années. Par ailleurs le Gouvernement n’a pas de véritable solution de remplacement pour Djindjic et l’autre partie attend la levée de l’état d’urgence pour réagir. La principale question qui se pose est de savoir si le Gouvernement réussira à présenter encore un certain temps un front uni, car c’est de cela que dépendra en grande partie la date des nouvelles élections, dans la mesure où la Serbie est prête à les affronter. Elections qui pourraient être synonymes d’un tout nouveau rapport de forces sur la scène politique. La Serbie est restée sans ses principaux leaders : deux sont à la Haye (Milosevic et Seselj), l’un d’eux a été assassiné (Djindjic), alors que la popularité de Vojislav Kostunica est en chute libre (on peut même se demander s’il ne pourrait pas être lié à certains milieux au cours de l’enquête).

Sans un véritable engagement de la communauté internationale et plus particulièrement de l’UE, la Serbie aura du mal à se sortir de la situation actuelle. Il est important, dans ce contexte, que le Conseil de l’Europe ait décidé, malgré la proclamation de l’état d’urgence, d’accepter la Serbie parmi ses membres ; cela permet de penser que l’on a pris conscience du danger de voir le destin de la Serbie reposer uniquement entre les mains des hommes politiques locaux. Il faut venir en aide à la Serbie, mais à condition qu’elle coopère avec le Tribunal de La Haye. C’est la condition à tout véritable changement. Outre l’élimination de la mafia et le contrôle de la police et de l’armée, il est essentiel de prendre des mesures radicales dans toutes les sphères de la vie publique.

Sonia Biserko, Présidente du Comité Helsinki de Belgrade "La Charte d’Helsinki", Bulletin du Comité n° 62, mars 2003

Traduction : Nicole Philip-Dizdarevic


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