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Que peut-on dire de la Bosnie-Herzégovine d’aujourd’hui ?

Contribution à l’Assemblée Générale de l’Association Sarajevo

jeudi 11 décembre 2003


Le cataclysme est-il définitivement évité ?

Je pense que l’option de la guerre n’est plus possible dans la région. Tous les foyers de crise sont contrôlés par les forces militaires internationales. La communauté internationale, l’Europe et les Etats-Unis exercent une énorme pression sur la Bosnie-Herzégovine, qui reste soumise à une sorte de semi-protectorat. Le Kosovo est sous contrôle international, en Macédoine le conflit interethnique a été étouffé ; les régimes au pouvoir en Croatie et Serbie-Monténégro semblent avoir renoncé, officiellement du moins, à toute aspiration vis-à-vis de la Bosnie. Un conflit armé ne pourrait éclater qu’en cas de sérieuses atteintes à la paix, sur une large échelle et dans des cas très graves.

La Bosnie est-elle devenue un Etat stable ?

Non, car cette stabilité est aujourd’hui toujours garantie par la communauté internationale et ses forces armées (SFOR), le Haut représentant (OHR), l’OSCE, la police européenne, le gouverneur de la Banque centrale (un étranger), les ombudsmen et les juges nommés par des institutions européennes. Les opinions divergent sur ce qui pourrait se passer au cas où la communauté internationale se retirerait brusquement de Bosnie-Herzégovine. Pour certains, les conflits reprendraient, peut-être même sous une forme encore plus radicale. Pour d’autres le passé, toujours proche, et les épreuves que tous ont traversées au cours de la guerre, suffiraient à garantir une certaine lucidité. Peut-être même verrait-on apparaître de véritables forces probosniennes prêtes à prendre en main le sort de leur pays.

La Bosnie est-elle un pays "normal" ?

Elle est plus proche des pays "normaux" qu’elle ne l’était il y a cinq ou six ans, mais encore très loin des pays dont le système, le régime démocratique, le respect des droits de l’homme, un marché bien équilibré et une bonne stratégie de développement leur donnent des chances de se voir associés, dans un avenir relativement proche, aux processus d’intégration internationale et européenne. Le véritable problème, c’est l’accord de Dayton, qui a réparti la plupart des compétences de l’Etat entre les deux entités ; armée, affaires intérieures et police, douanes, politique fiscale, économie, la majeure partie de la législation ; l’enseignement. Les organes de l’Etat sont financés grâce aux contributions des entités ! Cette parcellisation des compétences de l’Etat, qui cache des intérêts nationaux (nationalistes), freine le développement du marché, de la démocratie, la protection des droits de l’homme et empêche toute élaboration d’une stratégie de développement à long terme pour l’ensemble du pays. Le processus de privatisation n’a pas été mis en œuvre de manière satisfaisante, le capital et les investisseurs étrangers restent prudents, considérant que la sécurité de leurs investissements n’est toujours pas garantie. Le redressement économique du pays reste en question. Les démonstrations des travailleurs n’ayant pas touché leurs salaires, des personnes ayant perdu leur emploi et des retraités, se renouvellent quotidiennement.

Quels sont les progrès par rapport à hier ?

Il y a eu pourtant certains progrès. Sous la pression de la communauté internationale, certaines compétences ont été rétablies au niveau de l’Etat : bien qu’il existe toujours trois, ou plutôt deux armées, il y aura désormais un seul Etat-major et le commandant-en-chef sera nommé par la Présidence de la Bosnie-Herzégovine. Le ministère de la défense nouvellement créé au niveau de l’Etat n’a pour le moment aucune autorité, mais cela constitue là néanmoins un acte formel, l’inauguration d’une politique intégrée dans le domaine de la défense ; les services douaniers ont eux aussi été unifiés ; l’introduction d’une TVA (taxe de la valeur ajoutée) est en cours, première taxe constituant une source originale de revenu pour l’Etat ; des normes juridiques modernes ont été adoptées, des standards unifiés imposés à la police, contrôlés par la police européenne ; des lois censées "chapeauter" le système d’enseignement secondaire et universitaire " sont en voie d’élaboration...La monnaie unique (le KM), le système d’identification des citoyens (cartes d’identité, passeports, permis de conduire), tout cela fonctionne bien. D’immenses progrès ont également été enregistrés au niveau de la communication entre les citoyens et de la liberté de circulation.

Quelles sont les conséquences irréparables de la guerre ?

Tout d’abord, l’épuration ethnique laquelle, dans certaines régions de la Bosnie, a complètement changé la structure de la population. La guerre, l’indécision de la communauté internationale et le fait que la responsabilité de la mise en œuvre de l’accord de paix et de l’organisation du retour des réfugiés dans leurs foyers aient été confiés à ceux-là mêmes qui avaient déclenché cette guerre ( !), ont transformé tout cela en une véritable farce. Tout d’abord, les autorités locales (en Republika Srpska surtout) ont tout fait pour empêcher ces retours, dictés par l’une des clauses les plus importantes de l’Accord de Dayton. Puis, lorsque les pouvoirs ont dû céder sous la pression de la communauté internationale, on a tout fait pour que cela se passe le plus mal possible. Les anciens réfugiés ont du mal à trouver du travail, sont souvent exposés à diverses chicaneries, l’aide matérielle allouée à la reconstruction des logements a été diminuée, il y a des problèmes au niveau des écoles, etc..Pendant ce temps, un grand nombre des exilés et réfugiés dans les pays voisins et en Europe surtout, se sont retrouvés dans de nouveaux milieux où leurs enfants ont été totalement assimilés. Formellement, un grand nombre d’entre eux seraient revenus (en Fédération de B-H beaucoup plus qu’en Republika Srpska), mais en fait s’ils reviennent, c’est surtout pour reprendre possession de leurs biens et de leurs logements et ensuite les vendre. Il y a en B-H environ 3 millions 900 mille habitants. On estime que 250.000 environ vivent dans des pays européens ou outre-atlantiques et que la majorité d’entre eux y ont déjà acquis une nouvelle nationalité. En Serbie, au Monténégro et en Croatie, plus de 200.000 personnes ont le statut de réfugiés mais le processus de leur naturalisation est en cours et, dans l’ensemble, ils ne pensent pas revenir en Bosnie. Il y a encore 300.000 personnes éparpillées dans l’ensemble de la Bosnie, mais l’on sait, une fois encore, que leur seul objectif est de récupérer biens et appartements puis de les revendre à la population désormais majoritaire sur ces territoires. En réalité, seuls les vieillards aspirent à rentrer définitivement et à vivre dans leur ancienne ville ou village. J’estime malheureusement que le plan de nettoyage ethnique des territoires a pleinement réussi. Plus tôt nous accepterons cette triste et tragique réalité, plus il nous sera facile de rechercher les moyens pour faire de la Bosnie-Herzégovine, malgré tout, un pays de citoyens libres et égaux et de leur offrir la perspective d’une vie meilleure.

Qu’en pensent les forces politiques nationales ?

La droite nationaliste est de nouveau au pouvoir (2002). Il est vrai que ces trois partis, et même le SDS, ne sont plus ce qu’ils étaient en 1992 ou 1995, mais leur vision de la Bosnie reste la partition ou la suprématie de la majorité sur la minorité. Pourtant, soumis à la pression de la communauté internationale, ils sont devenus plus coopératifs. L’Alliance dirigée par le Parti social-démocrate s’est fait battre aux dernières élections. Vu l’ampleur des problèmes sociaux qui secouaient alors le pays, elle n’a pas réussi, au cours de ses deux années d’exercice, à opérer de véritables changements, imposer des réformes, et les partis nationalistes ont su en profiter. Un accord vient d’être conclu entre plusieurs partis des deux entités (Le Parti social-démocrate et la Nouvelle initiative croate de la Fédération - le Parti socialiste et les Sociaux-démocrates de la Republika Srpska). On peut se demander jusqu’à quel point ces partis sont influents, mais le fait même que l’on ait créé pour la première fois un bloc politique commun au niveau de l’Etat est en soi encourageant. Si l’on voyait un jour apparaître une force politique probosnienne véritablement agissante, elle pourrait changer les choses de l’intérieur et pas uniquement par le biais de la communauté internationale, changer aussi le rapport de forces en Bosnie.

Quelles sont les intentions de la communauté internationale ?

Sa stratégie, dans l’ensemble, était de mettre fin à la guerre et d’en éliminer "de toute urgence" les conséquences. Dans de nombreux cas concrets, elle n’avait en fait aucune stratégie ou en assurait la mise en œuvre de manière inconséquente. Les résultats sont peu satisfaisants. Je crois qu’à l’heure actuelle sa stratégie est de procéder, grâce à diverses pressions, à des changements évolutifs, sans en fait rien changer au concept organisationnel de la B-H, d’avancer prudemment, d’atteindre certains des objectifs du plan de paix. Il n’y aura pas de changement radical, car on se contente de laisser faire le temps - dans l’attente que les tensions diminuent, que les conséquences de l’épuration ethnique soient psychologiquement acceptées par les nouvelles générations et, vu l’actuelle partition, les pressions tendant à créer les conditions à une intégration à l’Europe n’ont aucun sens.
La communauté internationale ne veut pas ou ne sait pas établir des rapports de partenariat en B-H. Le résultat, c’est le prolongement du protectorat, ce qui n’encourage guère les forces locales à assumer leurs propres responsabilités. Le retrait des forces internationales en B-H a déjà commencé. La SFOR a réduit ses effectifs à 7500 hommes et après l’introduction d’importantes réformes, d’ici trois ans au plus tard, le rôle du Haut représentant devrait devenir strictement consultatif.
Les plus grands criminels de guerre n’ont toujours pas été arrêtés ( !!!???), ce qui réduit considérablement la crédibilité de la communauté internationale et freine le processus de réconciliation et de confiance interethnique.

Quand la Bosnie rejoindra-t-elle l’UE ?

La Bosnie a rempli ces jours-ci les conditions lui permettant d’entamer les pourparlers en vue de devenir membre de l’UE. Il lui faudra remplir encore, d’ici l’automne prochain, neuf conditions particulièrement dures pour que ces pourparlers puissent débuter (unification du système de défense et de la politique fiscale, introduction de véritables réformes dans les domaines de l’économie, de l’enseignement et de la justice, lutte contre la corruption, protection des frontières, service de radiotélévision public indépendant, etc..). La condition fondamentale pour devenir membre du partenariat est la réforme du système de défense. Personne n’a jamais mentionné une date éventuelle pour son entrée dans l’UE, mais on estime que dans le meilleur des cas, si les termes d’adhésion demeurent les mêmes et si la B-H mène à bien toutes les réformes imposées, cela pourrait se situer entre 2010 et 2012. Toutes les forces politiques locales ont convenu de la nécessité de s’associer aux processus d’intégration.

Les relations avec les voisins.

Elles se sont améliorées après la chute de Tudjman et de Milosevic. Les aspirations à l’élargissement de ces Etats sur le compte de la Bosnie-Herzégovine ont été abandonnées, formellement du moins. La coopération gouvernementale, économique et culturelle est en constante progression. Dès le 1 janvier, les citoyens de ces différents Etats pourront circuler librement, avec leur seule carte d’identité. L’inconnue, c’est l’attitude qu’adoptera le HDZ, qui vient de reprendre le pouvoir en Croatie. Les signes indiquant que la Serbie semble opter pour l’option radicale sont également un sujet d’inquiétude. D’une manière générale, l’amélioration des rapports avec les voisins contribue à la consolidation à l’intérieur. Les nationalistes sont moins puissants lorsqu’ils ne sont pas directement soutenus de l’extérieur, bien que cette forme d’aide puisse facilement être camouflée.

Quelle est l’influence du secteur non-gouvernemental ?

Il est important, mais pas décisif. L’opinion publique reste fortement divisée selon son appartenance ethnique et religieuse, moins par ses différences idéologiques. Les valeurs multiethniques et multiculturelles prêchées par les ONG n’ont toujours pas été adoptées par la majorité de la population, mais le processus a été déclenché. L’aide des ONG internationales aux associations locales a joué un rôle très important. Elle a permis le développement d’une série d’organisations non-gouvernementales locales. Le Cercle 99 de Sarajevo, que l’ASSOCIATION SARAJEVO a beaucoup aidé, est très réputé et très respecté. L’Institut Media Plan est devenu l’organisation régionale la plus influente dans le domaine de la promotion de la communication, de la liberté et de la promotion du journalisme.

Résumé

- Consensus politique général sur une association à l’intégration européenne et atlantique.
- L’édification d’un Etat compétent et efficace est en bonne voie, mais trop lente, du fait des limitations imposées par la Constitution, aux obstructions politiques et à l’indécision des acteurs internationaux.
- Un moment critique : le retrait de la communauté internationale.
- Il n’y a toujours pas de solution permettant la relance de l’économie. Menace de troubles sociaux.
- Conséquences durables de l’épuration ethniques.
- Les principaux criminels de guerre sont toujours en liberté.

Zoran UDOVICIC Sarajevo


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