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Les élections du 21 janvier en Serbie

Impressions d’une ancienne journaliste

dimanche 14 janvier 2007


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Les élections sont traditionnellement chez les Serbes un évènement joyeux, une solennité, une fête. A l’époque du communisme, on jouait de l’accordéon et on dansait le kolo devant les bureaux de vote, avec rappels à l’ordre des maires qui auraient oublié de les décorer avec fleurs, drapeaux et photos de dirigeants. Le communisme est derrière nous mais le cirque perdure sous d’autres formes et l’histoire se répète, à cette différence près que l’abstention est maintenant permise.

Il est en effet à prévoir que la moitié des électeurs, qui n’accordent aucun crédit à ce qu’ils tiennent pour de simples gesticulations, ne prendront pas part au vote, ce qui prouvera que, comme le dit la chanson populaire, la Serbie est coupée en "trois moitiés".

Les élections apportent néanmoins chaque fois quelques nouveautés. Cette fois-ci, c’est la présence dans la compétition de la coalition réunie autour du LDP (Parti libéral démocrate), menée par Čedomir Jovanović, proche collaborateur du regretté Zoran Djindjić et dissident du Parti démocrate du Président Boris Tadić, qui se réclame également de Djindjić. S’il est évident que Čeda n’a pas découvert la voie qui mènera la Serbie au paradis, il est au moins le seul homme politique qui ose dire avec force aux Serbes ce qu’est en ce moment la vérité de leur pays.

A propos du Kosovo, incontournable thème électoral d’homogénéisation nationale fondé sur la souffrance des Serbes de cette région, il affirme clairement que ce territoire ne nous appartiendra plus, ce qui est acquis maintenant depuis de nombreuses années. Ce n’est pas par une constitution définissant la Serbie comme "l’État du peuple des Serbes et des autres" que nous le garderons, alors qu’une proportion considérable de la population du pays n’est ni serbe ni orthodoxe. Il ne craint pas de prendre à rebrousse-poil l’électeur en l’appelant au travail alors que le slogan proverbial dans le pays était "je suis trop bien payé pour le travail que je ne fournis pas".

Toutes ces positions provoquent de violentes réactions qui ressemblent à celles déjà vues dans le passé contre les opposants au régime en place : "Čeda est un drogué, il était lié à la mafia de Zemun, dont il a partagé les piscines et le whisky, il a tué Djindjić", etc... Les slogans des affiches électorales du LDP "tout dépend de nous", ont été transformés par des inscriptions portant "nous dépendons...de la drogue", et autres plaisanteries du même genre.. A Kraljevo, le siège du LDP a été couvert de graffitis " valets américains", " pédés", etc. Il est le plus reproché à Čeda de demander de livrer les criminels de la guerre à la Haye. Mais ce n’est pas là que réside sa faiblesse qui réside dans la faiblesse de l’option citoyenne et européenne des électeurs serbes, estimée pour lui à 10 % en Voïvodine et seulement 2 % au cœur de la Serbie, en Šumadija. Le relatif succès du jeune dirigeant est d’ailleurs mal perçu au sein même de sa coalition, de la part de ses partenaires de la génération précédente, les Vladan Batić, Milan St. Protić et même Vesna Pešić, Žarko Korać et d’une certaine manière Nenad Čanak, le plus sympathique de tous.

Qui gagnera les élections ? Il est difficile de répondre à cette question. Peut- être l’actuel premier ministre, Koštunica ? Il a été représenté dans le passé par certains analystes comme un "Šešelj portant des gants", mais pour ces élections-ci, il a retiré ces gants. Il s’est associé avec l’obscur ministre des grands travaux Velja Ilić, et un certain Dragan Marković, surnommé Palma (selon l’intitulé de la télévision dont il est propriétaire), président actuel du parti fondé par le célèbre criminel Željko Ražnatović Arkan. Il n’est donc pas étonnant qu’à la convention de sa coalition, Koštunica n’ait rien dit sur le tribunal de la Haye. L’actuel Premier ministre n’avance guère de propostions au cours de ses discours de "sabors" (réunions populaires) qui tiennent de la fête folklorique, telle que la cèlèbre rencontre musicale annuelle de Guča qui réunit les grands ensembles de cuivres de la région.Il avait déclaré à cette rencontre de l’été dernier que "n’est pas Serbe celui qui n’aime pas les manifestations de Guča". Si Koštunica se répand surtout en harangues patriotiques ponctuées de "Vive la Serbie" et d’affirmations péremptoires comme "Le Kosovo est en Serbie parce que c’est inscrit dans la constitution", ses ministres ne sont pas avares de promesses démagogiques les plus variées.

La question se pose sur les chances de Boris Tadić, l’actuel président de la Serbie. Son parti démocrate a beaucoup de partisans et des gens de qualité, mais ceux-ci n’y jouent pas un rôle de premier plan. Ce président manque d’envergure politique. Après avoir été proche de Koštunica, il se trouve maintenant souvent en désaccord avec lui. Sur le Kosovo, il balance entre une position intransigeante et l’aveu qu’il n’est plus possible de nier la réalité de la "perte" de ce territoire, mais ce manque de netteté a aussi été, en son temps, le fait de Zoran Djindjić qui, assassiné, est devenu dans le monde politique serbe, une référence majeure.

Quant à Vuk Drašković, ex-roi des rues et des places publiques, sa force, selon la remarque de certains, résidait dans ses cheveux, mais il les a coupés depuis son entrée dans un gouvernement de Milosevic. Ayant perdu nombre de ses partisans, il s’est entouré de personnages obscurs, son plus grand atout demeurant la personnalité courageuse de son épouse Danica. La coalition qu’il a formée aura du mal à franchir le seuil nécessaire de 5% pour être représentée au Parlement.

Reste le point douloureux du Parti radical serbe. Le marketing électoral de Šešelj a été affaibli par l’interruption de sa grève de la faim à la Haye (tantôt il voulait et tantôt il ne voulait pas mourir). Ses partisans espéraient une mort héroïque sous le coup des forces mondiales hostiles à la Serbie. Privés de cet atout, ils n’ont rien d’original a proposer d’autre que la Grande Serbie délimitée par la ligne Ogulin-Karlovac-Virovitica, avec, bien entendu, le Kosovo. Est traître celui qui n’est pas d’accord. Ils observent à la loupe le moindre évènement lié au TPI pour tourner en dérision Carla del Ponte, et multiplient les apologies de Mladić, Karadžić et Šešelj, dont les portraits sont exposés partout, souvent collés aux automobiles. Les accusations de corruption sont un des thèmes de leurs meetings qui rassemblent les auditoires les plus nombreux. Les sondages les placent en tête de la compétition, ce qui présage un sombre avenir pour la Serbie.

Les socialistes de Milošević sont relégués au rang des partis marginaux, celui des Roms étant très courtisé. La seule chance parmi les partis secondaires est celui de l’homme d’affaires et criminel, Bogoljub Karić, qui tient probablement compagnie à Moscou à Mirjana Marković-Milošević et qui est représenté dans le pays par une ex-chanteuse de bastringue, une certaine Milanka. Les capitaux des Karić ont rempli les poches de nombreuses célébrités, professeurs, comédiens et autres, et l’entrée éventuelle de ce parti au Parlement signifierait la légalisation du vol des biens qu’ils ont accumulés et l’immunité parlementaire de Bogoljub Karić, poursuivi aujourd’hui par la justice.

On verra qui oubliera ses partenaires après les élections, mais le 21 janvier, un grand nombre d’électeurs "oubliera" de se présenter aux urnes. Une fois de plus, ils diront ne pas savoir pour qui voter et pour finir, les vainqueurs seront, comme d’habitude, les plus mauvais.

Jelena Petrovic

Kraljevo, ville de Serbie centrale.


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