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Lettre à "Libération" à propos de la Bosnie-Herzégovine et de la Serbie

vendredi 11 décembre 2009


Monsieur le Directeur,

Deux brèves informations concernant, l’une la Bosnie-Herzégovine, l’autre la Serbie, ont été publiées à la page 9, colonne de gauche, de "Libération" du 10 décembre.

La première rapportait que selon Carl Bildt, ministre des affaires étrangères suédois,"la Bosnie doit cesser d’être un semi-protectorat en état de semi-fonctionnement pour devenir une démocratie souveraine afin d’être en mesure de réaliser les étapes de l’intégration européenne".

La seconde était la suivante : " 64%. C’est le pourcentage des Serbes opposés à l’arrestation de Ratko Mladic, le chef militaire des Serbes de Bosnie (1992-1995) et à son extradition à La Haye où il doit répondre de crimes contre l’humanité. 56% des sondés le croient innocent des crimes dont l’accuse le Tribunal pénal international ".

Ces deux informations sont évidemment importantes, mais que peuvent en penser les lecteurs de "Libé" si, comme c’est probablement le cas de beaucoup d’entre eux, ils ne suivent pas attentivement ce qui se passe dans les "Balkans occidentaux" ? Le moins qu’on puisse dire est que cette région n’occupe pas une très grande place dans leur quotidien, comme d’ailleurs dans l’ensemble de la presse française.

Pour la première, qui concerne la Bosnie, il aurait peut-être fallu rappeler que le "semi-fonctionnement" du pays était largement dû au système politico-institutionnel issu des accords de Dayton, qui, avec la division du pays en deux entités ("Republika srpska" et Fédération croato-bosniaque) aux compétences et aux pouvoirs mal délimités, empêche ou entrave toute prise de décision au niveau de l’Etat. Ce constat est dressé par toutes les instances européennes, Conseil de l’Europe, Parlement européen, Commission de Bruxelles, Conseil européen, sans compter le Congrès des Etats-Unis, qui préconisent à l’unisson une réforme de la constitution imposée à la Bosnie-Herzégovine en 1995. Dans l’état actuel des choses, la fin du régime de "semi-protectorat" en vigueur depuis cette date aboutirait inévitablement à la désintégration de la Bosnie-Herzégovine. Les dirigeants de la "Republika srpska", née de la "purification ethnique" réalisée par l’armée des Serbes de Bosnie commandée par Ratko Mladic, refusent en effet toute remise en cause du statu quo qui leur permet de faire de leur entité un Etat dans l’Etat, disposant pratiquement d’un droit de veto dans toutes les institutions centrales du pays. La citation de Monsieur Carl Bildt est de ce point de vue fort intéressante car, plaidant pour une fermeture rapide du bureau du Haut-représentant de la Communauté internationale en Bosnie-Herzégovine, en ne recommandant seulement que des amendements constitutionnels mineurs, le ministre des affaires étrangères suédois se range sur la position des Serbes de Bosnie pour maintenir un Etat bosnien divisé et impotent, ce qui ne peut mener qu’au démembrement définitif du pays par une tripartition grosse de tous les dangers pour la région et pour l’Europe. La "démocratie souveraine" qu’il réclame pour la Bosnie est impossible si l’on suit ses propositions.

Sans prétendre donner de leçons aux excellents journalistes de votre rédaction, nous pensons qu’ils auraient aussi pu établir un lien entre ces deux informations, parce qu’à travers le personnage de Mladic est posée toute la question de l’irrésolution de problèmes cruciaux pour le futur des pays de l’ex-Yougoslavie. Outre l’établissement de la Bosnie en pays stable et viable après sa destruction dans laquelle Mladic a joué le rôle que l’on sait, il s’agit de la capacité de la Serbie à jeter un regard lucide sur son passé récent, ce que met en doute l’enquête d’opinion que vous citez et qui aurait mérité un commentaire. De ce point de vue, la presse française, dont "Libération", est bien silencieuse. Lorsqu’elle passe épisodiquement quelques nouvelles sur les Balkans, c’est en général pour répercuter les appréciations et décisions des dirigeants européens qui, ces temps ci, ne sont pas avares de compliments à l’égard des dirigeants serbes de Serbie, loués pour leur esprit démocratique et européen. C’est, malgré la non arrestation de Mladic, ce qui a motivé le dégel de l’accord intérimaire de commerce passé entre Bruxelles et Belgrade, en attendant la conclusion, dans quelques mois, de l’Accord de stabilisation et d’association qui ouvrira à la Serbie le chemin de l’adhésion à l’Union européenne. C’est aussi ce qui a permis l’exemption de visas d’entrée dans l’espace Schengen pour les citoyens de Serbie, mesure dont ne bénéficient pas les Bosniens, au motif que la Bosnie n’a pas réalisé les réformes nécessaires (et pour cause…) Cette libéralisation est la bienvenue, notamment pour les générations de jeunes Serbes qui n’ont connu que les poisons du nationalisme et de la xénophobie. Mais sait-on que le gouvernement "démocratique et proeuropéen" de Belgrade comprend des membres du parti de Milosevic, qui n’ont pas renié la politique de leur mentor décédé prématurément avant la fin de son procès à La Haye ? C’est ainsi que "Le Monde" a pu afficher, dans son numéro daté du 10 décembre, le portrait d’Ivica Dacic en compagnie d’ Eric Besson en visite à Belgrade. Ce ministre de l’Intérieur du gouvernement serbe est le chef du SPS (Parti socialiste serbe fondé par Milosevic). Il a été le porte-parole de ce parti de 1992 à 2000, pendant toutes les années des guerres déclenchées par le régime de Milosevic. Il a sans doute dû donner de bons conseils à M. Besson sur la manière de traiter les étrangers et les minorités. Alors que la presse française, dont "Libération", commente largement et à juste titre les informations relatives à des personnalités politiques allemandes ayant appartenu à la Stasi, personne ne dit rien du passé, qui a du mal à passer,de ce nouvel ami de la France.

Vous voudrez bien, Monsieur le Directeur, avec nos salutations cordiales, excuser cette trop longue intrusion dans la politique éditoriale de votre journal, mais c’est celle de lecteurs attentifs et fidèles.

Faik Dizdarevic, Maurice Lazar, Boris Najman

Membres du bureau de l’Association Sarajevo.


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