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Le référendum et la question oubliée des Balkans

vendredi 20 mai 2005


Nous publions ci-dessous deux textes, adressés depuis plusieurs semaines, respectivement au « Monde » et à « Libération », relatifs aux incidences éventuelles des résultats du référendum constitutionnel européen sur l’avenir des « Balkans occidentaux ».

Les deux sont signés par Francis Jeanson, Président de l’Association Sarajevo et cosignés, le premier par Michel Rocard, Philippe Herzog et Véronique Nahoum-Grappe, le second par les autres membres du bureau de l’Association.

Les responsables des deux quotidiens n’ont pas cru devoir les retenir, à ce jour, parmi les contributions au débat qu’ils offrent à la réflexion de leurs lecteurs. Sans contester leur liberté de choix, du ressort de l’exercice de leur profession, on peut s’étonner que le sujet proposé, qui n’apparaît jamais dans le torrent des arguments répétitifs qui s’échangent dans les médias, n’ait pas suscité leur intérêt, d’autant plus qu’il était traité par des signataires de poids intellectuel et politique tels que Francis Jeanson et Michel Rocard. Sans porter de jugement de valeur sur la teneure de certaines des tribunes qui ont trouvé grâce à leurs yeux et qui relèvent plus des états d’âme et des fantasmes de leurs auteurs qu’ils ne concernent les problèmes réels de l’Europe, on remarquera que cette élimination de la question des Balkans, trou noir du continent, correspond à une constante de la politique française, dans toutes ses composantes.

Le refus d’admettre les pays de l’ « autre Europe » dans le cercle de famille déjà constitué, déjà trop large pour certains, apparaît en tout cas, au-delà des étiquettes partisanes affichées, comme le meilleur ciment de la coalition, à première vue disparate, du « non ».

La Lettre « Sarajevo »

20 mai 2005

L’Union européenne et les « Balkans occidentaux ».

Texte adressé au « Monde » :

Le 11 juillet, la Bosnie-Herzégovine, à laquelle s’associeront les représentants de nombreuses délégations étrangères, commémorera pour la dixième fois le massacre de Srebrenica de 1995, au cours duquel, selon l’aveu même des autorités de l’entité serbe de Bosnie (Republika Srpska), près de 8.000 hommes désarmés ont été tués par des soldats de l’armée du général Mladic, toujours en fuite dix ans après son inculpation par le TPIY.

Ce crime de masse, comme le siège de Sarajevo avec ses 10.000 victimes, est emblématique des dévastations et des horreurs d’une guerre qui, de 1992 à 1995, a anéanti la Bosnie-Herzégovine, entraînant, selon des évaluations diverses, de 150.000 à plus de 200.000 morts et disparus, le déplacement de la moitié des 4.400.000 habitants du pays, des destructions matérielles à la hauteur de ces chiffres et le déchirement de la société bosnienne, qui ne se remettra jamais de cette tragédie. Ces événements se sont produits en Europe, devant une opinion publique émue mais très peu mobilisée, des politiques restés, dans l’ensemble, passifs et des gouvernements trouvant un alibi à leur inaction dans la perte de 167 « casques bleus » -français pour environ la moitié-, morts dans une mission en grande partie impossible.

Alors qu’il est devenu courant pour les hommes d’Etat de présenter leurs excuses pour des fautes et des crimes commis par des prédécesseurs souvent lointains, les responsabilités portées par les dirigeants européens dans le désastre des guerres yougoslaves ne sont guère évoquées. Les récits des témoins, les études des historiens et le déroulement des procès devant le Tribunal de La Haye, montrent pourtant qu’un engagement résolu des puissances européennes aurait pu étouffer dans l’œuf ou, plus tardivement, stopper la politique agressive du régime de Milosevic qui a enclenché le processus de la catastrophe. La France a joué un rôle de premier plan dans cette abdication de l’Europe, dissimulée derrière le rideau de fumée des décisions jamais appliquées du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Dans son rapport du 15-11-1999 sur la chute de Srebrenica, Kofi Annan a dressé le constat sans fard de la faillite de l’action de la Communauté internationale en Bosnie-Herzégovine, mais ce sont bien les pays de l’Union européenne qui se trouvaient en première ligne.

Les guerres en Croatie, puis en Bosnie-Herzégovine, enfin au Kosovo avec ses répercussions en Serbie, ont d’abord été payées au prix fort par les peuples de la région. Elles ont aussi singulièrement terni l’image de l’Union européenne, incapable de garantir la paix et le respect des droits de l’homme sur le sol de l’Europe, contrainte, en fin de compte, d’en appeler aux Etats-Unis pour imposer des semblants de règlements à des conflits qui risquent d’exploser de nouveau, faute de solution durable, comme c’est le cas de la Bosnie-Herzégovine, du Kosovo et de la Serbie-Monténégro. Le seul point réellement positif à mettre à l’actif de l’U.E., est qu’elle ait, pour l’heure, réussi à stabiliser la situation en Macédoine.

Cette leçon de l’histoire devrait être intégrée à l’actuel débat sur l’Europe. La question de ce que Bruxelles appelle les « Balkans occidentaux » (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Serbie-Monténégro) constitue un enjeu de première importance pour l’avenir de l’Europe. Les partisans de la poursuite de l’unification européenne par le renforcement des institutions et du rôle de l’Union, en l’occurrence les défenseurs du « oui » au référendum sur le traité de constitution européenne, devraient en saisir l’importance et la portée.

Pour les pays du Sud-est européen, dont personne ne peut contester l’appartenance à l’Europe, un coup d’arrêt à la construction politique de l’Union européenne signifierait la dissipation de leurs chances de redresser leurs sociétés, leurs économies et leurs systèmes politiques. L’adhésion à l’Union signifie en effet pour eux tout à la fois la garantie du soutien dont ils ont besoin, la contrainte d’opérer les réformes nécessaires à leur ouverture sur le monde et l’espoir d’accéder au statut de membres à dignité égale d’une communauté régie selon les principes définis par la Charte des droits fondamentaux. Celle-ci représente pour les citoyens de ces pays un atout d’une importance vitale, notamment par toutes ses dispositions qui concernent l’établissement d’Etats de droit, l’interdiction des discriminations ethniques et la protection des minorités nationales.

Quant aux pays actuellement membres de l’Union, s’ils s’estiment en droit d’ignorer leur dette envers une région qu’ils ont abandonnée à la destruction, ils devraient au moins penser à se prémunir contre les risques d’un nouvel embrasement ou même d’un simple pourrissement, qui ne manqueraient pas d’affecter, dans tous les cas, leur tranquillité. Imagine-t-on une Europe en paix, claquemurée dans ses frontières actuelles, à l’abri de la gangrène de la misère ou de l’explosion de la fameuse « poudrière », oubliées à sa porte ? Le solide arrimage de ces « Balkans occidentaux » à la zone de paix et de respect des droits de l’homme qu’entend raffermir la Constitution soumise au référendum, n’est-il pas le meilleur moyen de conjurer ces dangers ?

Philippe Herzog, Président de Confrontations Europe Francis Jeanson, philosophe, écrivain, Président de l’Association Sarajevo Véronique Nahoum-Grappe, chercheure en sciences sociales Michel Rocard,député européen,ancien premier ministre

Texte adressé à « Libération » :

Que les souverainistes, qui composent une part importante de la coalition du « non », se désintéressent des répercussions, hors de l’hexagone, d’un rejet du traité constitutionnel est dans l’ordre des choses. Que les bataillons du « non » de gauche et d’extrême-gauche, internationalistes par définition, fassent litière, eux aussi, des conséquences de leur engagement militant sur l’avenir de pays européens, comme par exemple ceux des Balkans, paraît par contre étonnant, encore que les récentes guerres yougoslaves provoquées par le régime de Milosevic n’aient guère mobilisé ces milieux, comme d’ailleurs les autres secteurs de l’opinion et de la politique françaises.

Personne ne peut cependant ignorer que si la paix, au sens d’absence de conflits armés, n’est pas immédiatement menacée dans cette région, l’accumulation des problèmes économiques, sociaux, nationaux, politiques, institutionnels, etc...ne saurait y durer sans amener, sinon une explosion, du moins des convulsions qui ne manqueraient pas de toucher une Europe s’imaginant, « libérale » ou « sociale », à l’abri dans ses frontières actuelles.

Tous les observateurs s’accordent pour considérer que ce n’est que dans le cadre de l’intégration européenne que les pays des « Balkans occidentaux » ( Albanie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Serbie-Monténégro) pourront trouver une réponse aux multiples difficultés qui les assaillent, aussi bien par l’aide que leur procurera l’U.E., par les obligations liées à leur adhésion, qui les pousseront à se réformer, que par les garanties que le droit européen offrira à leurs citoyens en matière d’exercice des libertés et de protection des minorités. L’ « européisation » des Balkans figure bien au programme des dirigeants européens, mais les progrès pour la réaliser se mesurent au compte-gouttes et en catimini.

Pour dépasser ce stade, le « oui » et le « non » ne sont pas équivalents. Si la nouvelle constitution est ratifiée, la construction européenne se poursuit, les autorités communautaires, dont le Parlement européen, sont renforcées, la politique d’élargissement est confirmée, la charte des droits fondamentaux acquiert valeur constitutionnelle, ce qui est essentiel pour l’instauration d’Etats de droit dans les Balkans. Il n’est certes pas assuré que les instances européennes, dotées d’une plus grande capacité d’intervention, s’en serviraient pour engager l’audacieuse politique nécessaire à la reconstruction démocratique de la région, elle-même déterminante pour la sécurité de l’ Europe, mais cette possibilité, du moins, existerait.

Si le « non » l’emporte, l’ Union européenne continuera d’exister dans son impotence codifiée par le traité de Nice, ce qui ne présage pas un grand dynamisme pour s’attaquer au chantier des Balkans, dans le contexte d’un scepticisme accru sur les chances de dégager une volonté commune d’agir. En attendant que la machine reparte, des années décisives seront perdues, d’autant plus, il ne faut pas s’y tromper, que c’est l’idée même de l’élargissement qui est mise en cause par la majorité des partisans du « non », de gauche ou de droite, qui prêchent, chacun selon ses canons, le culte d’un idéal modèle français, fermé à la réalité et aux aspirations des autres peuples d’Europe, tenus à distance.

C’est là un aspect quelque peu négligé du choix qui nous est offert, mais qui n’est pas anodin si on se rappelle le poids des Balkans dans l’histoire de l’Europe.

Francis Jeanson, Président de l’Association Sarajevo Faïk Dizdarevic, Maurice Lazar, Boris Najman, membres du bureau de l’Association.


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