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Scission des modérés bosniens

mercredi 4 décembre 2002


par Janez Kovac (IWPR)

La réélection du président du parti du SDP - très controversé - a poussé un grand nombre de personnalités à former un nouveau parti

Le parti social-démocrate de Bosnie, le SDP, s’est divisé en deux fractions au terme de sa pauvre prestation aux élections du mois d’octobre et du virulent congrès qui s’est tenu au cours du week-end dernier.

Cette nouvelle conjoncture aura très certainement une incidence directe sur les efforts actuellement en cours pour constituer les nouveaux gouvernements aux niveaux des cantons, des entités et de l’Etat et pourrait aussi influer, à long terme, sur l’évolution de la scène politique.

Le congrès marathon du SDP, qui a duré plus d’un jour et demi, a mis en lumière la face la plus hideuse de la politique locale bosniaque, les débats s’étant déroulés sous le signe de vociférations, injures et accusations. A aucun moment, pratiquement, l’attention n’a été centrée sur une analyse sérieuse des raisons de la piètre performance du parti aux récentes élections générales du 5 octobre.

Dès que la réélection de l’actuel président du parti, Zlatko Lagumdzija, est devenu évidente, ceci malgré les mauvais résultats obtenus aux élections et la violente opposition à son autoritarisme, un certain nombre des leaders du SDP ont quitté ostensiblement la séance et annoncé par la suite leur intention de former un nouveau mouvement politique socio-démocrate.

Ce groupe comprend plusieurs des grandes personnalités membres du SDP : Seifudin Tokic, président de la Chambre des peuples de la Fédération ; Sead Avdic, vice-président de la Chambre des représentants ; Ivo Komsic, président de la Chambre fédérale des peuples et membre de la présidence pendant la guerre et Miro Lazovic, président du Parlement bosniaque, également pendant la guerre.

La véritable question qui se pose maintenant et à laquelle on devrait trouver la réponse au cours des jours et semaines à venir est la suivante : combien d’autres membres éminents du SDP, régionaux ou locaux, vont-ils les rejoindre ?.

"Nous n’avons pas été vaincus par l’un de nos opposants. Nous l’avons été par nous-mêmes", a déclaré l’un des délégués au cours du Congrès.

Telle pourrait être en effet la meilleure définition de l’agonie du SDP, qui a attiré l’attention du public tout au cours des derniers mois.

Ce parti avait été créé à Sarajevo, en 1990, par Nijaz Durakovic, professeur de philosophie, qui avait transformé ainsi l’ancien groupe issu de la Ligue des communistes en un Parti social démocrate de la Bosnie-Herzégovine. Sept années plus tard, Zlatko Lagumdzija, un jeune et ambitieux professeur de technologie de la communication, très populaire, et premier ministre pendant la guerre, l’a remplacé au poste de président du parti.

En 1999, le SDP a fusionné avec l’Union des sociaux-démocrates (l’UBSD), dirigée par le maire de Tuzla, Selim Beslagic, un personnage jouissant d’une très grande popularité.

Dès lors le SDP vit accroître son prestige parmi les Boshniaques, de même que parmi de nombreux Croates et Serbes bosniens, déçus par leurs partis nationalistes. Ouvertement ou tacitement soutenu par la communauté internationale, le SDP avait enregistré une légère victoire, significative pourtant, aux élections générales de 2000. Bien qu’à majorité boshniaque, ce parti est devenu le seul à pouvoir se targuer d’avoir pour membres des représentants de tous les groupes ethniques.

Le parti est arrivé au pouvoir - au niveau de l’Etat et de la Fédération - grâce à la création d’une Alliance pour le changement, réunissant onze partis, si bien que de nombreux analystes occidentaux et nationaux ont alors pensé, ou espéré, que cela sonnait le glas des partis nationalistes dans ce pays.

Depuis 2000, le SDP a mis en œuvre un grand nombre d’importantes réformes économiques et sociales, préalablement bloquées par les politiciens de la ligne dure. Sans pourtant réussir à introduire de véritables changements dans la société.

D’une certaine mesure, cet échec est dû à la nature même de cette coalition qui comptait un trop grand nombre de partis, si bien que chaque prise de décision posait un véritable problème. Par ailleurs, plusieurs des membres de l’Alliance étaient guidés uniquement par leurs propres intérêts, privés ou politiques, et constituaient en fait une sorte d’opposition interne - ralentissant, ou bloquant même totalement l’activité de l’Alliance.

Plus l’échéance électorale se rapprochait, plus les relations étaient tendues et la coalition s’est en fait désintégrée il y a déjà plusieurs mois. Confrontés à de graves problèmes économiques et sociaux, à des critiques de plus en plus violentes, de même qu’à des attaques personnelles et publiques - souvent provoquées par une presse manquant d’objectivité - le SDP et Lagumdzija semblent avoir perdu la partie.

Au lieu de resserrer leurs rangs, les leaders de ce mouvement se sont déchirés en public. Par ailleurs, Lagumdzija, déjà critiqué pour son autoritarisme égocentrique et centralisateur - a cherché à renforcer encore son pouvoir.

Le résultat étant son affrontement avec Durakovic, lequel a ensuite déclenché une véritable crise politique en allant s’inscrire sur la liste d’un parti rival, le Parti pour la Bosnie-Herzégovine, ceci à la veille même des élections de 2002.

En proie à ses luttes intestines, le parti n’a pas vraiment porté une grande attention à sa campagne électorale. Usant d’une rhétorique médiocre et d’une publicité tapageuse centrée uniquement sur Lagumdzija et quelques autres de ses principaux représentants, le SDP n’a pas réussi à persuader son électorat.

Le résultat a été sa défaite humiliante le 5 octobre - la plus sévère dans la récente histoire politique du pays. Deux ans plus tôt, le SDP avait récolté plus de 235.000 suffrages. Cette année, il en a obtenu à peine 108.000.

Ces résultats ont donné l’impression que les nationalistes étaient revenus à l’assaut, mais ce n’est qu’une impression, due au nombre très élevé d’abstentions. En fait, le SDA (le parti d’Izetbegovic) n’a remporté que quelques centaines de voix de plus qu’aux dernières élections. Les deux autres grands partis nationalistes - le SDS serbe et le HDZ croate - ont en fait perdu, respectivement, 70.000 et 50.000 suffrages.

Au lieu de servir de leçon, la défaite électorale a été le signal d’une guerre sans merci au sein du SDP. Durakovic a été expulsé pour "trahison" et certains des leaders les plus éminents accusés de nationalisme ou de corruption.

Alors qu’un grand nombre des dirigeants quittaient la direction et la présidence, Lagumdzija refusait de se retirer - déclenchant ainsi une nouvelle vague d’accusations et contre-accusations.

La situation a finalement dégénéré au congrès extraordinaire du parti, les 23 et 24 novembre, lorsque Lagumdzija a été jusqu’à accuser ses opposants, et même la communauté internationale, d’être responsables de la défaite du SDP aux élections.

Certains analystes déclarent déjà que, dans cette triste histoire, le plus grand perdant est en fait l’option politique bosnienne social-démocrate, modérée, et non-nationaliste. "Le SDP est revenu à la période du communisme le plus rigide", a commenté l’un des dissidents, Ivo Komsic, dans une déclaration au quotidien Dnevni Avaz. Sulejman Tihic, président du SDA, jubilait ouvertement en évoquant l’éclatement du SDP, déclarant dans une interview au journal Jutarnje Novine, que le congrès de ce week-end avait prouvé que le SDP n’était qu’un "ancien parti communiste". "Ce genre de parti rejette toute divergence d’opinions - il n’en tolère qu’une seule ", a-t-il affirmé.


Traduction : Nicole Philip-Dizdarevic


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