Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

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Le Monténégro indépendant

mardi 23 mai 2006


L’indépendance du Monténégro, formalisée par le référendum du 21 mai, marque l’avant-dernière étape de la dislocation définitive de la fédération yougoslave, qui sera parachevée par la reconnaissance inéluctable de la sortie du Kosovo de la sphère de souveraineté serbe, dans des conditions qui ne tarderont pas à être connues.

Faut-il rappeler à ceux qui déplorent cette situation que la faute en revient essentiellement à la politique du régime de Milosevic, soutenue en son temps par la grande majorité de la société serbe, qui avait applaudi dans les années 89-90 à la suppression de l’autonomie du Kosovo, qui fut le facteur déclenchant de la crise qui aboutit aux guerres qui ont détruit la Yougoslavie.

L’Union européenne, et particulièrement son Ministre des affaires étrangères Javier Solana, ont tout fait pour empêcher la dissolution de l’Union de la Serbie et du Monténégro, qui n’a jamais existé, et c’était inévitable, que comme une fiction. Les craintes des responsables européens, reprises aujourd’hui par certains commentateurs, étaient que la séparation du Monténégro de la Serbie donne de « mauvaises » idées aux autres composantes nationales des Etats de la région, voire à d’autres, en ’Espagne, en Grande-Bretagne, ailleurs peut-être. Cette inquiétude rappelle celle qui a tétanisé la diplomatie internationale, notamment la française, au début de l’agression serbe, lorsqu’elle spéculait sur les incidences des déchirures yougoslaves sur l’intégrité souhaitée de l’Union soviétique, pourtant déjà entrée dans la phase terminale de son agonie.

C’est ce qui explique les réticences qui se manifestent à l’égard du Monténégro indépendant et plus encore de l’indépendance du Kosovo, dans laquelle on voit une menace au principe de l’intégrité territoriale des Etats européens. C’est oublier l’histoire et le régime particulier du Kosovo au sein de la Yougoslavie, purement et simplement annexé à la Serbie en 1912, contre le vœu de la majorité de ses habitants et jouissant dans la dernière période de la Yougoslavie de Tito d’un statut en tous points comparable à celui des autres républiques de la Fédération, à l’exception, il est vrai, du droit de sécession. Mais cette clause n’est elle pas devenue caduque par la ruine de la Yougoslavie et plus encore par la tentative de la Serbie de Milosevic de vider le territoire du Kosovo d’une partie de sa population et de continuer d’imposer au reste une domination de type colonial qu’elle refusait par tous les moyens ?

Le parallèle qu’on prétend souvent établir entre la situation du Monténégro et du Kosovo d’une part et d’autre part celle de la « Republika srpska », qui aurait, elle aussi, le droit de quitter la Bosnie-Herzégovine pour se rattacher à la Serbie,ne tient pas. La Bosnie-Herzégovine n’a jamais appartenu dans son histoire à la Serbie et contrairement à ce qu’on avance souvent, à la légère, elle ne comporte pas de partie « serbe », sauf à considérer comme légitime le traçage de frontières ethniques par la terreur et le crime de masse, ce qui est actuellement jugé à La Haye, par le TPI pour ce qui concerne les responsabilités individuelles et le sera par la CIJ pour ce qui concerne la responsabilité de l’Etat serbe.

La RS existe certes comme réalité admise pour mettre fin à la guerre dans le bâclage des accords de Dayton, mais non comme entité quasi-étatique, dotée d’une frontière d’Etat. Les deux entités de la Bosnie-Herzégovine sont, de droit, de caractère « multiethnique » et tout le problème, d’une grande complexité, est de construire un système institutionnel et politique capable de surmonter les divisions nées de la guerre dont on ne saurait sous-estimer l’importance, mais qui ne doivent en aucun cas entériner l’agression et la purification ethnique comme moyens de la politique.

Ce serait le devoir et l’honneur de l’Union européenne d’aider les pays de la région à intégrer son espace, mais on est, hélas, très loin du compte si l’on en juge par le niveau de perception des soucis que devraient susciter les incertitudes balkaniques. S’agissant de la France, on pourrait citer comme exemple de cette cécité le numéro du « Monde » daté du 23 mai, où quelques pages après l’éditorial du journal qui, sous le titre « Balkanisation », ne fait qu’égrener des lieux communs pour conclure que toute solution relève de la « quadrature du cercle », un candidat à la candidature présidentielle, Laurent Fabius, trouve le moyen d’exposer ses propositions pour « relancer l’Union européenne » sans écrire une seule fois le mot « Balkans ». Reprenant l’idée des « 3 cercles » de François Mitterrand, celui des pays les plus euro-volontaires, celui des autres membres de l’Union et à la périphérie celui des Etats « avec lesquels un partenariat privilégié s’impose » (Turquie, Ukraine et pays de la zone méditerranéenne, non nommés), il envoie toute une région de l’Europe, la plus sinistrée et la plus grosse de conflits, aux oubliettes, comme si elle n’existait pas. S’il ne s’agissait que de Laurent Fabius, cette omission ne serait pas grave tant les chances de réaliser ses ambitions paraissent faibles, mais c’est toute l’opinion et la classe politiques françaises qui partagent cette indifférence coupable. Au titre de l’anecdote, mais qui ne manque pas de signification, on pourrait aussi signaler que parmi les centaines de contributions qui alimentent le site ouvert par Ségolène Royal pour solliciter les avis divers et contradictoires de ses fans sur la « France dans le monde », pas une ne paraît se préoccuper de la tumeur contagieuse qui ronge le flanc sud-est de l’Europe.

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