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La régression à l’oeuvre

Traduction résumée de l’éditorial de Sonja Biserko de "Helsinska Povelja",mars 2004

vendredi 14 mai 2004


Les violences et les expulsions exercées par les Albanais contre les Serbes du Kosovo ont ouvert la voie à de nouvelles manipulations pour homogénéiser la nation. Les victimes serbes ont de nouveau été utilisées dans des buts politiques, cette fois-ci le partage du Kosovo.

L’attitude des médias a été identique à ce qu’elle avait été au début des années quatre-vingt dix, l’atmosphère rappelant irrésistiblement celle qui prévalait à la veille de la prise du pouvoir par Milosevic. Les politiciens ont surenchéri dans le patriotisme. On a ainsi pu entendre des déclarations selon lesquelles la crise du Kosovo ne pourrait être résolue qu’ « en répondant aux armes par les armes », que « permettre à l’armée d’entrer au Kosovo pour y protéger les vies de nos citoyens et protéger nos sanctuaires était un droit légitime » et qu’il fallait « tous nous rassembler autour de la nation ». L’armée de Serbie-Monténégro a également réagi avec vigueur, le niveau d’alerte ayant pratiquement été élevé à son plus haut niveau et les milices des tchetniks serbes étant prêtes à partir au Kosovo.

Les incidents qui ont éclaté dans l’ensemble de la Serbie suite "à l’agression contre les Serbes", ont été plutôt l’expression de la politique intérieure suivie par le nouveau gouvernement qu’une réponse aux Albanais. Le fait de brûler des mosquées à Nis et à Belgrade, de mettre le feu au nouveau drapeau de la Voïvodine et au Centre islamiste de Novi Sad, la destruction d’une plaquette dédiée à Zoran Djindjic et les dégâts infligés à l’Ambassade de Croatie, suivis plus tard d’une série de violences à l’encontre de la minorité croate en Voïvodine, ont brusquement mis en lumière la véritable politique des nouveaux pouvoirs envers les minorités, les voisins les plus proches, les réformes. Deux nuits durant, au Sandjak, les Bosniaques ont veillé sur leurs mosquées et leurs maisons de crainte de voir se répéter les mêmes scènes qu’à Nis et à Belgrade. Les agressions contre les Croates sont nombreuses et l’ont pourrait dire que c’est la tendance du moment.

Le nouveau gouvernement a profité de ce qui vient de se passer au Kosovo pour rétablir l’ordre "en révisant le système juridique". Il a pratiquement aboli, ou du moins bloqué, toutes les réformes déjà entamées par le gouvernement antérieur ou celles qui étaient en préparation. Le nouveau ministre de la justice a laissé entendre que les tribunaux d’exception chargés de juger le crime organisé et les crimes de guerre seraient supprimés. L’Assemblée a adopté en hâte une loi sur les droits des accusés emprisonnés à La Haye et de leurs familles, Milosevic y compris, ce qui remué l’opinion publique en Serbie. Les cours martiales, supprimées de fait par l’Accord de Belgrade [entre la Serbie et le Monténégro] et de la Charte constitutionnelle, fonctionnent à nouveau.

L’installation du nouveau gouvernement a très vite entraîné la "liquidation" de tous ceux qui était liés à Zoran Djindjic. C’est ainsi qu’en trois semaines seulement, le concept politique de Milosevic a été entièrement réhabilité et ses partisans occupent à nouveau tous les postes-clé. Ces messieurs se pavanent sans cesse sur les écrans de la télévision, critiquant et dénigrant de manière agressive et honteuse tout ce qu’avait réalisé le gouvernement de Djindjic au cours de ses trois années au pouvoir.

Les limites du nouveau gouvernement sont plus qu’évidentes, vu les idées rétrogrades sur lesquelles sa politique est basée. L’exploitation de la crise du Kosovo pour "rassembler les Serbes" et la répression des voix discordantes se font aux dépens de diverses organisations humanitaires (Fonds pour le droit humanitaire, Comité des juristes pour les droits de l’homme et Comité d’Helsinki), qui se battent depuis plus d’une décennie contre le modèle politique et culturel nationaliste. Elles se voient taxées "d’indifférence envers les souffrances du peuple serbe", mais accusées aussi "de présenter au monde une image négative de la Serbie", la thèse de base étant qu’elles sont "ultragauchisantes" et que leur propre radicalisme encourage le radicalisme de droite, c’est-à-dire le Parti radical serbe. Les organisations non gouvernementales en question se sont vues également reprocher d’avoir donné à l’Ouest une fausse image du nouveau gouvernement, présenté comme étant traditionnellement conservateur par rapport aux sociétés démocratiques européennes.

Le plus consternant dans ce nouveau gouvernement, est néanmoins son programme économique. Déjà au cours de la campagne électorale , il était devenu évident que l’on se dirigeait vers un repli sur soi de la Serbie à travers une politique de "patriotisme économique" basée "sur notre état d’arriération". L’arrivée au pouvoir de sympathisants des tchetniks, de Ljotic et de ses semblables, des représentants des milieux ecclésiastiques les plus conservateurs, suivie de la constante consolidation du front des partisans de Seselj et du SPS, a mis fin à tous les efforts de modernisation menés en Serbie au cours du 20ème siècle. L’indignation provoquée par la crise au Kosovo, exploitée par les médias, prouve à quel point ce climat émotionnel prédomine en Serbie, particulièrement parmi les jeunes générations.

Avec l’assassinat de Zoran Djindjic, la Serbie a perdu le seul de ses hommes politiques capable d’opérer des changements. Ses collaborateurs n’ont pas été en mesure de s’affirmer politiquement et de l’emporter aux dernières élections. Vojislav Kostunica, en raison de son incapacité à s’intégrer aux courants contemporains, mettra sans doute lui-même le point final au processus de désintégration de la Yougoslavie, et sans doute de la Serbie elle-même.


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