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Après les élections

jeudi 8 août 2002


Les élections en Bosnie-Herzégovine ont marqué un incontestable succès des formations nationalistes, SDA,HDZ et SDS. Les commentaires à chaud de deux des correspondants de l’Association Sarajevo en Bosnie, Radenko Udovicic et Zija Dizdarevic présentent des éléments d’analyse, qui, sans atténuer le caractère décevant et inquiétant des résultats, tendent néanmoins à les nuancer et les relativiser. Il conviendrait peut-être aussi de les replacer dans le contexte de la situation politique générale de la région telle qu’elle est révélée, entre autres éléments, par les consultations électorales que viennent de connaître la Macédoine, la Serbie, le Monténégro et le Kosovo.

La première observation, déterminante, porte sur le faible taux de la participation électorale. Les 55% enregistrés en B.-H. sont à rapprocher des 52% du premier tour des présidentielles en Serbie est des chiffres analogues constatés au Kosovo. Dans ce dernier cas, il faut tenir compte de l’extrême faiblesse de la participation serbe, qui a valeur de boycott , l’abstention albanaise reflétant, pour sa part, une lassitude devant des scrutins à répétition qui ne bouleverse pas le rapport des forces politiques, toujours favorable à la LDK de Rugova.

Cette indifférence électorale massive traduit le total manque de confiance , éprouvé d’abord dans la jeunesse, à l’égard des partis politiques existants. Cette défiance, conjuguée à la désespérance qui atteint la grande majorité des populations, entraîne la conviction que les élections n’ont pas d’enjeu réel, ce qui n’est pas la marque, loin s’en faut, d’un comportement proprement local ... On peut, a contrario, expliquer la bonne participation électorale en Macédoine (77%) et au Monténégro (70%) par l’existence de cet enjeu. Dans l’un et l’autre cas, il s’agissait, sous des formes différentes, de la sauvegarde de l’existence de ces pays. En Macédoine, un réflexe de survie et de sagesse a écarté le danger d’une guerre ethnique imminente et a abouti à la constitution d’une large majorité parlementaire et gouvernementale associant le SDSM ( sociaux-démocrates) au nouveau parti albanais UDI ( Union démocratique pour l’intégration),issu de l’insurrection armée. Au Monténégro, les électeurs ont nettement confirmé leur volonté d ’ achever l’indépendance de leur pays face à la Serbie, ce dont devront tenir compte les intervenants extérieurs, pris à revers.

En Bosnie et surtout dans la Fédération, la grande victime du rejet des urnes a été le SDP, parti leader de l’Alliance pour le changement, qui n’a pas su ou pu donner l’impulsion nécessaire à ce changement attendu. Bénéficiant du soutien ostensible et encombrant des "protecteurs" internationaux, le SDP a offert une cible facile à ses adversaires et anciens alliés. La tendance aux replis identitaires, dont la persistance ne doit pas étonner dans les conditions qui sont celles de la Bosnie- alors qu’elle s’exerce dans des pays bien mieux lotis- a d’autant mieux joué qu’elle sert d’exutoire aux profondes misères, de tous ordres, léguées par la guerre. Dans ces circonstances, il faudrait parler, moins d’une avancée des forces nationalistes, que d’un recul des forces démocratiques, qui se sont montrées incapables de tenir leurs promesses d’ ouvrir des perspectives d’avenir. On pourrait même discerner dans les bons résultats du SNS de Dodik en R.S. et du Parti pour la B-H. de Silajdzic dans la Fédération, un rééquilibrage des tendances nationalistes dans un sens plus "modéré", avec toutes les réserves qu’inspire ce terme. Du côté croate, le HDZ a confirmé son hégémonie mais il semble que ce ne soit plus exactement le même HDZ que jadis.

Le résultat le plus clair des élections en Bosnie-Herzégovine est, en tout cas, que, tant l’Etat dans son ensemble que les deux "entités" apparaissent ingouvernables, ce qui tient tout à la fois à l’absurdité originelle des accords de Dayton, aux données de la consultation électorale et aux nouvelles obligations constitutionnelles imposant la représentation des trois peuples "constitutifs" à tous les niveaux des institutions. Tout cela ne peut qu’accroître les pouvoirs du Haut-Représentant, mais ne règle pas les problèmes de la Bosnie qui mêlent inextricablement incohérence institutionnelle, confusion politique, ruine économique, détresse sociale, absence de justice, désarroi moral, et on pourrait sans peine allonger la liste des maux qui frappent le pays.

Paddy Ashdown s’est engagé, devant le Conseil de Sécurité, à préciser les tâches qui lui incombent en tant que Haut-Représentant. Une telle définition serait bien venue pour situer les responsabilités respectives des diverses autorités nationales et internationales en concurrence dans le pays, de même que serait très utile un audit de la répartition des crédits alloués aux uns et aux autres, pour essayer de faire la lumière sur les gâchis, les profits indus et les détournements engendrés par une gestion de l’aide internationale, dont les effets ne sont pas à la hauteur des sommes engagées. Pour prendre un exemple, qui doit certes être évoqué avec toutes les précautions de mise, l’Europe de 1945 n’étant pas la Bosnie d’aujourd’hui, on peut rappeler que l’aide du Plan Marshall, strictement contrôlée, a été le facteur décisif du relèvement d’après-guerre des pays de l ’ Europe occidentale . Mais ces pays avaient des institutions en état de fonctionner et l’aide des Etats-Unis s’élevait à l’époque à 1,5% du PIB américain.

On est bien loin de cette approche de la solution pour la Bosnie, alors que le coût de l’élargissement de l’ Union européenne aux pays candidats est déjà ressenti comme difficile à supporter par les membres attitrés du Club, qui n’ont que faire des populations de troisième zone des "Balkans occidentaux". On sent au contraire que la tentation du lâchage pur et simple, sous la forme du retour du projet toujours sous-jacent de disparition de la Bosnie-Herzégovine, risque de revenir en force, fondée sur l’argument simple que " puisqu’ils ne veulent pas vivre ensemble, il faut les séparer ". Un article de William Pfaff dans l’ " International Herald Tribune " du 10-2-2002", qui allait expressément dans ce sens, a été très remarqué et commenté.

Outre que les résultats mêmes des élections en B.-H. indiquent que cette évidence n’est pas si évidente pour au moins la moitié da la population du pays, outre qu’une telle décision, c’est-à-dire l’acceptation définitive de la "purification ethnique" alors que ses auteurs sont en passe d’être condamnés pour crimes de génocide, marquerait le triomphe cynique de la force sur la justice, faut-il dire une nouvelle fois qu’une telle solution ne ramènerait pas la paix dans la région, mais la déstabiliserait encore plus en renforçant les tendances autoritaires et bellicistes dans une Serbie et une Croatie illégitimement agrandies et une Bosnie réduite à l’état de moignon.

Alors que l’affaire Bobetko montre que la Croatie risque de retomber dans ses fièvres de l’époque Tudjman , que les récentes élections indiquent que le nationalisme, sans fard de Kostunica ou délirant de Seselj, reste dominant en Serbie, que l’affaire des livraisons d’armes à Saddam Hussein comme le refus persistant des autorités serbes de collaborer avec le TPI révèlent l’empreinte persistante de la politique et des méthodes de Milosevic, dépecer la Bosnie-Herzégovine donnerait un coup mortel aux forces démocratiques qui avaient progressé en Croatie, qui subsistent à l’état virtuel en Serbie, sans parler de la Bosnie elle-même, où elles seraient liquidées. C’est pourquoi il semble peu plausible que la diplomatie internationale, sauf aberration de ses représentants, se rallie officiellement à la formule du partage formel de la Bosnie-Herzégovine, qui signifierait une replongée de la région dans des convulsions incontrôlables.

Le danger le plus réel pour la Bosnie est plutôt celui d’une continuation de la "politique du chien crevé au fil de l’eau", que la "Communauté internationale" y mène, sous divers avatars, depuis plus de dix ans et qui ne fait que maintenir le pays dans une stagnation sans issue, ôtant tout sens à une quelconque action civique. A moins que sous l’action conjointe d’une Europe éveillée à ses responsabilités et des forces citoyennes bosniennes devenues conscientes de leurs devoirs, ne s’opère un renversement de ce désespérant cours des choses.

Association. Sarajevo

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