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Le réquisitoire de Florence Hartmann

dimanche 16 septembre 2007


Forte de sa connaissance intime du fonctionnement du TPI, doublée d’une familiarité sans égale de la politique serbe des quinze dernières années, Florence Hartmann a lancé avec son livre "Paix et châtiment" (Ed. Flammarion) un brûlot aussi dévastateur pour l’attitude des "grandes puissances" à l’égard de la justice internationale que pour leur politique dans les pays de l’ex-Yougoslavie, la première n’étant, en l’occurrence, comme elle le démontre, que le reflet de la seconde .Elle traite ainsi de deux sujets étroitement liés dans son récit et son interprétation des faits.

L’un concerne les rapports entre la politique et la justice qui ne font jamais bon ménage et surtout pas dans le domaine des relations internationales où la raison d’Etat cherche en permanence à prendre le pas, le plus souvent en y parvenant. De ce point de vue, l’histoire du TPI, de sa création à sa disparition programmée, en passant par ses échecs, mais aussi ses succès, est très instructive. Au départ, presque personne ne croyait à l’avenir d’une institution créée en 1993 par le Conseil de Sécurité sur une idée française. Le Tribunal apparaissait à sa naissance partie comme une satisfaction donnée à l’opinion publique remuée par les images du siège de Sarajevo, partie comme un moyen de pression sur les dirigeants serbes afin qu’ils réfrènent leurs actions criminelles. F.H. relate comment une poignée de magistrats a su habilement manoeuvrer, saisissant toutes les opportunités qui se présentaient, pour que la créature, vouée au dépérissement, échappe, au moins partiellement, à ses créateurs et accède à une position qui en a fait un acteur incontournable, mais combien dérangeant, de la scène internationale. Elle introduit le lecteur dans le faisceau des pressions internationales, transmises dans les conflits internes au Tribunal, qui n’ont cessé d’entraver les efforts de ceux des magistrats, principalement les procureures Louise Arbour, puis Carla Del Ponte, qui ont voulu faire prévaloir une application stricte de la justice, en dehors de toute considération de convenance politique. Le livre désigne les Etats-Unis et la Grande-Bretagne comme les deux grands tenants de la volonté de domestiquer le TPI, semblant oublier l’existence des autres acteurs internationaux présents dans le champ de l’ex-Yougoslavie, par exemple la France. Mais cette apparente dissymétrie s’explique. Florence Hartmann définit brièvement la position de la France en écrivant : " Lorsque le tribunal mort-né se met à exister,elle [la France] ne parvient pas à formuler la moindre stratégie. Elle se contente de continuer d’ignorer ce nouvel acteur qui s’invite sur la scène internationale sans crier gare et sa diplomatie de le mépriser. On pourrait presque s’en réjouir si la raison en était de préserver l’indépendance de la justice internationale. Mais cette attitude est surtout le cruel reflet de l’inefficacité de la politique française depuis vingt ans". Face à l’hostilité de principe de la Russie et au désintérêt mêlé de méfiance de la France, le terrain était offert à l’ingérence des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne dénoncée par l’ancienne porte-parole de Carla Del Ponte. L’essentiel du livre porte sur la description et l’interprétation des interventions de ces deux puissances pour tenter d’infléchir les inculpations et les jugements du TPI dans le sens de leurs objectifs politiques dans la région, qui ont pu varier au gré des circonstances.

C’est ainsi qu’alors que l’inculpation de Milosevic par Louise Arbour en 1995, au moment où il jouait le rôle du "faiseur de paix" à Dayton, était jugée inopportune par les puissances internationales, son arrestation après l’intervention de l’OTAN au Kosovo était devenue une exigence de justice pour les Américains, en désaccord avec les Européens et notamment les Français qui avaient fait du Président serbe Vojislav Kostunica leur favori. L’arrestation, puis la livraison de Milosevic à La Haye, fut due à l’action du Premier Ministre Zoran Djindjic, soutenu par Carla Del Ponte et les Etats-Unis, contre la volonté du Président Kostunica. L’assassinat de Djindjic indiqua la limite de la possibilité pour un homme politique serbe d’entraîner son pays sur la voie de la rupture franche avec son passé.

Mais autant la mise en évidence de la nature criminelle de la politique de Milosevic au Kosovo, voire en Croatie, convenait aux Américains et aux autres puissances occidentales, car elle justifiait les bombardements de l’OTAN, autant une inculpation pour "génocide" en Bosnie-Herzégovine les contrariait, surtout si elle révélait que ce génocide était prévisible et connu des forces de l’ONU et de l’OTAN au moment du massacre de Srebrenica, ce que démontre Florence Hartmann. C’était la condamnation de toute la politique des grandes puissances en BH. Cette volonté de nier la responsabilité directe de Milosevic en Bosnie-Herzégovine, a conduit une partie du parquet du TPI sous influence, et notamment l’avocat principal chargé de l’affaire Milosevic, le Britannique Geoffrey Nice, à demander le retrait du dossier des chapitres Sarajevo et Srebrenica, ce qu’il n’ a pas obtenu. Le même enjeu explique la vivacité et la complexité du débat sur les verbatim du Conseil suprême de défense de la Yougoslavie, qui fournissent, selon Florence Hartmann, les preuves incontestables que "Milosevic n’était pas seulement le coauteur de la partition mortifère du nettoyage ethnique et l’architecte de la guerre. Jusqu’au bout, il en est l’orchestrateur." F.H. décrit en détail les péripéties du long combat mené par Carla Del Ponte pour arracher à Belgrade ces documents capitaux et les concessions qui ont dû être acceptées pour en permettre une utilisation limitée, ce qui allait faire perdre un temps précieux au Tribunal et avoir, par la suite, des répercussions sur le jugement par la Cour Internationale de Justice de la plainte de la BH contre la Serbie. La mort de Milosevic allait interdire d’exploiter d’une façon décisive les documents incomplets que l’accusation avait fini par posséder. Si le TPI comme la CIJ ont établi qu’un génocide avait été commis à Srebrenica, ces deux juridictions ont, à ce jour, refusé de constater le lien direct entre la politique de Milosevic, et donc de l’Etat serbe, et le génocide et les crimes contre l’humanité commis en Bosnie-Herzégovine. La documentation accumulée par le TPI permet au moins de ne pas douter de ce fait.

La non arrestation de Mladic et de Karadzic occupe une autre place très importante dans le livre, avec toutes les supputations sur l’existence de pactes conclus pour assurer l’impunité à ces deux criminels. Florence Hartmann, parlant des raisons obscures de cette situation stupéfiante, se tourne encore vers Srebrenica pour donner son explication : pour les puissances responsables du désastre de la BH, la "honte de Srebrenica" rejaillirait avec force du procès des deux hommes. Elle se montre de ce fait très pessimiste sur la possibilité de les voir un jour sous les verrous. Elle se distingue sur ce point de Carla Del Ponte, dont tout le livre dresse un portrait très élogieux. N’est-ce pas la Procureure en chef du TPI qui s’est, ces derniers temps, déclarée convaincue que les dirigeants de Belgrade avaient la volonté d’arrêter et de livrer Mladic à la justice ? Peut-être s’est elle fait, une nouvelle fois, abuser par des promesses fantaisistes ?

C’’est aux Européens qu’il appartient, en fin de compte, de contraindre Belgrade à respecter ses engagements. On verra si les dirigeants de l’UE pourront, toute honte bue, accepter d’ouvrir à la Serbie la porte de l’Europe, quoi qu’il advienne du Kosovo et avec, de surcroît, Mladic et Karadzic en liberté sur le territoire de la Serbie ou de la RS.

Maurice Lazar Association Sarajevo


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