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La crise serbe

vendredi 6 février 2004

Les dernières informations parvenues de Belgrade indiquent que la crise politique qui sévit en Serbie, dont les dernières élections n’ont été qu’un révélateur, est loin de sa solution. La participation du SPS (parti de Milosevic) à la majorité qui a porté à la présidence du Parlement Dragan Marsicanin, n° 2 du DSS (parti de Kostunica), n’étonnera que les observateurs pressés qui imaginaient qu’un gouffre séparait démocrates et fascistes, nationalistes modérés et extrémistes, proeuropéens et antieuropéens, etc...
Latinka Perovic, figure de proue du petit groupe d’intellectuels qui s’est constamment dressé contre le régime et l’appareil de Milosevic, mais aussi contre la politique plus largement soutenue par la grande majorité des "élites" serbes, qui a abouti à la ruine de l’espace yougoslave, dégage les racines de cette crise qui touche au coeur du dilemme serbe.
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ARRIERATION ET INDIFFERENCE Aujourd’hui, la démocratie est confrontée à deux menaces, même dans les pays ayant une longue tradition démocratique : "...d’un côté le théâtralisme, de l’autre la corruption" (A. Michnik). A cet égard la Serbie, surtout en tant que pays où la démocratie moderne n’en est qu’à ses débuts, ne constitue pas une exception. Elle représente pourtant, au vu de certaines des caractéristiques de son processus de démocratisation, un cas spécifique parmi les pays qui reviennent aux valeurs de la démocratie moderne, où y aspirent. Il est très important d’identifier ces particularités, ainsi que les moyens de les analyser. Le fait de les considérer de manière statique, en tant que phénomènes propres aux récentes tentatives de modernisation, ou dynamique - dans une perspective historique - a aussi son importance.

Vu l’absence totale de tradition en termes de démocratie libérale et face à une forte tradition de démocratie populaire, laquelle, avant même l’arrivée du parti communiste au pouvoir avait déjà un caractère social profondément monopartite, deux facteurs influent de manière décisive sur la spécificité du développement de la démocratie en Serbie après la chute du communisme dans l’Europe de l’Est.

Tout d’abord le fait que la Serbie soit longtemps demeurée en marge des processus de modernisation qui ont marqué la fin des années quatre-vingt dans tous les pays de l’Europe de l’Est. La Serbie est la véritable confirmation de la règle selon laquelle les révolutions n’ont jamais lieu dans les pires des situations mais au tout début des processus de réforme. La « révolution antibureaucratique »+ a été aussi une révolution politique qui a permis à un modèle historiquement dépassé de fonctionner sur place, et à ses partisans de souffler un peu. La prise même du pouvoir suite à un coup d’état (la Huitième session de la Ligue communiste de Serbie), bien qu’ayant galvanisé les masses, n’avait rien de dramatique. Comme c’est le cas, pratiquement, pour toutes les révolutions, c’est l’épilogue qui a été dramatique. C’est-à-dire le problème auquel ont dû faire face les nouveaux détenteurs du pouvoir : maintenant que faire, comment entretenir la ferveur des masses ?

Les principes fondamentaux du socialisme d’Etat : le monopole politique du parti communiste et le monopole de l’Etat-parti dans le domaine de la propriété, ont été remis en question dans tous les Etats est-européens. En Serbie, leur proclamation a été tout d’abord factice, ensuite caractérisée par le rejet des réformes de la Fédération yougoslave. Cette « révolution antibureaucratique » a pris un caractère national. L’exaltation des foules a aussi contribué à en cristalliser l’objectif : tous les Serbes dans un même Etat. C’est-à-dire, au cours de la première étape, une Yougoslavie centralisée avec un parti unique et une armée basée sur une idéologie - il s’agissait alors de la quatrième armée la plus puissante en Europe. Puis vint la seconde phase, la création de l’Etat ethnique du peuple serbe, de la Grande Serbie. Cet objectif, dans une Yougoslavie multinationale où une large partie du peuple serbe vivait dans d’autres Républiques et pas seulement en Serbie même, a été le principal générateur des guerres des années 90 au XXè siècle.

L’emploi de la force militaire et la libre expression de toutes sortes de violences : ethniques, matérielles, politiques, d’une propagande mensongère, ont entraîné la désintégration des Etats yougoslaves, d’immenses destructions matérielles, de nombreuses victimes humaines et une terrible intolérance. C’est dans ces conditions qu’ont été créées les structures économiques, sociales, politiques, militaires et autres, esquisse de la future configuration de la Serbie de l’après-guerre. Rien de tout cela n’est arrivé dans les autres Etats socialistes multiethniques. En Union soviétique, le dernier des empires, en Tchécoslovaquie, les peuples se sont désunis. En Yougoslavie, toujours qualifiée de création artificielle destinée, par simple définition, à s’effondrer comme un château de cartes, on a mené quatre guerres. Elles auront marqué et caractérisé la dernière décennie du XXè siècle. Mais le fond du problème c’est la politique, une politique qui a estimé que tous les moyens étaient légitimes, guerres et crimes de guerre y compris. Tel est le deuxième fait qui a influé de manière essentielle sur le développement de la démocratie non pas essentiellement dans la Serbie post-communiste, mais surtout dans la Serbie de l’après-guerre.

Ces deux facteurs représentent le principal critère permettant d’évaluer l’actuelle position de la Serbie et avant tout la voie dans laquelle elle s’est engagée, les différentes voies où elle est susceptible de s’engager. Ces questions ne sont pas nouvelles. Elles se sont posées dès le 5 octobre 2000, mais l’on estimait alors inopportun d’en discuter. Elles se sont trouvées encore exacerbées après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Zoran Djindjic, qui n’a pas non plus donné lieu à un véritable débat. Mais ni le théâtralisme qui a marqué la campagne pour les élections anticipées de 2003, ni la corruption, ne peuvent dissimuler le véritable drame : quelle est la place aujourd’hui de la Serbie après l’assassinat de Zoran Djindjic et quelles seront les tendances prédominantes au lendemain des élections...

Si l’on tient compte de leur attitude vis-à-vis de deux questions vitales : la modernisation de l’Etat et de la société - c’est-à-dire leur intégration à l’Europe - et le problème des criminels de guerre, les principales forces politiques ont démontré qu’en Serbie il existe toujours une symbiose entre le socialisme d’Etat et le nationalisme. Depuis l’assassinat du Premier ministre Zoran Djindjic cette symbiose s’est encore renforcée, plaçant sur la défensive une alternative déjà fragilisée. Privée de son chef, cette alternative se retrouve menacée. C’est sur elle que l’on rejette la responsabilité de la situation catastrophique créée suite à la politique menée entre la « révolution antibureaucratique » et le 5 octobre 2000. Au cours de la confusion semée sciemment par un grand nombre de médias et membres de l’intelligentsia autour de certains pôles du pouvoir et partis politiques, l’essence même du problème a été perdue de vue - continuité ou discontinuité du socialisme d’Etat et du nationalisme.

Il est évident que, comme toujours, le gouvernement devra d’abord parer au plus pressé, accomplir ce qu’il est possible de faire. Mais cela ne changera pas la mentalité du corps électoral, ni au niveau du réalisme, ni de la psychologie. La simplification de problèmes objectivement complexes et l’exploitation de l’état d’arriération au cours de cette campagne électorale ont nui à la compréhension des difficiles mesures qu’il faudra prendre dès demain pour pouvoir, en priorité, relancer la production.

Pendant la campagne électorale, tout a été mis sur le compte du premier gouvernement des réformistes dont le président a été assassiné au beau milieu de son mandat. Ce qui n’a plus été possible après le23 décembre 2003. Une question se posera dès l’abord ; qu’en sera-t-il des promesses ? Dans le domaine économique : augmentation de l’emploi, réduction des impôts, annulation des privatisations déjà réalisées, travaux publics, possibilité de subsister sans aide étrangère. Sur le plan politique : un état de droit et, surtout, une nouvelle Constitution.

Personne n’a précisé comment et par quels moyens ces promesses pourraient être tenues. Ce n’est pas par hasard. C’est là justement qu’apparaissent au grand jour la démagogie, la confusion, les contradictions et avant tout le manque de responsabilité.Il s’est révélé, dans la plus pure des traditions autocratiques, que tout dépendait du bon vouloir des politiciens, des autorités. Sans intervention des citoyens : ils servent aujourd’hui de machine à voter comme ils servaient hier de chair à canon. Cela réduit encore le potentiel déjà restreint de ce pays et n’incite guère des citoyens apathiques à s’engager peu à peu à différents niveaux. Mais, surtout, cela maintient un état de criminalité, terreau sur lequel germera l’idéologie de la criminalité même.

La plus grande régression enregistrée au cours de la campagne électorale se rapporte à la stratégie mise en œuvre par Zoran Djindjic autour du problème des criminels de guerre. Une sorte de consensus a été atteint dans la confrontation avec le Tribunal de La Haye, dont les conséquences à court et à long terme restent pour le moment imprévisibles. Si la communauté internationale, incarnation de certaines valeurs et normes unanimement acceptées et adoptées pose comme condition au retour de la Serbie dans le monde et à l’octroi d’une aide économique sa coopération avec le Tribunal de La Haye ; et que la Serbie réplique en nommant trois des principaux accusés têtes de liste, l’un étant même élu député, alors l’expression de cette volonté populaire risque de faire partager à tous le fardeau de la responsabilité collective.

Bien qu’étant la plus sévère, ce n’est pas là l’unique conséquence de la confrontation avec le Tribunal de La Haye. Proclamer que tout ce qui n’est pas interdit est légitime, c’est semer de nouveaux germes porteurs de nouveaux crimes. Les pays voisins et la communauté internationale accordent naturellement la plus grande attention à cette confrontation avec le Tribunal de La Haye. Cela constitue pour eux la preuve que, sur le plan intellectuel, le projet d’un Etat ethnique n’a toujours pas été abandonné. La différence des critères est fondamentale. S’inspirant du droit international, la communauté des nations considère les crimes commis au nom de la création d’un Etat ethnique comme étant des crimes de guerre, qui doivent être sanctionnés. En Serbie les forces politiques au pouvoir estiment ces actions légitimes s’il s’agit d’atteindre un certain but, les instigateurs et exécuteurs de ces crimes étant ipso facto considérés comme des héros nationaux.

Si l’on ajoute à tout cela deux autres facteurs qui ont aussi caractérisé la campagne électorale : la déclaration du vice-président du Parti radical affirmant que le journaliste Slavko Curuvija devait être tué et les tentatives pour faire de l’ancien Premier ministre Zoran Djindjic un criminel, tout en traitant comme un fait-divers le procès de ceux qui sont soupçonnés de l’avoir tué, il devient alors difficile de nier que l’on assiste en Serbie à une contre-offensive de forces politiques qui ont intérêt à la maintenir isolée, c’est-à-dire à la maintenir dans un état de semi-criminalité. Comment, dans ces circonstances, créer les conditions à un véritable développement économique et à l’instauration d’un état de droit ? Tels sont les problèmes qui se posent au lendemain de ces élections.

Latinka PEROVIC « Helsinska Povelja,novembre-décembre 2003 »

Traduction : Nicole Dizdarevic

+Mouvement « de masse » suscité par le groupe de Milosevic, en 1988-89, pour consolider son pouvoir en Serbie.


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