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Menace d’un nouveau conflit en B-H

par Ivar PETTERSON, de l’Association des survivants de la Drina-Srebrenica

mercredi 23 janvier 2008


MENACE D’UN NOUVEAU CONFLIT EN BOSNIE-HERZEGOVINE :

1. Les concessions occidentales, un encouragement aux nationalistes Serbes :

Alors que l’attention est rivée sur le Kosovo, principal enjeu des élections en Serbie, le calme apparent en Bosnie-Herzégovine peut donner l’impression que tout est réglé. Il n’en est rien. C’est toujours un pays divisé en deux « entités » depuis la guerre (« Fédération croato-Bosniaque » et « République serbe (RS) ». Or la décision de la « Cour Internationale de Justice » qui a refusé en février 2007, malgré des preuves évidentes, de condamner la Serbie pour agression et génocide suite à la plainte déposée par la « République de Bosnie-Herzégovine » en mars 1993, a pour effet d’encourager la RS à la sécession et au rattachement avec la Serbie. Et au niveau du gouvernement Serbe, aussi bien Nikolic (pro-russe) que Tadic (considéré comme pro-UE) ont sur ce point la même politique : compenser la « perte » du Kosovo par l’annexion de la RS, qui couvre 47% du territoire de la Bosnie-Herzégovine (BiH).

C’est pourquoi la RS bloque tout fonctionnement normal des institutions centrales en BiH, refusant de fusionner les corps de police et bloquant l’adoption d’une Constitution qui mise sur l’égalité des droits des citoyens et mettrait fin à la partition du pays.

2. Au cœur de la région de Srebrenica :

Plusieurs milliers de Bosniaques (Musulmans) sont retournés dans cette région où ils étaient majoritaires à 74% avant 1992. Ils sont encore majoritaires dans les zones rurales, mais les villes de Bjelina, Bratunac, Zvornik, Vlasenica et Srebrenica ont subi un basculement démographique. D’une part, 29.000 Bosniaques ont été victimes du génocide commis entre 1992 et 1995 et d’autre part la « République serbe » (RS) a fait venir des Serbes d’ailleurs. Contrairement à une vision ethnique du conflit, très courante dans les grands médias en Europe, les Bosniaques font très clairement la distinction entre les simples habitants Serbes (anciens et nouveaux) et la classe dominante de la dite « République serbe » (dont la capitale est Banja Luka). La classe dominante Bosnienne, notamment de Sarajevo, n’est pas épargnée dans les critiques. Des deux côtés, les exemples de détournements de fonds et d’accaparement des richesses se multiplient, au détriment de la majorité des populations, qui s’enfoncent dans la misère. Les prix ont doublés par rapport à 2006.

S’il n’y a pas encore une véritable alliance à la base entre les habitants lésés des deux communautés, il y a du moins une amorce de dialogue et des fois aussi des actions communes, dans les revendications de petits paysans. Fait nouveau : de jeunes Serbes de Bosnie commencent à critiquer ouvertement Dodik, le chef de la RS, qui vient de se faire construire un luxueux palais digne d’une République bananière.

3. La coexistence à Srebrenica :

Il est étonnant de constater le dynamisme des survivants qui, grâce à leur capacité d’entr’aide entre voisins, ont reconstruit leurs maisons et relancé leurs cultures. Maintenant qu’ils ont franchi l’étape de première nécessité, ils participent pleinement à la reconstruction de la société civile et veulent des relations normales avec leurs voisins Serbes. Dans la Commune de Srebrenica, la seule en RS dirigée par un Maire Bosniaque : Abdhuraman Malkic, les discriminations au niveau professionnel sont réduites. Le Maire a su s’entourer d’une équipe de jeunes des deux communautés, basée sur la compétence et non sur le copinage comme d’habitude. Parmi eux, on trouve Muhizin Omerovic, qui est l’un des rares réfugiés en Suisse (il habitait à Clarens) à être retourné volontairement. Il est très actif au niveau associatif, ayant fondé l’Association Bogomile dans la Commune voisine de Bratunac et est aussi membre du Comité de la Marche de la Paix organisée chaque année en juillet au côté de l’adjoint au Maire : Ramo Dautbasic. Par contre, dans les Communes adjacentes (Zvornik, Vlasenica, Bjelina) dirigées par des Mairies nationalistes Serbes, existe une véritable ségrégation envers les Bosniaques. A Srebrenica, le Centre commercial a été reconstruit par un propriétaire Serbe de Bosnie, qui a engagé un directeur Bosniaque. Le personnel est mélangé, tout comme la clientèle. Le restaurant et les petites arcades du 1er étage baignent dans une ambiance exotique avec plantes vertes et girafes en raphia.

En-haut de la rue principale, Abdullah Purkovic (ex-professeur de cuisine à Sarajevo) agrandit son restaurant et hôtel. Même la clientèle serbe se laisse séduire par la qualité de sa cuisine. L’Association Drina-Srebrenica a aussi beaucoup contribué à l’amélioration des relations inter-communautaires. Son personnel est mixte. Son directeur et fondateur :Zulfo Salihovic vient de quitter la direction de l’Association pour se lancer dans la course à la Mairie de Srebrenica aux prochaines élections en octobre 2008. La Maison des jeunes joue aussi un rôle actif dans la vie de la cité : cours de langue, musique, concerts, conférences.

Comme dans le reste de la Bosnie-Herzégovine, le problème principal réside dans la rareté des postes de travail : les Bains thermaux, une des richesses de Srebrenica, sont en panne. L’hôtel de la source Guber, au bout d’un chemin qui passe dans une forêt de mélèzes, est toujours en ruine : la précieuse eau (anémie, rhumatisme) s’écoule en pure perte. Avant-guerre, plus de 400 personnes travaillaient dans ce secteur.

La zone industrielle de Potocari, qui comptait plusieurs milliers de travailleurs, est toujours sinistrée. Seules quatre petites usines fonctionnent : Simos (pièces pour autos), vin de fruits, surgelés, fabrication de containers.

Au centre de Srebrenica, il y a une entreprise de sous-vêtements et une entreprise américaine de matériel médical va créer plusieurs dizaines de places de travail. Depuis quatre ans, les petits magasins, surtout épiceries, se sont multipliés. Il n’y a pourtant, comme d’ailleurs dans la ville voisine de Bratunac, aucune librairie.

La vie de la cité doit beaucoup à l’ouverture d’une annexe de la Faculté de droit de Sarajevo qui regroupe 145 étudiants issus des différentes communautés. A côté, l’Office de tourisme de Srebrenica offre quelques dépliants et renseignements sur la région.

4. Tout peut basculer d’un jour à l’autre :

L’apparente normalité de Srebrenica ne doit pas faire illusion. Toute cette région, comme celle de Prijedor-Kozarac est toujours contrôlée, depuis 1993-95, par la dite « République serbe », fondée par Karadzic et Mladic. Jamais les Bosniaques, et surtout ceux (aujourd’hui minoritaires) vivants dans les régions occupées par la RS n’accepteront cette injustice. Et la moindre velléité de sécession de la RS pourrait mettre le feu aux poudres.

Leur lutte est clairement politique et non pas « ethnique ». Ils veulent l’égalité des citoyens et la coexistence entre les communautés dans le cadre d’une République fédérative, avec la disparition des dites « entités » qui ne reposent sur aucun fondement historique. Mais les dirigeants de la RS ont tout intérêt, pour préserver leur pouvoir d’accaparement des richesses (vente récente de la téléphonie et d’une raffinerie de pétrole) à provoquer un conflit afin de maintenir la division des couches populaires. Cela peut prendre la forme de nouvelles provocations, comme celles des défilés Tchetniks à Srebrenica ou d’une déclaration de sécession de la RS.

Face à cette menace, l’Union Européenne est divisée et probablement incapable d’intervenir au-délà de protestations de principe. Comme d’habitude, les grands médias, vont ressortir le disque usé de « conflit ethnique » en parlant de « Musulmans » (terme pourtant aboli par le Parlement Bosniaque en 1993).

La nouvelles classe possédante Bosniaque basée à Sarajevo, sera partagée entre la préservation de ses intérêts (également basés sur l’affaiblissement des classes populaires) et le risque d’un engagement pour maintenir l’intégrité de la Bosnie-Herzégovine. Les Bosniaques qui vivent maintenant en territoire occupé par la RS savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, leurs proches et leurs amis dans le pays et à l’étranger. Ils ne tiennent pas à se venger, mais ils sont déterminés à résister.

Rappelons que les petits paysans Bosniaques de cette région n’ont pas attendu les directives de Sarajevo pour, en avril 1992, établir des barrages sur les routes et notamment couper l’axe principal et stratégique entre Belgrade et Sarajevo. Durant une année, armés de leurs seuls fusils de chasse et de quelques kalachnikovs, ils ont réussi à résister au fascisme rouge et brun de Milosevic, libérant leur région et la Ville de Srebrenica.

Mais en mars 1993, une vaste offensive des forces Serbes a obligé tous les habitants de cette région libérée autour de Konjevic Polje, à se replier sur Srebrenica, déclarée « zone de sécurité » par l’ONU en échange du désarmement des résistants. Mais l’ONU a abandonné la défense de la « zone de sécurité de Srebrenica » en 1995 et n’a rien tenté pour protéger la fuite de la colonne des 14.000 hommes partis de Potocari le 11 juillet 1995. Seuls, un peu plus de 6000 hommes ont survécu au génocide commis par les forces Serbes et sont parvenus à rejoindre la zone libre.

5. La démocratie locale : un enjeu majeur :

Les dirigeants de la RS ont pris conscience du danger potentiel représenté pour eux par les droits constitutionnels des Sous-Communes et veulent les supprimer. 7 des 10 « Sous-Communes » de Bratunac, 10 des 13 de la Commune de Zvornik, sont peuplées presque exclusivement de Bosniaques, comme on peut le constater lors de la Marche pour la paix de juillet qui va de Nezuk à Potocari et qui traverse toute cette région sur 100 km. Déjà actuellement, les droits des Sous-Communes sont réduits au maximum, les budgets alloués n’étant pas suffisants pour mener à bien les travaux d’utilité publique. Les dirigeants de la RS savent bien que ces « Sous-Communes » peuvent se fédérer et constituer un front de refus à toute proclamation de sécession de la RS. Les prochaines élections auront lieu au mois d’octobre et représentent un enjeu de taille. Seuls ceux qui sont inscrits dans ces Communes pourront voter (contrairement aux élections précédentes ouvertes aux exilés).

6. Des associations à soutenir :

Les « retournants » font preuve d’un dynamisme étonnant, basé sur l’entr’aide, dans la reconstruction de leurs maisons et la relance de leurs cultures. Dans la vallée de Pobudje, les habitants se sont regroupés, sous l’impulsion de Muhizin Omerovic, pour aménager un chemin de 6 km, qui sera goudronné au printemps. Ils ont réussi à réunir, notamment par leurs familles à l’étranger, une somme de plus de 110.000 euros qui leur a permis d’accéder à des aides de l’UNHCR et du gouvernement Bosniaque pour l’autre moitié du budget global. Dans la même région, l’Association Bogomile a présenté deux projets pour lesquels notre travail de recherche de fonds a permis de réunir 15.000 frs d’une Fondation privée pour les écoliers, collégiens et étudiants de Konjevic Polje. Et la Ville de Genève soutient un projet de pisciculture par un don de 9000 frs, en plus des 5000 frs. octroyés chaque année depuis 2005 pour le soutien de la Marche de la Paix.

7. Relancer un mouvement de citoyens : Il est impératif que la diaspora Bosniaque se réveille et contribue à l’émergence d’une solidarité effective en Suisse, France et dans les autres pays.

L’adhésion de la Serbie à l’UE ne mettrait pas fin à la montée du fascisme rouge-brun Serbe. En donnant une tribune à la Serbie, c’est même l’inverse qui se produirait du fait que les dirigeants des pays occidentaux ont toujours refusé de mener un travail de mémoire et d’auto-critique, à l’exemple de Kofi Annan dans son remarquable rapport de novembre 1999. Les abondantes preuves de complicité rassemblées dans le livre de Florence Hartmann : « Paix et châtiments » (Flammarion 2007) ainsi que les livres de Louise Lambrichs « Nous ne verrons plus Vukovar » et « Effet papillon » peuvent servir de base à ce travail. La politique « munichoise » de l’UE, accordant concession sur concession aux dirigeants Serbes dans le vain espoir de les amadouer, constitue un échec flagrant et ne peut conduire qu’à de nouvelles reculades, au détriment des valeurs européennes.

La confrontation avec le nationalisme Serbe aura lieu, peut-être très prochainement, dans des conditions beaucoup plus défavorables qu’en 1991-95.

Ivar Petterson

Membre de l’Association des survivants de la Drina-Srebrenica

Les inscriptions pour la Marche pour la paix 2008 sont ouvertes.

Nezuk-Potocari (100 km) 8 - 11 juillet.

En 2007, il y avait 2000 participants, surtout de Bosnie, et une trentaine d’internationaux de France, Suisse, Italie, Belgique.

Association des survivants de la Drina-Srebrenica

15, rue des Savoises

1205 Genève

CCP 12-7505-8 Genève Tél. 0041/22//349.36.06

E-mail : srebrenica@romandie.com ou petterson.ivar@freesurf.ch


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