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Point de vue sur les élections en Serbie

mardi 6 janvier 2004


Les élections tenues en Serbie, à la veille même de 2004, reflètent et confirment à nouveau le destin tragique de l’ensemble de l’ex-Yougoslavie. Après qu’en Bosnie-Herzégovine les trois partis nationalistes religieux aient repris le devant de la scène, après la victoire d’une "Communauté démocratique croate" bien compromise, voici qu’après trois tentatives infructueuses pour doter leur Etat d’un président, soixante pour cent pour ainsi dire du corps électoral de la Serbie-Monténégro vient de voter de manière absurde et honteuse. La majorité des voix (27% environ) est revenue aux "radicaux" ultranationalistes de Vojislav Seselj, chef tchetnik qui attend, derrière les barreaux de Scheveningen, d’être condamné pour les crimes qu’il a commis, alors que les "socialistes" de Slobodan Milosevic, accusé de "génocide et crimes contre l’humanité" par le Tribunal de La Haye, ont de nouveau obtenu des sièges au Parlement de Serbie (7,6% des voix). Les partis qui s’étaient efforcé de défendre l’option européenne et de suivre l’exemple du premier ministre Zoran Djindjic sont désormais minoritaires et ne peuvent à eux seuls constituer un gouvernement. On voit une fois de plus poindre à l’horizon des Balkans de nouveaux foyers de crise, des querelles intestines et les pressions de l’étranger, l’incapacité des Etats nouvellement créés à coopérer entre eux, ou chacun d’entre eux avec l’Europe et le monde, l’assujettissement financier, militaire ou autre, à une aide étrangère.

D’une manière générale, les Etats issus de la Yougoslavie traversent des journées noires et des années stériles. L’accord de Dayton qui, à l’époque, avait mit fin à la guerre fratricide, est devenu un obstacle à la paix - la Bosnie-Herzégovine n’a pas réussi à se transformer en un Etat indépendant ni à relancer son économie. La communauté internationale se sert de la Serbie comme d’un appât au bout d’une ligne, lui faisant miroiter un éventuel dédommagement pour la perte du Kosovo, empêchant du même coup la Bosnie de redevenir la Bosnie. Le Monténégro est écartelé entre le désir de se séparer de la Serbie telle qu’elle s’est révélée, alors que l’unité serbo-monténégrine traditionnelle, à l’issue surtout des dernières élections, devient de moins en moins évidente. La Croatie ne réussit pas - en fait ne désire pas - permettre aux citoyens serbes de Krajina de regagner leurs foyers, saccagés et incendiés. Plus de deux cent mille d’entre eux ne sont jamais revenus, exposés une fois de plus aux persécutions et assassinats, le cœur toujours empreint de tristes souvenirs ; après les détournements "patriotiques" qui ont accompagné la privatisation un tiers presque des Croates se retrouve sans travail et les dettes de l’Etat à l’étranger se chiffrent à près de vingt milliards de dollars. Les Macédoniens sont les plus pauvres de l’ex-Yougoslavie, qui avait reconnu leur nationalité : ils n’ont guère confiance en la Serbie voisine qui les a relégués au rang de "Serbie du Sud" ; gardent un mauvais souvenirs de la Bulgarie qui n’a pas caché ses intentions de leur servir de protecteur ; craignent les Albanais de plus en plus nombreux - Kosovars ou Macédoniens - qui ont levé la main sur leur pays, particulièrement vulnérable. Adossée à l’Europe centrale, la Slovénie est descendue à temps de ce train fou balkanique, emportant avec elle la dot reçue de l’ancienne communauté yougoslave, mais n’a pu effacer toute trace d’opprobre sur son visage : elle a en effet financé sa fructueuse transition, en partie du moins, grâce aux fonds investis par de nombreux citoyens de la Yougoslavie toute entière lesquels, en toute naïveté, avaient cru à l’efficacité et l’honnêteté de la "Ljubljanska banka", qui les a ensuite spoliés sans aucun scrupule. Finalement, le Kosovo lui-même se retrouve dans une situation beaucoup moins enviable que celle qu’il occupait au sein de la "Yougoslavie de Tito" : la moitié pratiquement de sa population est sans travail, les jeunes s’efforcent par tous les moyens de fuir quelque part dans le monde, les dirigeants étrangers se comportent comme des despotes orientaux, l’intolérance vis-à-vis de la minorité serbe demeurée dans les foyers de ses aïeux et vouée au désespoir, dépasse toute mesure de patience et d’endurance. Il est caractéristique que personne, au cours de la campagne électorale, et même les plus radicaux des "radicaux", n’ait demandé à ce que l’on rende le Kosovo à la Serbie. Il n’en est même plus question, comme s’il était perdu à tout jamais. Et sans doute l’est-il.

Tel est dans l’ensemble le cadre caractérisant les nouveaux événements en Serbie, une Serbie épuisée par une guerre absurde et des défaites qui pourraient paraître risibles si elles n’étaient pas si tragiques, une Serbie appauvrie et humiliée, avec dans l’ensemble une "économie grise", avec des centaines de milliers de réfugiés qui sont venus chercher leur salut auprès de leurs compatriotes et que ces mêmes compatriotes ont de plus en plus de mal à supporter ; où plus d’un tiers de la population est au chômage et au moins un quart au-dessous du seuil de pauvreté. Tel est le prix à payer, tant en Serbie qu’en Croatie et ailleurs, lorsque l’essence même de la nation est mise au premier plan - je pense ici au mythe de la nation - plutôt que le bien-être de son peuple.

Lorsque nous examinons la carte géographique, géopolitique, déontologique ou je ne sais quelle autre carte du pays, il me semble que ceux qui estimaient, malgré les menaces et pressions des milieux nationalistes, qu’il vaudrait mieux rester ensemble plutôt que de se faire la guerre, patienter en formant au moins une sorte de confédération jusqu’à une entrée commune en Europe - d’autant plus que c’était là la solution que proposait la communauté européenne - n’étaient ni "naïfs", ni "utopistes". Un pays jouissant d’une véritable renommée dans le monde - chef de file des "pays non alignés" et porte-drapeau du "tiers monde" - avait sans doute d’autre alternative que celle qu’il a choisie. Les souffrances infligées, le nombre de victimes injustement réparties, les quelques deux cent mille morts, les deux millions, trois millions peut-être, de personnes chassées de leurs foyers ou expatriées dans le monde - tout cela aurait pu être évité. Les identités auraient pu être respectées sans épanchement de sang, au nom des valeurs suprêmes de la civilisation européenne, bien que celle-ci ne les honore pas toujours. "L’irréparable" est cependant arrivé (j’emprunte ce terme à Kant), empêchant toute reconstitution d’un Etat commun - car qui voudrait vivre à nouveau aux côtés de ceux qui ont remporté un si grand nombre de voix aux dernières élections en Serbie, ou même de ceux qui hier encore, sur les places publiques de Croatie, saluaient en faisant le signe des oustachis ? Nombreux sont ces individus dans l’ensemble de la Yougoslavie désormais ex et, semble-t-il, condamnée à le rester. Peut-être, si nous le méritons, nous retrouverons-nous un jour ensemble au sein de l’Europe - qui sait quand et comment - pour accomplir ce qui nous avait été proposé, ce que nous aurions pu accomplir avant le début même de cette tragédie.

Nous venons d’assister à une nouvelle défaite de l’âme et conscience de la "Serbie de l’Est" - comme l’appelait en son temps le premier socialiste du dix-neuvième siècle, l’un des grands esprits critiques à y être né. Restent, naturellement, les questions "techniques" des lendemains d’élections. Pourra-t-on, et comment, former un gouvernement capable de gouverner et, si tel est le cas, combien de temps ce gouvernement pourra-t-il durer ? Cela dépendra avant tout de la Serbie même. Elle a su tant de fois au cours de son histoire se surpasser elle-même, espérons qu’elle saura le faire une fois de plus. Elle jouissait d’une grande notoriété dans le monde, plus que toutes les autres composantes de l’ex-Yougoslavie - elle en a galvaudé la plus grande partie. Les criminels de La Haye et de Scheveningen, heureusement, ne seront pas autorisés à occuper leurs sièges au Parlement de la Serbie. Ils seront pourtant présents sous les masques de leurs comparses. Ce genre de déguisement sur scène peut être à la fois tragique et comique ; nous aimerions que le peuple serbe, malgré les nombreuses digressions d’une large partie de ses électeurs, n’en soit pas à nouveau la victime. Il y aura chez eux, tôt ou tard, une prise de conscience, permettant de faire la lumière sur le passé et le présent. Ils seront confrontés à leur propre malheur et au malheur qu’ils ont infligé aux autres. Pourquoi le bombardement et le calvaire de Sarajevo pendant plus de trois ans, pourquoi le massacre de sept mille bosniaques près de Srebrenica, les cadavres d’albanais transportés en camions frigorifiques jusqu’aux rives du Danube et champs de Batajnica ? Jusqu’à quand des groupes de semi-intellectuels et écrivains ratés vont-ils prétendre que les Sarajéviens se sont eux-mêmes massacrés sur le marché de Markala ou dans la rue Vaso Miskin Crni, jusqu’à quand vont-ils défendre "l’image et l’œuvre" de criminels notoires tels Mladic et Karadzic, qui ont déshonoré la "serbité" ? L’excuse que nous entendons de toutes parts - "les autres ont eux aussi commis des crimes", n’en est pas une et ne le sera jamais. Il faut commencer par admettre ses propres crimes, les admettre jusqu’au bout, sans exceptions.

Je ne peux résister à la tentation et vais mentionner au moins une agréable surprise aux dernières élections en Serbie. Vojislav Kostunica ne s’en est pas tiré aussi bien qu’il l’escomptait et il devra, s’il veut faire partie de quelque combinaison pour le pouvoir, s’associer à ceux qui ne l’aiment pas et que lui n’aiment pas non plus. Il l’aura bien mérité. Mes amis serbes, dont je partage en ce moment la déception, l’ont qualifié avec humour de "Seselj en smoking..." La Serbie n’a nul besoin de son "légalisme", de son opposition au transfèrement de Milosevic devant la cour internationale, son alliance cléricale avec la partie la plus réactionnaire du clergé orthodoxe, son indifférence primitive vis-à-vis de l’Europe et son antipathie pour feu Zoran Djindjic, plus efficace et capable que lui.

Que pourront faire dans ces circonstances ceux qui étaient sincèrement résolus à poursuivre l’œuvre du Premier ministre assassiné mais n’ont pas eu la force, comme lui, de lutter contre le cancer qui ronge les entrailles de leur patrie ? Alors que des criminels continuent à opérer dans les coulisses. Alors que les escrocs échappent toujours à la justice. Alors que les mythes nationaux se renouvellent sans cesse et se vengent, sur cette même Serbie avant tout ? Personne ne peut répondre à ces questions. C’est à peine si nous osons les poser présentement.

Predrag MATVEJEVIC

(Traduction : N. Dizdarevic)


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