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Jovan Divjak est rentré à Sarajevo

samedi 30 juillet 2011


Jovan Divjak est rentré chez lui à Sarajevo, accueilli avec enthousiasme par la foule de ses amis, après avoir été contraint de passer près de cinq mois à Vienne où il a été arrêté puis assigné à résidence, simplement parce qu’une autorité judiciaire autrichienne a cru devoir prendre au sérieux un mandat d’arrêt lancé par un procureur de Belgrade qui a estimé, en toute justice, qu’il s’était, en compagnie de 18 autres dirigeants politiques et militaires bosniens, rendu coupable de crimes de guerre contre la colonne de la JNA ( Armée fédérale yougoslave) qui se retirait en mai 1992 de Sarajevo, dans la situation confuse créée par l’agression serbe contre Sarajevo et la Bosnie-Herzégovine. Comme cela était prévisible, mais il a fallu tout ce temps pour que le tribunal autrichien prenne sa décision, celui-ci a jugé qu’il n’y avait pas lieu à poursuites et qu’en toute hypothèse Jovan Divjak n’aurait pas bénéficié d’un procès équitable en Serbie.

Au-delà du cas individuel de Jovan Divjak, dont les faits et gestes enregistrés au cours de la fusillade de la rue Dobrovolajcka prouvent qu’il n’a pas commandé les tirs, mais au contraire tout fait pour les arrêter, l’inculpation collective par les autorités judiciaires serbes de toute la direction multinationale bosnienne de l’époque montre que l’actuelle équipe au pouvoir Belgrade continue de soutenir une version falsifiée de l’origine de la guerre en Bosnie-Herzégovine et plus généralement dans l’ex-Yougoslavie. Il s’agit pour elle de rejeter la responsabilité du déclenchement du conflit sur les « autres », ici les Musulmans ou Bosniaques, ou tout au moins d’égaliser les torts, les fautes et les crimes des uns et des autres. Le « crime » de Jovan Divjak et des 18 personnalités inscrites sur la liste des procureurs serbes a été d’avoir osé résister à l’agression perpétrée par le régime de Milosevic. Jovan Divjak a déclaré être prêt à se défendre en justice et souligné la portée politique du dénouement de son affaire, comme étant une défaite du camp de ses accusateurs, qui ont échoué dans toutes leurs entreprises, contre la Bosnie-Herzégovine et pour la constitution d’une Grande Serbie.

Parmi les nombreux témoignages de joie et de satisfaction entendus à Sarajevo au retour de Jovan Divjak, dont ceux de deux des membres de la présidence collégiale, Bakir Izetbegovic et Zeljko Komsic, mais non du troisième, Nebojsa Radmanovic, l’un mérite une citation particulière. C’est celui de Stjepan Klujic, membre croate de la Présidence bosnienne au moment des faits, qui partage le privilège de figurer sur la liste noire du parquet serbe : « J’ai fièrement passé 1.425 jours dans la cité assiégée de Sarajevo et défié le fascisme. Mais maintenant je suis de nouveau, depuis quatre ans, emprisonné et je me sens mal parce que ma patrie m’a trahi ….Bienvenue à la maison, Jovo, mais [ce retour] devrait être un motif de plus pour que la Bosnie, une fois pour toutes, dise non au comportement de la Serbie, qui n’est pas conforme au droit international ». La critique s’adressait aux officiels bosniens, mais elle pourrait et devrait l’être aussi aux autorités internationales et notamment européennes. Si certaines d’entre elles, comme le ministre des affaires étrangères Alain Juppé, ont publiquement manifesté leur désaccord avec la procédure engagée contre un personnage symbolique de la défense citoyenne de Sarajevo et qu’il y a peut-être eu des interventions discrètes, sous la forte pression d’une opinion publique indignée ( voir les textes publiés sur le site de l’AS), auprès du gouvernement autrichien pour qu’il mette fin à une situation inique et absurde, l’attitude générale de Bruxelles et des capitales européennes à l’égard de Belgrade n’est pas celle que souhaitait Stjepan Klujic.Il suffit de se référer à l’entretien que l’ambassadeur de l’UE auprès de la Serbie, Vincent Degert, a accordé à EuroActiv le 28 juillet (voir www.euractiv.fr/vincent-degert-serbie-bonne-adhesion-article) pour constater que l’UE n’ a quasiment rien à reprocher à la Serbie du point de vue de ses relations avec les pays voisins, si ce n’est la « dégradation » de ses rapports avec les autorités kosovares. Selon « Euroactiv », « l’ambassadeur a souligné les efforts de la Serbie s’agissant de poursuivre les criminels de guerre et de se réconcilier avec ses voisins, après les conflits qui ont fait rage en Yougoslavie dans les années 1990 ».

Sans entrer dans le détail des événements qui enflamment en ce moment le Nord du Kosovo, qui signifient plus qu’une « dégradation » des rapports entre Belgrade et Pristina, on ne peut que relever le caractère surréaliste de la position de Boris Tadic qui entend faire entrer son pays dans l’Union européenne avec des frontières contestées par l’écrasante majorité ( 22 sur 27) des pays membres de l’Union, qui n’entendent pas revenir sur leur reconnaissance de l’indépendance du Kosovo quoi que stipule la constitution de la Serbie. Si l’ambassadeur de l’UE ne peut rien dire à ce sujet, l’Union étant bloquée par la position des cinq pays ( Espagne,Grèce,Chypre,Roumanie,Slovaquie) qui rejettent cette indépendance, il est étonnant que les dirigeants et diplomates des vingt-deux autres, qui ont fait le choix inverse, ne soient pas plus explicites pour rappeler la réalité à la Serbie.

L’autre rappel à la réalité devrait évidemment concerner la Bosnie-Herzégovine, tant au point de vue de la « réconciliation » si souvent invoquée par Boris Tadic qu’à celui de la « souveraineté et de l’intégrité » de ce pays que le même Boris Tadic déclare aussi souvent respecter. L’actualité de ces derniers jours lui fournit deux occasions de prouver sa sincérité sur ces points essentiels à l’instauration d’un climat de confiance entre la Bosnie-Herzégovine et la Serbie.

Le premier a trait aux prétendus criminels de guerre que les autorités serbes, malgré leur échec à Vienne à propos de Jovan Divjak, essuyé après celui de Londres à propos d’Ejup Ganic, continuent de vouloir juger à Belgrade. Dans un acte de lucidité courageux, les dirigeants serbes seraient-ils enfin prêts à reconnaître la réalité de la politique d’agression menée par le régime de Milosevic et la légitimité de la résistance que lui ont opposée les peuples agressés, dont les excès éventuels possibles ne pourraient en aucun cas être comparés aux crimes de masse, jusqu’au génocide, commis par des responsables civils et militaires serbes ? Dans cette hypothèse, un retrait des mandats d’arrêt contre les 19 « suspects » (réduits maintenant à 17 pour cause de décès) recherchés par la justice serbe, serait la meilleure preuve d’un changement d’attitude de l’équipe qui dirige la Serbie.

Le second point concerne l’éternelle question des relations entre les autorités de Belgrade et celles de Banja Luka. Le simple soutien de Boris Tadic à Milorad Dodik constitue en lui-même une atteinte à la « souveraineté et l’intégrité » de la BH, dans la mesure où l’action du Président de la RS est constamment attentatoire à l’unité du pays. Boris Tadic prétend ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de la BH, mais se posant en défenseur de l’application des accords de Dayton, il doit avoir son idée de l’interprétation de ceux-ci. Il doit donc avoir une opinion sur la conception de la nature de la BH que vient une nouvelle fois d’exposer Milorad Dodik dans une interview au quotidien de Banja Luka « Nezavisne Novine » du 27 juillet. Il y caractérise la Bosnie-Herzégovine, non comme un Etat mais comme une Union d’Etats, avec toutes les conséquences qu’il en tire sur le mode de gouvernement de la BH, ou plutôt de son non gouvernement puisqu’il explique que ce pays (mais en est-ce un ?) n’a pas de gouvernement mais seulement un Conseil des ministres représentatif des « ethnies » qui le composent. Le Haut-Représentant Valentin Inzko a immédiatement répliqué à Milorad Dodik, texte de la Constitution de Dayton à l’appui, que son interprétation était fausse et que la souveraineté de la BH était exercée par l’Etat, les entités lui étant subordonnées. Sans s’ingérer dans les affaires intérieures de la BH, Boris Tadic, gardien de la BH, de son intégrité, de sa souveraineté et de sa constitution incluse dans les accords de Dayton, pourrait et devrait trancher entre l’avis de son ami Dodik et l’avis de celui qui représente l’Union européenne+, Union européenne à laquelle la Serbie veut adhérer au plus vite.

Ces deux points, qui portent l’un sur la qualification des guerres des années 90, l’autre sur l’existence de la Bosnie en tant qu’Etat, mettent en question le regard que la Serbie d’aujourd’hui jette sur le passé récent de la région et sa capacité à entreprendre et mener à bien le travail de mémoire nécessaire à la réconciliation, que Boris Tadic prêche sans convaincre, tant sont grandes ses contradictions.

Association Sarajevo

+ Valentin Inzko sera remplacé le 1° septembre à son poste de Représentant spécial de l’UE par le diplomate danois Peter Sorensen, mais conservera celui de Haut-Représentant de la Communauté internationale, chargé de l’application des Accords de Dayton.


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