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Après les élections du 3 octobre en Bosnie-Herzégovine

mercredi 6 octobre 2010


Si, comme on s’y attendait, les élections du 3 octobre n’ont pas, par magie, bouleversé le paysage politique de la Bosnie-Herzégovine, elles l’ont néanmoins très sensiblement retouché.

On savait que Milorad Dodik et son parti SNSD ("sociaux-démocrates" indépendants) se maintiendraient au pouvoir en RS. Cela s’est avéré, mais sans le raz-de-marée parfois escompté. Milorad Dodik lui-même, abandonnant sa fonction de Premier ministre du gouvernement de la RS, s’est fait élire président de l’entité en recueillant un peu plus de la majorité des suffrages exprimés. Son candidat à la présidence collégiale de l’Etat, le sortant Nebojsa Radmanovic, ne l’a emporté sur son concurrent Mladen Ivanic qu’avec moins de trois points d’avance et avec un important soupçon de fraude en raison du nombre anormalement élevé de bulletins invalidés. Le SNSD dominera l’Assemblée de RS et disputera au SDP la place de premier groupe à la Chambre des représentants de la BH, mais il aura en fin de compte légèrement reculé en nombre de voix obtenues. La représentation de la RS à la Chambre des représentants serait composée de 8 membres du SNSD, 4 du SDS et 2 du PDP (parti de Mladen Ivanic). Le thème martelé tout au long de la campagne par les candidats du parti vainqueur, Dodik en tête, aura été celui du renforcement de l’autonomie de l’entité serbe, avec l’objectif clairement affiché de son détachement à plus ou moins long terme de la Bosnie-Herzégovine, présentée comme un Etat impossible, imposé de l’étranger. Le président de la Serbie Boris Tadic, malgré ses proclamations de respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la BH, est venu apporter son plein soutien aux dirigeants du SNSD. Son ministre des affaires étrangères,Vuk Jeremic, très discret depuis son revers personnel sur la question du Kosovo, a surenchéri en invitant les dirigeants de Banja Luka à défendre la RS, quelle que soit la position de la Serbie.

Trois éléments sont particulièrement à remarquer pour ce qui est des résultats enregistrés dans la Fédération :

Le plus important est sans doute le très net succès du SDP ( parti social-démocrate), présidé par Zlatko Lagumdzija, d’orientation citoyenne, de composition "multiethnique" revendiquée, et qui a voulu mettre en avant les problèmes économiques et sociaux du pays. Il s’est retrouvé en tête dans quatre des dix cantons de la Fédération (le HDZ- BIH menant dans cinq et le SDA dans un) et formera les plus forts groupes parlementaires au niveau de l’ensemble de la BH (8 ou 9 députés selon des estimations)et de la Fédération. Cette victoire au niveau parlementaire est doublée par celle de la réélection de son candidat Zeljko Komsic comme membre croate de la présidence de l’Etat. Contestée par ses adversaires des partis nationalistes croates, parce qu’acquise en grande partie par un électorat "multiethnique", Zeljko Komsic l’assume telle quelle en se posant comme le représentant de tous les citoyens de BH, indifféremment de leur appartenance nationale. Avec 60% des voix qui se sont portés sur les candidats croates, il a largement distancé ses deux concurrents et même obtenu plus de voix que le candidat bosniaque élu.

La petite surprise est venue de ce côté bosniaque avec la défaite du sortant Haris Silajdzic devancé par Bakir Izetbzgovic (SDA) et même par Fahrudin Radoncic, magnat de presse et homme d’affaires, à la tête d’un parti, le SBB (Union pour un meilleur avenir de la BH) qu’il a récemment fondé. Le fils d’ Alija Izetbegovic a rassemblé près de 35% des suffrages qui se sont portés sur les candidats bosniaques, Fahrudin Radoncic près de 31 et Haris Silajdzic moins de 25. Fahrudin Radoncic, présenté souvent comme un populiste de type berlusconien et son parti réalisent un très bon score pour leur première apparition électorale. Il a lui-même battu à Sarajevo ses deux concurrents bosniaques et son parti est crédité de 4 sièges de députés à la Chambre des représentants sur les 28 qui sont attribués à la Fédération, les autres allant, les chiffres pouvant encore varier, au SDP (8 ou 9), au SDA (7 ou 8) et au SBiH de Silajdzic ( 2), qui avec une perte de 6 sièges, apparaît comme le grand perdant de la consultation. Les 6 autres députés élus dans la Fédération reviendront aux partis nationalistes croates rivaux.

Dans ce camp nationaliste croate, c’est le HDZ-BIH, dirigé par Dragan Covic, clairement positionné comme l’allié de Milorad Dodik, qui s’est imposé dans les cantons à population croate majoritaire, surclassant le HDZ 1990, avec respectivement 4 et 2 députés à la Chambre des représentants centrale.

Les forces de rénovation représentées par " Nasa stranka" (Notre parti), animé notamment par le cinéaste Danis Tanovic et le "nouveau parti socialiste" du maire de Foca, Zdravko Krsmanovic, n’ont pu réaliser la percée qu’elles espéraient faire, probablement handicapées par le vote utile en faveur du SDP, bénéficiaire d’un plus solide enracinement.

Ces modifications de la configuration des forces politiques en présence laissent intactes les profondes divisions sur l’avenir du pays qui ont rendu impossible, depuis la fin de la guerre, l’élaboration et la mise en oeuvre d’une politique cohérente de redressement et d’avancée vers l’intégration européenne à laquelle tous se déclarent verbalement attachés. Entre ceux qui ne pensent qu’à morceler encore plus l’espace bosnien, en rendant ses entités indépendantes, comme Dodik, ou en en créant une troisième, comme Covic, et ceux qui veulent le reconstruire, comme le disent Lagumdzija, Izetbegovic et Komsic, le compromis paraît aussi irréalisable qu’hier. Ce qui a changé n’est pourtant pas sans significations et pourrait, si certaines conditions se trouvaient réunies, permettre de débloquer la situation et de faire repartir le pays sur de nouvelles bases.

La place prise par le SDP contrarie le jeu des nationalismes antagonistes qui se renforcent mutuellement. L’élimination d’Haris Silajdzic, dont les prises de position, souvent justes en principe, mais aussi plus déclamatoires qu’efficaces, prive Milorad Dodik d’un adversaire qui favorisait ses surenchères extrémistes. L’alliance qui s’esquisse entre le SDP et le SDA, si elle réussissait à avancer des propositions de renforcement des institutions centrales de l’Etat, fermes sur le fond, mais modérées dans la forme, serait plus dangereuse pour les dirigeants de la RS que les diatribes vengeresses du leader déchu. Elle les mettrait d’autant plus en difficulté si les Etats-Unis et l’Union européenne se décidaient réellement à intervenir de tout leur poids pour faire plier les forces qui, en s’opposant à l’édification d’un pouvoir politique bosnien, menacent la sécurité de l’Europe en perpétuant un foyer de tensions au cœur des Balkans.

Les mises en garde internationales sur ce sujet n’ont pas manqué durant la campagne électorale, venant principalement de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, de la responsable de la politique extérieure de l’UE, Catherine Ashton, qui s’en est entretenue avec Hillary Clinton, dont on annonce une prochaine visite en Bosnie-Herzégovine. On remarquera et regrettera l’absence d’engagement aussi net de la part de la France, Bernard Kouchner se contentant de rappeler que "l’Europe est l’avenir de la BH", alors qu’au même moment, Paris se singularise par son opposition, espérons-le provisoire, à l’exemption des visas pour les citoyens bosniens.

Les élections du 3 octobre ont donné l’occasion aux médias français d’évoquer les problèmes de la Bosnie-Herzégovine. Certains d’entre eux ont relevé que le principal obstacle à l’instauration d’une situation stable dans ce pays se trouvait du côté de la RS, soutenue par la Serbie. Très peu pourtant, sinon aucun, ont souligné le paradoxe que ce soutien n’empêchait pas l’accueil favorable fait à la demande serbe d’adhérer à l’UE, dont l’acceptation a seulement été retardée par les réticences des Pays-Bas à se rallier à cette position commune. Comme si le pas en arrière contraint des autorités de Belgrade sur la question du Kosovo les dispensait de toute autre preuve de coopération, que ce soit pour l’arrestation de Mladic, réclamée avec force, une nouvelle fois, par le Procureur en chef du TPI Serge Brammertz, ou pour la préservation de l’intégrité de la BH contestée par leurs amis de Banja Luka.

Le Haut-Représentant Valentin Inzko a déclaré récemment que la destruction de l’unité de la Bosnie-Herzégovine signifierait le triomphe de Milosevic, de Karadzic et de Mladic, tous trois jugés ou appelés à être jugés pour génocide et crimes contre l’humanité. Si cette considération relève plus de la morale que de la politique, la politique tout court dans ce qu’elle a de plus réaliste devrait inciter l’Union européenne à tout faire pour empêcher que la ruine de la BH compromette la paix en Europe.

La solution des problèmes de la Bosnie-Herzégovine, par son unification dans un cadre décentralisé mais compatible avec une direction cohérente du pays, a toujours dépendu de deux facteurs aussi nécessaires l’un que l’autre, quel que soit l’ordre dans lequel ils sont énoncés.

L’un est l’existence dans le pays de forces désireuses de le reconstruire en un ensemble qui dépasse les contradictions d’ordre "ethnique" suscitées par les politiques nationalistes qui ont détruit l’espace yougoslave et particulièrement la Bosnie-Herzégovine. L’autre est l’action des puissances internationales en mesure d’exercer une influence dans la région. Responsables d’avoir laissé libre cours à la politique de désintégration de la BH menée par Milosevic et Tudjman, puis d’avoir imposé au pays le mauvais compromis de Dayton, elles se doivent d’intervenir pour soutenir ces forces, notamment en contribuant à la modification du cadre institutionnel aberrant qu’elles ont elles-mêmes conçu et fait appliquer.

On ne sait ce qu’il sortira des longues tractations qui vont s’engager pour former les nouvelles coalitions qui se mettront en place,notamment au niveau du gouvernement central, car de nombreuses hypothèses sont plausibles, tant l’enchevêtrement des intérêts et des passions est complexe. L’une des possibilités est que se constitue un axe SDP-SDA en opposition à un axe SNSD- HDZBIH , sorte de rappel du temps de la guerre où la résistance bosnienne faisait face à l’entreprise de démembrement du pays menée conjointement par Milosevic, Tudjman et leurs comparses locaux. Mais ce n’est que l’une des possibilités, toutes autres combinaisons pouvant se faire avec l’appoint des petites formations, nécessaire à la constitution de majorités.

On ne peut en tout cas exclure a priori l’hypothèse optimiste qui est par exemple celle de l’expert américain de la région Daniel Serwer, de l’ "US Institute for Peace", qui estime que les résultats élections pourraient amener à un renforcement de l’intégrité de la BH. Il fonde son opinion sur le bon résultat du SDP de Lagumdzija, la victoire de Bakir Izetbegovic au détriment d’ Haris Silajdzic et le recul de Milorad Dodik par rapport aux précédentes élections. Il note toutefois qu’une évolution dans ce sens nécessiterait le retrait par la Serbie de son soutien à Dodik, contrairement à ce qui s’est passé pendant la campagne électorale et il espère que ce sera le message que délivrera Hillary Clinton lors de son prochaine visite à Belgrade et à Sarajevo. Le renforcement des institutions centrales de l’Etat bosnien devrait encore plus concerner l’Union européenne que les Etats-Unis, car il en va de la paix et de la sécurité en Europe. Après quelques autres, c’est ce que le ministre des Affaires étrangères de Slovénie Samuel Zbogar vient de rappeler dans "Oslobodjenje". Souhaitons que ces avertissements soient entendus à Bruxelles et dans toutes les capitales européennes et que la diplomatie européenne ne se contentera pas, comme par le passé, de prodiguer des conseils, mais qu’elle saura agir avec les moyens efficaces dont elle dispose.

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