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PETRITSCH (Wolfgang), SOLIOZ (Christophe)

Pour un nouvel élan en Bosnie-Herzégovine

mardi 17 mai 2005


Il y a dix ans déjà, le génocide de Srebrenica créait une onde de choc, enrayée par l’Accord de Paix de Dayton. Comment oublier aussi, un peu plus haut dans le temps, les sièges de Vukovar, de Dubrovnik et de Sarajevo, l’abomination des trois camps de Prijedor : Omarska, Keraterm et Trnopolje ? l’horreur des crimes de guerre et des déplacements de populations ? enfin, les multiples humiliations au quotidien ?

Un coup de baguette magique ne suffit pas à effacer autant de blessures. L’inauguration l’an dernier du nouveau vieux pont de Mostar suscitait un légitime espoir, mais ne doit pas faire illusion. Alors que l’attention des médias et des politiques est captée par d’autres enjeux et d’autres pays, la Bosnie et Herzégovine laisse un amer goût d’inachevé. Les autorités bosniennes sont tout autant concernées que la communauté internationale - rappelons-le, fortement engagée dans la gestion du pays. Dix ans après, il importe non seulement de dresser un bilan, mais encore de former un plan global pour l’avenir de ce pays.

Nous avons pour notre part la ferme conviction qu’une Bosnie et Herzégovine démocratique et plurielle - évidemment intégrée à une Union européenne élargie - nécessite un réveil de la société civile et de la classe politique bosnienne. C’est la raison de notre engagement au sein d’un mouvement qui a vu le jour en 2003, et dont l’un des événements phares sera une Conférence Internationale organisée par l’Association Bosnie et Herzégovine 2005 au Centre International de Conférences de Genève (CICG) les 20 et 21 octobre 2005.

L’Accord de Dayton, imparfait sur bien des points, eut néanmoins le mérite d’imposer la paix, d’initier la reconstruction du pays et d’amener dans bien des domaines des progrès manifestes et irréversibles. Il est maintenant temps d’aller plus loin en mobilisant de façon plus large les acteurs bosniens eux-mêmes. D’où notre volonté de stimuler un processus de réforme endogène absolument indispensable pour placer la Bosnie dans l’orbite de Bruxelles.

Bien entendu, dix ans après, nombreuses seront les commémorations et autres manifestations académiques ou culturelles. Notre ambition est ailleurs, nous voulons aborder de manière pragmatique les défis que doit relever ce pays s’il entend s’émanciper non seulement d’un passé guerrier, mais aussi d’une présence étrangère qui tend à placer les autorités bosniennes dans une situation de dépendance. Depuis 2003, le travail de notre Association s’est articulé autour de trois lignes de force :
- La responsabilité - soit l’appropriation des processus de démocratisation par les acteurs locaux ;
- Une démarche dynamique - ne s’arrêtant donc pas à la date des commémorations, mais s’engageant bien au-delà afin d’assurer l’application des résolutions qui seront discutées à Genève en octobre 2005 ;
- Le suivi à long terme - accompagnant la Bosnie et Herzégovine sur le chemin de l’adhésion à l’Union européenne.

La mise en oeuvre d’un tel programme ne peut se contenter d’un examen critique de l’après-guerre. Aussi nous sommes-nous donné pour objectif de formuler un projet à la fois pragmatique et réaliste. La Bosnie et Herzégovine ne peut être isolée de son contexte ; les intrications avec les régions qui l’entourent sont évidemment multiples, tant au niveau politique qu’au plan économique ; c’est dans ce cadre effectif que la justice et la réconciliation prendront forme.

Nombreux sont les experts appelant de leurs vœux une nouvelle constitution, voire un nouvel Accord de Dayton. Quand bien même une telle charte idéale existerait, elle resterait lettre morte en l’absence d’un consensus sur l’avenir du pays. Ce manque - qui en quelque sorte troue le futur de la Bosnie et Herzégovine et plonge ses citoyens dans une dépression permanente - s’explique par le fait qu’il n’existe pas - à ce jour - de volonté politique d’élaborer un projet de vie commun. Il n’en demeure pas moins que, de toute évidence, la Bosnie a besoin d’un État fonctionnel, efficace et, surtout, au service de ses citoyens. C’est sur cette base qu’il convient d’engager un processus de réforme de l’État impliquant les politiques bosniens eux-mêmes - option tout à fait réaliste si l’on se souvient des changements constitutionnels négociés en 2002 au niveau des différentes structures composant l’État suite à l’Accord Sarajevo-Mrakovica. Il ne s’agit donc pas dans l’immédiat de rédiger une nouvelle constitution ; le défi que nous entendons relever est celui de générer un nouvel élan, de forger une volonté politique à même de dépasser les termes - et les limites - de l’Accord de Paix de Dayton, et de favoriser le passage d’un pays encore en partie sous la tutelle de la communauté internationale à un pays souverain, gouverné par des citoyens responsables.

Pour la communauté internationale, ceci ne signifie pas délaisser le pays, mais se repositionner et privilégier un partenariat avec les autorités ainsi que la société civile locale afin d’œuvrer ensemble à l’émancipation du pays. C’est dire que la communauté internationale doit concevoir son action autrement : ne plus imposer, mais plutôt accompagner un processus de transition qui sera, à n’en pas douter, long et complexe. Conscient de cette nécessité, le Bureau du Haut Représentant (OHR) de la communauté internationale s’est engagé depuis quelques années déjà dans un rôle de facilitateur - ce qui, en contrepartie, donne plus de responsabilités aux autorités bosniennes. Il convient aujourd’hui de poursuivre cette politique avec plus de détermination. De nouvelles charges incomberont ainsi aux Bosniens : non seulement la gestion pleine de leur pays, mais aussi le nécessaire dialogue politique et la recherche de solutions négociées.

En Bosnie et Herzégovine, la politique doit encore gagner ses lettres de noblesse : le bien commun à tous les citoyens doit servir ici de boussole. Certes, chacun a ses racines, appartient à une collectivité avec ses propres caractéristiques linguistiques, religieuses et culturelles. Il n’en demeure pas moins qu’en tant qu’individus tous partagent les mêmes besoins et aspirations. L’unité dans la diversité, tel devrait être l’esprit du mouvement conduisant à l’intégration européenne. Dix ans s’étant écoulés depuis la fin des hostilités, beaucoup de citoyens et d’observateurs étrangers peinent à comprendre l’inaction et, trop souvent, la corruption des hommes politiques locaux, l’absence d’un vrai service public dans le domaine de la santé, un système éducatif rétrograde et par endroits ségrégationniste, une situation économique préoccupante et, enfin et surtout, un chômage endémique poussant à l’exil une partie de la jeunesse du pays.

Ces problèmes doivent êtres abordés de front. Les différents groupes de travail mis en place par notre Association en Bosnie à l’automne 2004 ont précisément pour objectif de proposer des alternatives réalistes dans les domaines de la réforme de l’État, de l’économie, de la justice et de la sécurité, de l’éducation et de la culture. Les résultats de travaux préparatoires menés en Bosnie et Herzégovine seront discutés à Genève en octobre 2005 par plus de deux cents experts réputés tant en Bosnie et Herzégovine qu’au plan international. Leurs recommandations seront ensuite rendues opérationnelles dans le pays. Par la mise en place de ce processus, notre initiative entend contribuer à un projet prometteur pour l’avenir de la Bosnie et Herzégovine.

Genève, le 10 mai 2005

*Wolfgang Petritsch est ancien Haut Représentant de la communauté internationale en Bosnie et Herzégovine et président du "Senior Advisory Board" de l’Association Bosnie et Herzégovine 2005

(http://www.bosnia2005.org ) ; Christophe Solioz en est le directeur exécutif.


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