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Un génocide qui dérange

jeudi 8 mars 2007


Le 26 février 2007, la Cour internationale de Justice a rendu son jugement concernant la responsabilité de la Serbie devant les massacres commis en Bosnie durant la période 1992-1996. Elle a estimé que l’État n’avait pas directement "commis de génocide" et n’avait pas "œuvré dans ce but". Même si les chiffres sont encore sujet de débat, on dénombre au moins 105 000 morts ), dont 3 500 enfants rien qu’à Sarajevo,1,8 millions de déplacés, quelques 30 000 viols- pour une population de 4,5 millions. La Cour s’est contentée de préciser que les autorités serbes auraient dû prendre toutes les mesures en leur pouvoir pour tenter de prévenir le génocide qui a eu lieu à Srebrenica en juillet 1995 au cours duquel les forces serbes de Bosnie ont tué plus de 8 000 musulmans bosniaques,. Ni le siège de Sarajevo, ni les massacres commis sur tout le territoire bosniaque, ni les viols systématiques n’ont été inclus dans cette sinistre comptabilité, estimant qu’il n’y avait pas assez de preuves pour conclure à un genocide sur le territoire de la Bosnie.

En tant qu’activistes engagées dans la mouvance humanitaire qui a suivi la guerre en ex-Yougoslavie à partir de 1992, nous ne pouvions pas rester silencieuses devant ce verdict aussi inacceptable qu’incompréhensible

Arlette Denichoux et moi-même (tout comme quelques rares autres petites ONG françaises à l’époque) avions chacune mis en place une aide active à la population civile de la Bosnie à partir de 1993, portées par un formidable élan de solidarité associative à l’époque et inimaginable aujourd’hui, qui allait à l’encontre de la politique française officielle de Mitterand, résolument pro-serbe en raison d’anciennes alliances datant de la Première Guerre Mondiale. Arlette, au sein du Collège Jeanne d’Arc à Limoges dans lequel elle enseigne, avait créé dans ce but, une association humanitaire (JDA Évasion), et organisé (entre autres) d’importants convois d’aide médicale, alimentaire et de matériel scolaire une fois par an, jusqu’en 2006. Ces convois furent destinés à partir de 1995, à la population rescapée du massacre de Srébrénica, qui croupit aujourd’hui encore dans des camps ( toujours provisoires ) de réfugiés autour de Tuzla et de Srebrenica. Chaque année, des collégiens l’accompagnaient dans ce périple. De mon côté, j’ai créé l’association ‘Enfants de Bosnie’ ) Paris, plus précisément à Malakoff, travaillant directement avec une association de femmes de la banlieue de Sarajevo, Dobrinja près de l’aéroport, particulièrement malmenée, nous nous sommes occupées de la poursuite de l’éducation sous les bombardements et surtout de la reconstruction d’une importante école primaire. Logées toujours chez l’habitant, Arlette et moi-même avons connu la guerre en direct, des bombardements jusqu’aux effets à long terme sur une population toujours en état de choc et de désarroi. En tant que sociologue, j’ai pu personnellement étudier l’unique résistance féminine mise en place dans les foyers. Nous sommes témoins d’un programme de destruction systématique et de génocide téléguidé par la volonté nationaliste expansionniste de Slobodan Milosevic, œuvrant par les armes et dans le sang, à son projet d’une Grande Serbie, ethniquement purifiée. J’ai accompagné Arlette lors d’un de ces voyages sur les lieux du massacre, des scènes de dévastation, les décombres de maisons souillées de slogans racistes serbes, et toutes ces femmes, ombres hagardes, folles de douleur cherchant la trace de maris, de frères, de fiancés, de fils. Ainsi la Serbie est excusée, alors pourquoi avoir traîné Milosevic devant les tribunaux ? Aurait-il été déclaré innocent ? C’est un peu comme si on avait exonéré l’Allemagne des crimes commis par leurs alliés croates, lettons, vychistes . Ou comme prétendre que les principaux camps de concentration et d’extermination se trouvant en Pologne, l’Allemagne nazie n’en était pas coupable, sa seule responsabilité résidant dans le fait d’avoir pudiquement fermé les yeux.

En Bosnie, aujourd’hui, à l’annonce du verdict, la réaction de celles et ceux, anonymes, qui attendent et réclament non pas vengeance mais simplement justice afin d’enfin pouvoir faire leur deuil depuis 13 ans, est le dégoût, l’écœurement, un abattement profond et une insondable incompréhension. En Serbie, on jubile. Les volontaires de Belgrade qui venaient passer le week-end, durant quatre années de siège, à canarder du haut des collines de Sarajevo - on allait tirer au sniper comme on va à la chasse - doivent être confortés dans l’idée que tuer du Bosniaque, relève effectivement plus du sport que du crime. Et que dire de Messieurs Mladic et Karadzic, inculpés de crimes contre l’humanité... mais toujours en liberté. La raison du plus fort. Une fois encore. En France, personne ne semble avoir réagi avec vigueur, nos grands penseurs, politiques et autres pseudo-décideurs sont bien trop occupés par les élections.

Arlette et moi, activistes consciencieuses sans fanfaronnade , avons honte de nous prétendre européennes, honte de cette soi-disant cour de justice de La Haye censée être exemplaire des façons de faire démocratiques et pondérées de l’Europe post-Nuremberg, en principe aux antipodes des justices expéditives sensées elles, caractériser celles des ‘autres’. À une époque qui s’enorgueillit de sacraliser le travail de mémoire auprès des jeunes générations et la reconnaissance des crimes de guerre pour « que cela ne se reproduise plus » cette dictature de l’amnésie, ce révisionnisme imposé, sont criminels. Faut-il reconnaître le génocide arménien sans mettre en cause la responsabilité des autorités ottomanes ? La Turquie a besoin d’accepter cette mise en cause pour s’avancer dignement dans une Europe où elle a sa place. Il devrait en être de même pour la Serbie si elle prétend un jour rejoindre la C.E.

Accepter docilement la juridiction de La Haye signifie cautionner l’idéologie fasciste serbe qui a indubitablement mené à des massacres qui constituent les faits de guerre les plus graves en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Cet ignoble triomphe de l’injustice entre dans une logique à présent mondialisée qui accepte froidement et sans états d’âme, le risque d’être le prélude (une sorte de Munich) à une guerre qui pourrait bien être fatale ce coup-ci, à tout véritable et sincère dessein démocratique.

Carol Mann sociologue (cmann@femaid.org), Arlette Denichoux (arlettedenichoux@yahoo.fr), enseignante, activistes humanitaires.


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