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Après l’assassinat de Zoran Djindjic

dimanche 16 mars 2003


L’assassinat de Zoran Djindjic est affligeant comme révélateur de l’état de la Serbie. Il est déplorable, parce qu’avec la disparition de celui qui avait été le principal organisateur de la chute de Milosevic, le pays se trouve privé d’un dirigeant qui, malgré bien des errements et des convictions parfois trop flexibles, semblait être le seul à pouvoir entraîner la Serbie sur la voie du redressement en la réintroduisant dans le concert des nations européennes.
Pour dramatique qu’il soit, l’événement n’en est pas pour autant surprenant. Il prend place dans la longue suite de meurtres et de règlement de comptes qui ont jalonné la scène intérieure serbe depuis le règne de Milosevic et se sont poursuivis depuis le départ de celui-ci. Est-il nécessaire de souligner que cette violence chronique n’était que l’arrière-fond de massacres bien plus dévastateurs, qui ont décimé les populations hors de Serbie pendant les années des guerres déclenchées par le pouvoir de Belgrade ?
Au-delà des interrogations qui se profilent sur l’avenir de la Serbie et, par conséquent, sur celui de la région, le retentissement de ce crime devrait amener à réévaluer la portée de la "révolution" du 5 octobre 2000. Les chancelleries occidentales, tout à leur satisfaction de voir écarté un Milosevic devenu infréquentable, ont célébré avec démesure le triomphe de la démocratie en Serbie. Elles n’ont pas voulu relever que les luttes internes pour le pouvoir, qui faisaient rage à Belgrade, avaient épargné, dans leurs fondements, les principaux piliers du régime réputé déchu : armée, police, justice, alternativement ou successivement ménagés ou utilisés, avec leurs liaisons mafieuses, par l’un ou l’autre des clans en présence.
C’est probablement parce que Zoran Djindjic, pour des raisons qui ne manquent pas, s’était décidé à porter le fer dans toutes les plaies de la société serbe post-milosevicienne, y compris celle de l’impunité de Mladic et consorts, qu’il a été abattu.
Après la juste expression de l’indignation et des regrets viendra le moment du "que faire ?" pour la société serbe et ses représentants politiques ainsi que pour les intervenants extérieurs, en premier lieu les responsables européens.
Le premier réflexe des amis politiques du Premier Ministre assassiné a été de donner la chasse aux auteurs présumés de l’attentat et à leurs supposés complices. Près de 200 personnes étaient arrêtées dès le surlendemain de la mort de Djindjic ; la luxueuse demeure, illégalement construite, d’un chef mafieux notoire, a été symboliquement détruite. Les autorités n’ont pas tardé à désigner comme coupables ces fameuses mafias, oubliant que celles-ci avaient pignon sur rue, que leurs chefs étaient connus et honorés, que "Bérets rouges", "Bérets verts", "Tigres" et "Aigles" de toutes les couleurs avaient été ou demeuraient encore intimement mêlés à l’appareil d’Etat dans la guerre et la paix, dans l’économie et la politique, dans la police et l’armée, dans le sport et l’industrie des divertissements populaires.
Les gardes du corps de Mladic appartiendraient-ils à un autre monde que les snipers qui ont tué Djindjic et ceux-ci n’auraient- ils pas été poussés à commettre leur forfait sous le coup de l’insupportable pression du TPIY, avide de s’emparer de nouvelles proies ? Ces questions surgissent de l’éditorial du "Monde" daté du 18 mars, qui n’hésite pas à trouver la raison principale de l’actuelle situation de la Serbie dans les entraves que les Etats-Unis mettent à l’aide internationale à Belgrade en prétendant la conditionner à la pleine coopération des autorités serbes avec le TPIY. Le Tribunal de La Haye y est accusé, pour sa part, de ne pas faire preuve de pédagogie dans l’administration du procès de Milosevic. L’Europe se voit seulement reprocher son manque de générosité, le rafistolage Serbie-Monténégro, auquel pourtant personne ne croit, étant mis à son crédit. Si l’on comprend bien l’éditorialiste du "Monde", qui fut souvent mieux inspiré sur les affaires yougoslaves, il ne faudrait surtout pas brusquer la Serbie, mais lui laisser le temps de se débarrasser elle-même de ses fantômes. Il faudrait, en somme et par exemple, réfréner les revendications intempestives de la trop fougueuse Carla Del Ponte.
Le malheur est qu’il ne s’agit pas de fantômes, mais de groupes qui agissent réellement dans tous les secteurs et à tous les niveaux du pays. Ils étaient hier le bras armé de Milosevic, le principal instrument de ses crimes. Ils se battent aujourd’hui pour préserver le fruit de leurs rapines, maintenir leurs positions dans la société, empêcher le pays de faire la clarté sur son passé, sa situation présente et son devenir dans la région et en Europe. Le meilleur moyen de soutenir la Serbie n’est pas d’aller dans le sens de ses récriminations en l’assistant inconditionnellement, mais de l’inciter et de l’aider à briser les chaînes qui la retiennent dans la prison de ses fantasmes. Ce n’est pas le TPIY qui conforte la majorité des Serbes dans leur refus de faire face à leurs responsabilités , c’est la majorité de leurs élites qui refusent d’ouvrir les yeux sur une réalité douloureuse.
S’il est une leçon à tirer de l’assassinat de Zoran Djindjic, c’est qu’il n’y a rien à espérer d’une conciliation avec les forces qui, après avoir détruit l’espace yougoslave, sont restées puissantes en Serbie où elles disposent de relais influents à l’intérieur de la société et de l’Etat. C’est sur leur aptitude à désigner, à combattre et à défaire ces ennemis que seront jugés les successeurs du Premier Ministre assassiné.

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