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Pourquoi a-t-on tué Srebrenica ?

dimanche 4 août 2002


texte de Rade Vukosav

Il y a sept ans, Srebrenica tombait et 8.000 personnes environ étaient massacrées. Il s’agit là du plus terrible crime jamais commis en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce qui est arrivé à Srebrenica et à ses habitants le 11 juillet 1995 était prévisible, tout cela ayant été prémédité depuis longtemps déjà, depuis la parution de « Nacertanija » (projet d’une grande Serbie) rédigé par le ministre serbe Ilija Garasina en 1844 et réalisé dans la pratique au cours de toutes les guerres des Balkans, et plus particulièrement en 1941, dans l’esprit de l’idéologie de Draza Mihailovic et de sa vision d’une Serbie ’homogène » ; puis au cours de la révolution antiburaucratique de Milosevic et de « l’avènement du peuple » en 1988, jusqu’à l’agression contre la B-H, bien conçue, encore mieux exécutée, dont les « acquits » ont malheureusement été avalisés par les Accords de Dayton.

Il est évident que Ratko Mladic a été le parfait réalisateur du rêve grand-serbe, ayant conquis et « nettoyé » la moitié du territoire bosniaque. Pourquoi Srebrenica lui aurait-elle échappé ? - Cette « Zone protégée » - ’défendue’ par les Nations Unies. La prise de Srebrenica et le « nettoyage » qui a suivi sont considérés comme « l’une des plus grandes victoires de l’armée serbe », un « exploit » digne d’être célébré au son de la guzla, à la gloire de Karadzic et Mladic, les « nouveaux chevaliers et héros serbes ».

Ceux qui ont perpétré ces crimes et ceux qui les ont aidés et encouragés, se refusent à condamner les criminels, ils accusent au contraire l’Occident, l’Amérique, la CIA, le Vatican, le Tribunal pénal de La Haye et se contentent de dire : « C’était la guerre. Ce sont eux qui ont commencé les premiers (c’est là en effet ce que nos médias ont toujours affirmé), et celui qui conquiert des territoires en temps de guerre les garde, ils lui appartiennent... nous étions les plus forts.. De quel droit l’Occident se mêle-t-il de nos affaires. Celui qui aide l’Occident et la Haye, celui-là oeuvre contre les intérêts nationaux des Serbes. Et comment un Serbe, grand Dieu .. peut-il s’élever contre d’autres Serbes !... » Heureusement que, nous autres, ressortissants du peuple serbe ne partageons pas tous ces mêmes opinions, une grande partie de ce peuple s’est rendue compte du grave danger que représentait pour nous la politique de Milosevic.

Savic Djurisic, chef des tchetniks durant la Deuxième guerre mondiale, décoré de la Croix de fer - haute décoration décernée par Hitler - avait frayé le chemin. Là où Djurisic s’est arrêté, Mladic a continué. Non seulement Srebrenica, mais la B-H tout entière est depuis longtemps inclue dans les ambitieux projets politiques serbes. Dans un rapport envoyé par Pavle Djurisic à Draza Mihajlovic à propos des attaques menées contre les Musulmans bosniaques en 1943, il est écrit : « Etat-major du détachement des tchetniks de Limsko-Sandjak : 13 février 1943. Actions à Pljevaljski, Cajnik et Foca contre les musulmans - mission accomplie. Ces attaques ont débuté à l’heure précise, telle qu’elle avait été prévue. Les commandants des unités ont tous exécuté les ordres reçus à la satisfaction générale. La résistance de l’ennemi a été négligeable, du début jusqu’à la fin.... Dès la nuit du 7, nos détachements se trouvaient aux abords de la Drina ; la résistance a été vite surmontée - le jour même dans l’ensemble - puis les territoires libérés ont été nettoyés. Dans les trois arrondissement concernés, les villages musulmans ont été entièrement brûlés, aucune maison n’a été épargnée. Tous les biens ont été détruits, mis à part le bétail et le blé. Nous avons ordonné et prévu la confiscation de la nourriture de la population et du bétail en certains lieux, afin de stocker cette nourriture à l’intention de nos unités restées sur place pour poursuivre le nettoyage et surveiller le terrain...Il a été procédé, au cours de cette opération, à l’extermination totale des musulmans, quelque soit leur sexe ou leur âge.

Pertes - Nos pertes s’élèvent à 22 morts, dont 2 par accident et 32 blessés. Chez les musulmans ; environ 1.200 combattants et 8.000 autres victimes : femmes, vieillards et enfants.. » (Extrait du document n° 37, Recueil XIV, 2, p.184-185 du livre de Branka Latas, « Coopération du tchetnik Draza Mihajlovic avec les occupants et les oustachi - 1941-1945).

Donc un nombre proche de celui des morts de Srebrenica.

Le nettoyage ethnique de Djurisic en Bosnie de l’Est a précédé celui de Mladic en B-H, c’est-à-dire l’élimination des Boshniaques et des Croates. Il y a eu aussi d’autres « nettoyages » dans l’histoire de la B-H, liés à la négation même de cet Etat. La Bosnie-Herzégovine a toujours été qualifiée, dans la politique serbe, de « terre serbe », située en « Bosnie-Herzégovine serbe ». Le régent Aleksander Karadjordjevic, dans un célèbre discours prononcé le 16 juillet 1914, à Nis, avait déclaré entre autres :

« Un grand malheur s’est abattu sur notre Serbie. L’Autriche-Hongrie nous a déclaré la guerre. Nous devons maintenant tous faire preuve d’héroïsme et demeurer unis. Il y a 36 ans que l’Autriche-Hongrie s’est emparée de la Bosnie-Herzégovine serbe... » « Politika », 4.VIII.1914. La Bosnie-Herzégovine « serbe », donc.

Rappelons que la Bosnie, dès sa création et celle du Royaume bosniaque au Moyen-âge, au cours de l’occupation turque et du règne de l’Autriche-Hongrie, a toujours porté le nom de Bosnie - de Bosnie-Herzégovine. Tant à l’époque ottomane qu’au temps de l’Autriche-Hongrie, la B-H avait un statut administratif et politique indépendant et jouissait d’une large autonomie - ceci jusqu’en 1918, époque où le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes a choisi d’ignorer la B-H.. au sein de ce Royaume, la Bosnie-Herzégovine n’existait pas...

Les nationalistes serbes n’ont jamais accepté les frontières tracées par l’AVNOJ (Conseil national de libération de la Yougoslavie) et surtout pas la reconnaissance d’une nationalité musulmane et de son autonomie. Pourquoi ? Car cela empêchait la Bosnie de devenir serbe.

En 1917, à Corfou, le gouvernement du Royaume de Serbie dirigé par Nikola Pasic avait établi un plan de nettoyage ethnique tendant à intégrer une Bosnie qui aurait répudié sa foi à une Serbie homogène. Ivan Mestrovic, membre du Comité yougoslave préconisant la création d’un Etat commun réunissant les Slaves du Sud avait souligné, à Corfou même : « Notre attitude vis-à-vis de la Bosnie sera le test de notre maturité politique ». Le ministre Stojan Protic lui avait répondu : « Laissez-nous donc faire. Nous avons une solution pour la Bosnie. Lorsque notre armée aura franchi la Drina, nous donnerons aux Turcs 24 heures, ou 48 heures à la rigueur, pour reprendre la foi de leurs ancêtres et ceux qui refuseront, nous les pendrons haut et court, comme nous l’avons fait autrefois en Serbie ». Les autorités yougoslaves s’étant prononcées contre, ce projet fut abandonné.... Pourtant la violence s’est poursuivie..Cette même politique a été mise en oeuvre au cours de la guerre 1991-1995, avec son cortège de crimes et d’horreur....Ces séries de massacres ont été inspirés, entre autres, par la « poursuite des renégats », projet adopté au Monténégro en 1711 et présenté par P.P. Njegos dans « Gorski vjenac » comme un « exploit » héroïque. Malheureusement, ceci fait partie, aujourd’hui encore, de notre légende, et lorsqu’on la chante aux sons de la guzla, c’est une véritable incitation à la haine, cette haine qui n’est qu’à un pas du crime. « Ces « valeurs » ont été réactualisées à diverses époques, chaque fois que cela pouvait aider l’élite nationaliste extrémiste à atteindre ses sombres objectifs. Les mythes, les poèmes, la guzla et les médias avaient vite fait d’attiser le feu... La cible étant aujourd’hui les Musulmans de Bosnie. ....La haine est entretenue, retransmise à travers les mythes, les manuels scolaires, la presse, les médias électroniques, la religion... Tout cela sous forme de sombres projets pour créer une grande Serbie et guerroyer en vue de « libérer les terres serbes », « convaincre les renégats de revenir à la religion de leurs ancêtres, ou les massacrer... Proclamer que nous sommes « un peuple élu » et ne pouvons vivre qu’en tant que nation dominante ...

D’où la résistance et l’obstruction à tout changement, ou à la coopération avec le Tribunal de la Haye ; d’où le refus de Belgrade, et de Banja Luka surtout, de respecter leurs engagements internationaux .

Si toutes les institutions de la communauté internationale avaient vraiment voulu l’empêcher, Srebrenica ne serait pas tombée. Le malheur de la Bosnie est que sa véritable histoire n’est pas connue. Mises à part de vagues promesses sur le bombardement des positions de l’armée de Mladic, il n’y a rien eu d’autre. De plus, pourquoi, après la chute de Srebrenica, le Conseil de sécurité n’a-t-il pas posé un ultimatum à la Republika Srpska, la sommant de libérer la ville en quelques heures, au lieu de lui accorder tacitement toute cette zone, ce qui a permis à Mladic de proclamer de manière spectaculaire : « Je fais don de cette ville au peuple serbe ! » Où étaient les Nations unies, où était l’Europe ? S’agissait-il d’une entente entre certains facteurs internationaux sur la nécessité de partager la Bosnie ? Faut-il les croire lorsqu’ils insistent sur l’intégrité définitive de l’Etat de B-H, ou l’actuelle division en « entités » n’est-elle qu’une ruse pour rediviser le territoire. Y aura-t-il une justice pour Karadzic et Mladic « qui ont défendu le peuple serbe les mains nues », comme l’on écrit nos médias ?

Si Franz Ferdinand a été tué à Sarajevo au nom de la « Bosnie serbe », ...il ne faut pas s’imaginer que les milieux nationalistes à Belgrade et Banja Luka renonceront un jour à la Bosnie. Voici une anecdote très significative : Dans l’autobus qui relie Belgrade à Bosanski Novi .., un policier de la RS vérifie les cartes d’identité des voyageurs à la frontière. L’un des voyageurs (de Belgrade) ayant parlé de Bosnie, le policier a déclaré » . « Vous n’êtes pas ici en Bosnie, vous êtes en Republika srpska » ! En RS, tous les noms ont été changés, désormais tous les noms sont serbes. Et tout est fait pour empêcher le retour des Boshniaques.... ..

La chute de Srebrenica n’est pas due au hasard, cela fait partie du projet grand-serbe mis en oeuvre depuis de longues années dans ces contrées.

Nous devons lutter avec volonté et obstination pour promouvoir une société citoyenne, où il n’y aura ni haine nationaliste, ni guerres. ( Ce texte a été publié dans la revue "Helsinki charter - juillet/août 2002" du Comité Helsinki pour les droits de l’homme en Serbie).


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