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L’AMERE VICTOIRE DES "DROITS-DE- L’HOMMISTES"

jeudi 2 janvier 2003


par Laurent Joffrin

Les "naïfs" avaient raison. Les "réalistes" se sont lourdement trompés. Voilà la nouvelle qui nous vient soudain d’ex-Yougoslavie à la faveur d’un témoignage décisif, historique, produit devant le Tribunal pénal international. La grande majorité des journalistes qui couvraient le conflit bosniaque (1), les intellectuels, la revue "Esprit", le Comité (l’Association - N.D.L.R.) Sarajevo, Bernard-Henri Lévy, Jacques Julliard, Alain Finkielkraut ou encore les humanitaires comme Rony Brauman ou Bernard Kouchner, qui tous ont à leur manière dénoncé le nettoyage ethnique en Bosnie et demandé une intervention européenne. Les "réalistes" ? Les intellectuels proserbes comme Patrick Besson, les souverainistes de tout poil, les experts prétendument compétents du Quai d’Orsay et surtout les responsables successifs de la politique étrangère de la France ont, au mieux, laissé faire les assassins et, au pis, nié et favorisé un crime contre l’humanité dont la réalité vient d’être définitivement établie.

On le sait, l’actualité est amnésique. Tel débat, telle polémique qui a agité l’opinion, les politiques, les intellectuels pendant des mois tombent invariablement dans l’oubli dès que d’autres événements les supplantent dans l’esprit public. Pourtant, il est bon, de temps en temps, de se retourner sur le présent. Pour une fois, dix ans après, un document permet de dire clairement : celui-là a eu tort et cet autre raison.

On se rappellera les termes de cette âpre controverse. Pour les militants, les écrivains, les humanitaires qui se mobilisèrent en faveur de la Bosnie, le gouvernement de Belgrade, dirigé par Slobodan Milosevic, et celui de Pale, dont Radovan Karadzic était la figure la plus connue, avaient médité un partage sanglant de l’ancienne Bosnie-Herzégovine, qui délimiterait trois territoires distincts et homogènes, dévolus respectivement aux Serbes, aux Croates et aux Musulmans. Par des moyens de terreur, ces deux gouvernements avaient donc résolu de chasser de chez eux les Croates et les Musulmans qui habitaient, souvent depuis des siècles, dans le territoire convoité par les Serbes. Certes des exactions étaient également commises par les autres parties. Mais elles n’avaient ni la même ampleur ni surtout cette nature concertée et systématique. Ce projet criminel, inédit en Europe depuis 1945, qui se développait sous les yeux des Européens, méritait, selon les militants d’une Bosnie démocratique et multiethnique, la réaction la plus vive et, le cas échéant, une intervention armée des grandes démocraties.

En face de cette protestation morale, une coalition goguenarde de politiques, de diplomates, d’analystes et de penseurs se répandit bientôt en sarcasmes. Vous n’y connaissez rien, disaient-ils. Les Serbes, les Croates et les Musulmans se battent en Bosnie depuis la nuit des temps. Choisir entre eux, c’est préférer tout d’un coup la peste au choléra. Il s’agit d’une guerre ancestrale où chacun a ses torts et ses raisons, où les crimes sont partagés, où il n’y a ni bons ni méchants. Seuls les "naïfs", les "droits-de-l’hommistes", ajoutait-on, invoquent le droit international et la morale, alors qu’il n’y a dans cette région aucun peuple pour racheter l’autre. Rien ne prouve, d’ailleurs, qu’un plan concerté de massacre et de conquête ait été mis en œuvre par les leaders serbes. Les atrocités observées des trois côtés ne sont que le regrettable sous-produit d’une très ancienne guerre.

Les militants et les humanitaires gagnèrent la bataille de l’opinion mais les tenants de la real-politik celle de la diplomatie. En dépit des efforts de l’Union européenne, c’est la politique la plus classique qui prévalut dans les chancelleries. On se garda d’intervenir pendant des années. On condamna les exactions, en sous-main, chacun soutint la partie qui lui paraissait la plus proche de ses vues, par exemple les Croates pour les Allemands ou les Serbes pour les Français. Il fallut attendre une tardive prise de conscience, l’intrusion américaine et le bombardement subséquent des forces serbes pour qu’un compromis fût enfin imposé à Dayton (Ohio), qui ramena un semblant de paix civile à défaut d’une solution satisfaisante. Et chacun resta sur ses positions.

Or voici qu’un témoignage décisif vient trancher l’affaire : celui de Biljana Plavsic, ancienne présidente des Serbes de Bosnie, proche de Radovan Karadzic pendant toute la guerre. Traduite devant le TPI, soucieuse de limiter la condamnation qui la guette, cette femme, qui fut l’une des plus cruelles protagonistes de la guerre a livré à ses juges une déclaration qui lève toutes les ambiguïtés. "Plusieurs individus, a-t-elle écrit dans un document transmis au tribunal, ont participé à la conception et à l’exécution de l’objectif de séparation ethnique forcée" en Bosnie. Parmi ces dirigeants, elle cite Slobodan Milosevic, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, ajoutant que Karadzic se rendait souvent à Belgrade pour prendre les instructions de Milosevic. Ce plan ajoute-t-elle, comprenait "une campagne discriminatoire de persécutions" contre les Croates et les Musulmans . L’aveu est historique. Jusque-là seules des déductions fondées sur le comportement des troupes serbes ou les témoignages des comparses avaient tendu à prouver le plan de purification ethnique. La confession de Mme Plavsic conforte les accusations les plus graves et les plus anciennes lancées contre la partie serbe. La messe est dite : une action concertée pouvant être assimilée à un crime contre l’humanité a bien été mise en œuvre au cœur de l’Europe quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

On dira que l’affaire est ancienne et que l’erreur s’oubliera, chassée par d’autres erreurs et d’autres guerres. Certes. Mais il est bon, une fois de temps en temps, de donner aux dissensions publiques une conclusion claire. Moqués, ignorés, les "droits-de-l’hommistes" étaient pourtant dans le vrai. Qu’on se le dise...

(Article publié dans "Le Nouvel Observateur, n° 1990 du 26-12.2002)


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