Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

Association Sarajevo

Accueil du site > Informations > sur la B.H. > L’affaire "ORAO"

L’affaire "ORAO"

vendredi 9 août 2002


L’affaire de l’exportation d’armes vers l’Irak, soumise aux sanctions des Nations Unies, a placé au second plan les calculs post-électoraux sur les futures coalitions et la formation les nouveaux pouvoirs exécutifs. Il est vrai, que la Présidence de BH - chef collectif de l’Etat - est déjà constitué, mais c’est là un fait plus ou moins incontestable, les membres de cet organe ayant été élus directement, aussi la victoire des trois candidats nationaux/nationalistes ne peut pas être remise en question.

Les preuves d’une coopération entre l’usine "ORAO" (Aigle) de Bijeljina, ville située en Republika Srpska, et le régime militaire irakien a attiré l’attention de la communauté internationale sur la Bosnie-Herzégovine, et surtout des Etats-Unis, qui tiennent à tout prix à faire tomber Saddam Hussein. Il est évident que les services secrets américains ont fait du bon travail et ont découvert que cette usine se chargeait de réparer les moteurs des MIG-21 irakiens, ces mêmes avions que possède l’armée "yougoslave", qui coopère étroitement avec la Republika Srpska. On a par ailleurs découvert au même moment qu’une firme de Belgrade collaborait également avec l’Irak, probablement dans ce même domaine, ce qui pourrait mettre en exergue l’aspect criminel - et même peut-être au niveau de l’Etat - des liens entre les Serbes, des deux cotés de la frontière. Mais il semblerait par ailleurs que ces deux usines coopéraient avec des compagnies de l’autre entité - la Fédération de BH - ce qui place l’ensemble de la région dans une situation délicate et scandaleuse - le danger de se voir accusé de violer les sanctions internationales contre l’Irak.

Suite aux pressions américaines, les autorités de la Republika Srpska ont mené une enquête qui a démontré que la fabrique "ORAO" était en relation avec les milieux militaires de l’Irak. Le ministre de la défense de la RS a démissionné (ainsi que le chef de l’Etat major de cette même entité) et une enquête est en cours pour déterminer qui d’autre était au courant de la violation des sanctions ( NDLR : il est curieux de constater qu’au moment de l’éclatement de l’affaire, le ministre de la défense et le chef de l’Etat major de RS se trouvaient en Birmanie, Etat faisant également l’objet de sanctions, tout comme l’Irak !). On soupçonne les plus hautes autorités de cette entité d’avoir été au courant, ce qui pourrait entraîner un véritable désastre sur le plan politique en Republika Srpska. Le State department a déjà donné l’ordre à la Republika Srpska d’arrêter et de juger les responsables de cette affaire ; dans le cas contraire, elle devra en subir les conséquences. Le premier ministre Mladen Ivanic, apparemment effrayé par tout ce qui pourrait en découler, a déclaré qu’il n’était en aucun cas lié à cette affaire, la meilleure preuve étant qu’il s’est personnellement engagé pour résoudre au plus vite cette crise. Il a ajouté que toutes les personnes associées à ce scandale seront appelées à en répondre. Ce qui a un peu calmé les Américains, qui ont néanmoins souligné qu’ils s’attendaient à ce que l’on passe immédiatement aux actes..

L’affaire est extrêmement délicate pour la Bosnie-Herzégovine en raison de l’important engagement de la communauté internationale dans ce pays - des Etats-Unis plus particulièrement - sur le plan politique et surtout financier. Aussi ne faut-il pas s’étonner que cette affaire ait fait tant de bruit. Objectivement parlant, si l’on s’est contenté de procéder à la réparation des vieux moteurs des MIG, ce qui prend pas mal de temps - et d’ailleurs à l’aide d’une technologie datant du temps du socialisme yougoslave - on ne saurait dire qu’il s’agit d’une véritable coopération militaire. Mais ce qui est grave, c’est le fait d’avoir "poignardé dans le dos" le principal donateur, d’où les réactions politiques à cette affaire. .

Mais, pour en revenir aux membres de la Présidence de la B-H, qui compte Mirko Sarovic parmi ses membres. C’est dans ce cadre précisément qu’il pourrait avoir à répondre pour la collaboration de la RS avec l’Irak. Car il était auparavant président de la Republika Srpska. Et les observateurs estiment que le président d’un pays (ou d’une entité dans le cas précis) ne pouvait pas ne pas être au courant de toute cette affaire. Par ailleurs, il est membre de la ligne dure du Parti nationaliste SDS (Parti démocratique serbe), lequel parti a de solides base à Bijeljina précisément, et à l’usine "Orao" en particulier. On attend de voir les résultats des investigations.

Mais le membre croate de la Présidence, Dragan Covic, a lui aussi une " épée de Damocles" au dessus de la tête. En effet, une enquête en cours aurait démontrer qu’à l’époque où il était vice-premier ministre de la Fédération de B-H, il aurait - ce qui est contraire à la loi - exempté la fabrique de production de viande "Lijanovici" du versement des droits de douane, ce qui aurait provoqué un "trou" de 43 millions de marks dans le budget fédéral ! Si cela devait s’avérer exact, deux des membres de la Présidence tricéphale pourraient bien se retrouver en prison ! A ce moment-là toutes les belles paroles prononcées par ces messieurs à l’occasion de l’entrée en exercice de la Présidence, soulignant la nécessité de promouvoir la coopération, la tolérance nationale et une véritable prospérité en Bosnie, resteraient vides de sens. Ce genre de discours venait jusqu’à présent généralement des membres des autorités bosniaques. Or, cette fois-ci Sulejman Tihic, membre bosniaque de la Présidence, s’est montré plutôt réservé et sarcastique. Mais enfin, pour le moment, aucune enquête n’a été ouverte contre lui.

En attendant, les négociations sur la constitution du pouvoir exécutif au niveau des entités et de l’Etat, soulèvent des difficultés. Il semblerait qu’en Republika Srpska, le PDP (Parti du progrès démocratique) du premier ministre Mladen Ivanic ait décidé de former une nouvelle coalition avec le SDS (Parti nationaliste serbe). Donc de rejeter l’offre du parti SNSD (des Socio-démocrates indépendants de l’ancien premier ministre Dodik) pour essayer de s’assurer la majorité au parlement. Cependant, on ne voit pas quels seraient les petits partis prêts à soutenir le SNSD et le PDP pour que ceux-ci obtiennent une majorité de 51%.

Dans la Fédération B-H, rien n’est encore sûr, bien que l’on ait cru, à un certain moment, que les deux partis nationalistes (le SDA d’Izetbegovic et le HDZ, parti des nationalistes croates), n’auraient aucun mal à obtenir la majorité parlementaire. Or, la règle introduisant des "sièges de compensation" a troublé leurs plans. En effet, la commission électorale a introduit une règle selon laquelle les partis n’ayant pas atteint le seuil de 3% des suffrages aux dernières élections, peuvent obtenir un ou deux sièges au parlement s’ils ont remporté des voix dans plusieurs circonscriptions. Les trois partis nationalistes victorieux (SDS, SDA et HDZ) ont violemment protesté, exigeant que seuls les partis ayant atteint le seuil des 3% puissent obtenir des "sièges compensatoires". Ces partis ont porté plainte devant le Tribunal constitutionnel, mais cette plainte a été rejetée. Les petits partis susceptibles d’obtenir des "sièges de compensation" sont généralement opposés aux trois partis nationalistes. Sur quoi le parti SDA a proposé la constitution de gouvernements "d’unité nationale" au niveau de la Fédération et de l’Etat. Cette offre a été acceptée par le Parti pour la B-H d’Haris Silajdzic qui, jusqu’aux élections d’octobre, faisait partie de la coalition du SDP (Parti social-democrate). Or, le SDP a rejeté cette offre, restant fidèle à son principe de ne pas collaborer avec les partis nationalistes. Car le SDP risquerait dans ce cas de perdre les 15% obtenus aux élections.

Toutefois, il serait possible qu’au niveau de l’Etat bosniaque, le gouvernement soit formé par des partis susceptibles de se retrouver sur les bancs de l’opposition dans les parlements de leurs entités. En Republika Srpska, le parti SNSD, qui a des assises solides, a déjà offert au parti SDP de faire coalition, celui-ci en a fait de même avec le Parti pour la B-H. Si cette coalition se faisait et si elle obtenait le soutien des "sièges compensatoires", alors il pourrait se former une majorité au Parlement de B-H.

Cependant, quelques soient les gouvernements, ils seront forcés de respecter les règles, très strictes, imposées par la communauté internationales. Ainsi, le Haut Représentant de la communauté internationale en B-H, a déjà ordonné aux futurs gouvernements d’introduire la TVA avant la fin de l’année en cours et, d’une manière générale, reformer le système fiscal, tout ceci au niveau de l’Etat. Il a également demandé la création, toujours au niveau de l’Etat, d’un tribunal chargé de juger les grandes affaires criminelles. Jusqu’à présent toutes ces affaires étaient de la compétence des entités. Les propositions du HR vont vers le renforcement de l’Etat central. Certains partis de la Republika Srpska ont déjà annoncé qu’ils s’opposaient à ces exigences du HR, tout en sachant qu’en fait ils n’auront pas le choix. D’autant plus que l’affaire "Orao" représente une menace pour les hommes politiques en RS. En outre, l’Union européenne a fait de ces exigences une condition préalable à tout rapprochement de la B-H à l’UE.

De sorte que, dans les deux entités et au niveau de l’Etat central, les autorités devront se plier aux ordres de la communauté internationale, ce qui n’est vraiment pas une nouveauté. Cependant, le fait que le mandat des nouveaux pouvoirs est désormais de quatre ans, cela devrait entraîner des changements importants. C’est ainsi qu’il est prévu que d’ici la fin de l’année 2003, tous les citoyens du pays devront avoir récupérer leurs bien. De même, à la fin de 2004, le problème des réfugiés devrait avoir été réglé. Deux importantes réalisations qui ne pourront aboutir qu’avec la coopération des autorités locales. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il n’y aura plus de réfugiés, que l’on pourra évaluer ce qu’est la composition nationale de la B-H. Mais, il est clair dès à présent, qu’elle sera très fortement conditionnée par la "purification ethnique" et par le fait que les citoyens, qui auront récupéré leurs biens, auront tendance à les vendre pour aller s’établir là où leur peuple est majoritaire. Il reste donc encore deux ans jusqu’à la fin de ce processus, soit la moitié du mandat des nouvelles autorités. Dans l’état actuel des choses, il restera aux nouveaux pouvoirs un goût amer dans la bouche.

Radenko Udovicic, journaliste à Mediaplan - pour l’Association Sarajevo.


© Association Sarajevo - 17, rue de l'Avre 75015 Paris - http://www.association-sarajevo.org/

Nous contacter - Référence légales - Suivre la vie du site RSS 2.0 - Plan du site - Espace privé - SPIP