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Un pont qui relie l’Est et l’Ouest

mercredi 28 juillet 2004


Le Vieux Pont était la fierté de notre ville - du temps, du moins, où Mostar était encore une vraie ville. Nous sommes restés longtemps, dix années presque, privés de l’une et de l’autre, privés du droit de nous enorgueillir. Ce Pont a-t-il vraiment été détruit ? Cela nous est-il vraiment arrivé ? Telles sont les questions qui nous ont hantées, qui ne nous ont jamais quittées depuis le jour où les obus ont détruit et abattu le Vieux Pont de Mostar, au mois novembre 1993. Lorsque nous fermions les yeux, nous le revoyions toujours tel qu’il était, le sentions, même après avoir perdu son image. " Il est là et sera là toujours", nous cherchions à nier l’évidence. Nous arrivions à nous convaincre que sa disparition n’était qu’une illusion, illusion temporaire, irréelle en fait. J’ai évoqué au cours de toutes ces années, à moi-même et aux autres, la beauté de notre pont, l’audacieuse harmonie de sa construction, la blancheur des pierres qui le composaient, l’image qu’il offrait jour et nuit, plus forte encore sous le soleil brûlant de cette terre rocailleuse, plus douce dans la pénombre du clair de lune. Erigé sous l’empire ottoman, au cours de l’été 1566 selon le calendrier chrétien, en 944 selon l’hégire musulman. On raconte que sur l’une des anciennes dalles une main aurait inscrit en arabe : " Ce pont est construit par un architecte nommé Hajrudin sous le règne de Soliman le Magnifique ". Le mot "most" (pont), intégré au nom de la ville elle-même, Mostar, se retrouve dans toutes les langues slaves.

Nous l’appelions "Vieux", comme les jeunes appellent leur père, ou leur copain. Nous nous rencontrions "sur le Vieux", faisions nos achats "sous le Vieux" ; les plus courageux d’entre nous plongeaient du haut du "Vieux" dans la rivière "la plus verte du monde", dans notre Neretva. Nous étions tout à fait persuadés que ses eaux étaient les plus pures au monde. Des deux côtés des rives, de hautes roches escarpées que les citadins de Mostar appellent des cavernes. Chacune d’elle a un nom, parfois un surnom, comme une marque d’affection : la"Zelenika", où poussent les figues sauvages et les grenadiers au goût poivré, qui surplombe de dangereux courants " ; "kapak", les grand et petit "Soko" à proximité de l’embouchure de son modeste affluent Radobolje ; puis, tout proche, "Glavar", qui rappelle un môle dans un petit port et sur la rive opposée, deux "Duradzika" - une plus élevée que l’autre, où les garçons s’entraînaient pour "sauter du Pont", les plus courageux sautaient même la tête la première, "volant comme des hirondelles". Les mouettes venues de la mer se posaient sur ces falaises et sur le Pont lui-même.

Et là, tout près, notre Mer, la Mer Adriatique.

Les Mostariens étaient fiers de voir ceux qui, du monde entier, venaient admirer leur Pont. Chacun d’entre nous garde en mémoire les paysans qui le traversaient, courbés sous leurs charges, les moutons et les touffes blanches qu’ils semaient derrière eux, les chèvres et la fiente qu’elles y déposaient, l’entêtement des mulets et des mules, l’obstination des baudets, les chevaux efflanqués dont les sabots résonnaient, les sandales des jeunes femmes claquant sur la dalle. Le tout cerclé de collines lumineuses, azurées parfois et le long du fleuve, le sable brûlant tout proche du lit des sources où refroidissaient les melons. L’été le soleil embrase les carrières et les pavés de la ville, l’hiver le vent du nord s’engouffre dans la vallée du fleuve, de Jablanica et Konjica vers l’embouchure : "Les vents soufflent doucement de la Neretva", chantait-on été comme hiver, sous la canicule et sous le vent.

Les guerres, les conquêtes, la fureur, les séismes mêmes, assez fréquents dans ces contrées rocailleuses des Balkans, l’ont épargné pendant plus de quatre siècles. Les "Serbes" ont entamé sa destruction, les " Croates" l’ont parachevée. Je mets ces attributs entre guillemets pour ne pas confondre ces talibans chrétiens (qu’il s’agisse des krscanski croates ou des hriscanski serbes) à ceux des Croates et des Serbes qui ont pleuré avec nous la perte du Vieux et partagé aussi - la honte.

Lorsque une telle construction s’effondre, il reste généralement des fragments de l’un ou l’autre côté, le long des flancs. J’ai d’abord eu l’impression que le pont tout entier s’était effondré, ne laissant rien derrière lui, qu’il avait entraîné dans l’abysse les rochers qui l’étayaient et aussi les tours de pierre, la "Tara" et "l’Halebija" qui veillaient sur lui et les mottes de la terre d’Herzégovine aussi, qui y étaient agrippées. Il n’est resté des deux côtés que des stigmates, rien d’autre.

Le Vieux était plus qu’un simple pont ou un simple monument. Un outil pour tous, un lien entre tout. Les souvenirs des générations y sont gravés, il était devenu le symbole de la ville de Mostar. Il n’unissait pas seulement les rives mais deux parties du monde : l’Est et l’Ouest s’y tendaient la main. On l’a abattu, mais on ne l’a pas détruit. Il a continué à faire partie de nous. Nous nous sommes caché les uns aux autres à quel point il nous manquait.

Les tentatives pour restaurer le Vieux Pont n’ont pas été des plus heureuses. L’on s’y mettait par à-coups, les préparatifs traînaient, à nouveau, à tout moment.

Sans doute parce que nous-mêmes n’étions pas suffisamment rassemblés autour de lui, pas suffisamment proches les uns des autres. Les experts étrangers se sont montrés plus disposés que nous à s’attaquer à sa restauration : des experts français, hongrois, italiens et finalement turcs ont mené à bout ce travail de maître avec dignité..... Sans oublier pour autant les anciens maîtres d’œuvre herzégoviniens, dalmates et tous ceux qui ont taillé et épannelé les marbres - les plaques funéraires de Mogorjelo, les stèles de Radimlje, les stèles musulmanes de Blaganj, gravant leurs messages dans la pierre. Sous ces pierres reposent les ossements de nos ancêtres, chrétiens ou christiens, bogomiles ou musulmans, orthodoxes ou hérétiques, tous les nôtres.

Soyons reconnaissants aux amis qui sont venus de loin et ont aidé à reconstruire ce pont, écroulé dans la rivière et dans le malheur. Ils se sont attaqués à ce travail avec discrétion et modestie. Se sont efforcés de nous y associer. Ils nous ont poussé, après tout ce qui s’est passé, à reprendre confiance en nous-mêmes et à faire confiance aux autres. Maintenant tout dépendra de nous. Nous avons attendu ce moment - dans la tristesse et l’espoir - le moment où notre Pont surplomberait à nouveau notre rivière. Et le voilà il est là, devant nous. Les gens de bonne volonté l’accepteront, veilleront à ce qu’il redevienne nôtre.

Car le Vieux Pont n’est pas encore terminé. Il a l’air trop neuf, plus blanc qu’il ne l’était, différent de celui qui nous est resté en mémoire. Il lui manque la patine. Ce sera là la tâche des années à venir, des pluies de printemps et d’automne de Mostar et ; avant tout, de ceux qui l’enjamberont pour passer d’une rive à l’autre - des citoyens libres, libérés de tout préjugé nationaliste ou religieux, mais libres d’exercer le droit à leur nationalité et à leur croyance. Ils vont sûrement poser des questions, exiger des réponses - avec moins d’exclusivisme et plus de tolérance - moins d’arriération et plus de modernisme : pourquoi tout ceci devait-il arriver, pourquoi n’avons-nous pas su l’éviter. Ils réfléchiront à ce qui a été, à ce qui devrait être, à ce qui doit être.

(Une partie de cet aperçu a été écrit au moment de la destruction du Pont, la suite au cours de sa reconstruction, la conclusion à la fin de ce processus ).

Predrag MATVEJEVIC

(Traduction : N.D.)


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