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Mostar,un neuf novembre

mardi 20 juillet 2004


Il est assurément des dates qui marquent l’histoire. Certaines semblent même hanter la mémoire collective, la répétition ajoutant à la fatalité un sentiment d’impuissance. Ainsi le 9 novembre : date de la répression sanglante d’une manifestation antifasciste à Genève en 1932, date surtout de la funeste « nuit de cristal » en Allemagne nazie en 1938. Plus près de nous, l’artillerie bosno-croate devait détruire le 9 novembre 1993 le fameux Stari Most - littéralement le vieux pont - de Mostar construit entre 1557 et 1566 par Mimar Hayreddin, l’architecte de Suleyman le Magnifique. Pure merveille architecturale dominant les flots de la Neretva, le pont fut emporté par les tourbillons d’une guerre infâme qui écorcha tout un pays.

Ce pont symbolisait certes la longue présence ottomane dans l’espace yougoslave, mais il avait aussi la très banale fonction de relier la mosquée et le marché, situés sur une rive, au reste de la ville se trouvant sur l’autre rive de la Neretva. Au contraire de ce qu’affirment nombre de commentateurs, tant par le passé qu’aujourd’hui point de rive croate à l’Ouest et musulmane à l’Est ! Depuis des siècles des Musulmans, Croates, Serbes et personnes d’autres appartenances communautaires cohabitaient sur les deux rives. Le déplacement de populations, objectif de guerre déclaré et cause de la partition de Mostar, ne s’est fait qu’au milieu des années quatre-vingt-dix. Mais la Neretva n’est pas la ligne de démarcation, la ligne de front se situait en fait à plusieurs centaines de mètres des rives du fleuve - encore aujourd’hui on reconnaît aisément le no man’s land séparant les deux camps. D’une part sur fond de tiraillement entre la Turquie, qui souhaitait reconstruire le pont à son initiative, et l’Union européenne qui finalement prit le dessus, signifiant ainsi qui joue les premiers rôles et, d’autre part, sous pression de la Banque mondiale qui dicte ses consignes aux autorités de Mostar, Stari Most symbolise aujourd’hui avant tout une mise en scène de la réconciliation en Bosnie et Herzégovine.

Le 23 juillet 2004, date de l’inauguration officielle du « nouveau vieux pont », les politiques de Bosnie et Herzégovine se rassembleront devant les représentants de la Communauté internationale le temps d’un simulacre qu’immortaliseront CNN et autres médias accourus pour l’occasion. Il faut le dire clairement : 9 années après la fin du conflit, le pays est certes pacifié mais toujours fragmenté, divisé, souffrant de ses blessures et destructions. C’est peu dire que le travail de deuil n’a toujours pas été fait. Ce qui du reste est tout à fait compréhensible.

La communauté internationale est trop pressée d’afficher les résultats tangibles d’un engagement, faut-il le rappeler, par trop tardif. Cet égocentrisme veut un happy end hollywoodien et ne comprend pas qu’en Bosnie et Herzégovine - comme au Kosovo, en Afghanistan ou encore en Irak - toute thérapie brève en matière de reconstruction de l’Etat conduit à l’échec. À l’image de ce que Freud disait de l’analyse, stigmatisant en 1937 déjà les illusoires tentatives d’écourter une psychanalyse, la reconstruction d’un Etat ne peut être qu’un projet de longue haleine nécessitant par conséquent du temps. À l’image de l’analyse, l’intervention relève d’une entreprise interminable, tant la réconciliation et la transition sont des processus complexes que l’on ne peut concevoir que sur le long terme.

Gilles Pequeux, ingénieur des ponts et chaussées à pied d’œuvre à Mostar depuis 1995, en état parfaitement conscient. Il sut - autant que possible - résister aux pressions l’invitant à bâcler son travail. Il prit tout d’abord le temps de comprendre tant la signification symbolique de ce pont pour la population locale que l’œuvre de son illustre prédécesseur pour s’en inspirer. Pour l’occasion il se fit à la fois archéologue et anthropologue, découvrant notamment que Mimar Hayreddin utilisait deux techniques pour tailler les pierres, l’une ottomane, l’autre occidentale. Stari Most mêle donc les savoirs faire occidentaux et orientaux, mais il est aussi le résultat d’un ensemble d’imperfections et d’erreurs. Le vieux pont nous rappelle que l’erreur peut parfois être à l’origine du beau. Ce paradoxe rejoint un autre, formulé par le regretté Alex Langer - eurodéputé Verts originaire de l’Alto Adige, région elle aussi pluricommunautaire : « il est des luttes que seuls les perdants gagnent ». L’Accord de Paix de Dayton, signé en 1995 à Paris par les personnes ayant causé la guerre, entérinait par trop les objectifs de guerre atteints sur le terrain ; prétéritant ainsi fortement l’avenir de la Bosnie et Herzégovine en acceptant sa fragmentation. Encore aujourd’hui, les partis nationalistes et réseaux semi mafieux tiennent le haut du pavé empêchant le pays de s’engager plus résolument sur la voie de la réconciliation, d’affronter son passé ainsi que les réformes que la perspective - certes lointaine - d’intégration européenne rend nécessaires. Les propos d’Alex Langer relèvent d’une vision à long terme, invitant à penser et à s’engager pour qu’un autre pays s’affirme progressivement. Aussi est-ce à nos yeux de cette Bosnie et Herzégovine-là que Stari Most est le symbole.

Il est des dates riches en possibles à risquer : ainsi le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin ; ainsi le 23 juillet 2004 avec l’inauguration du pont de Mostar qui offre au pays l’espoir d’un avenir autre.

Christophe SOLIOZ,Directeur du Forum for Democratic Alternatives [isn], Sarajevo / Genève / Bruxelles ; auteur deL’Après-guerre dans les Balkans, Paris, Karthala, 2003, 158 p.


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