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Les derniers développements de la crise politique en Bosnie-Herzégovine

jeudi 31 mars 2011


Après avoir reçu à Belgrade Vladimir Poutine et célébré avec lui les liens indéfectibles unissant les peuples russe et serbe, le Président Boris Tadic est allé à Bruxelles pour consolider un autre pilier de sa politique étrangère, celui de l’intégration de la Serbie à l’Union européenne. La Russie pour l’amitié, l’Europe pour l’intérêt. L’objectif de Belgrade est d’obtenir avant la fin de l’année le statut de candidat à l’UE et l’ouverture concomitante des négociations en vue de l’adhésion. Sa prochaine visite à Paris, début avril, aura le même but. On ignore s’il soulèvera lui-même la question de la situation en Bosnie-Herzégovine mais il faut espérer que les autorités françaises le feront. La coopération régionale est en effet une condition clé de l’appartenance à l’UE, comme l’a rappelé Alain Juppé à l’issue de sa rencontre du 3 mars avec son collègue serbe Vuk Jeremic en " soulignant la nécessité pour la Serbie de mener à bien le processus de réconciliation avec tous ses voisins". On sait ce que les autorités serbes ont retenu de cette recommandation en faisant procéder à l’arrestation de Jovan Divjak, toujours assigné à résidence en Autriche.

Plus globalement, la crise suraiguë qui frappe actuellement la Bosnie-Herzégovine ne peut être analysée et surmontée indépendamment de l’influence des pays voisins, Croatie et Serbie. Le ministre des affaires étrangères de Serbie, Vuk Jeremic, se plait à répéter, et au moins en cela il n’a pas tort, que Belgrade détient la clé de la situation en BH. Non seulement l’appui de la Serbie à la Republika Srpska et à ses dirigeants est plus fort que jamais, mais Boris Tadic se permet d’aller plus loin, jusqu’à soutenir les prétentions des nationalistes croates des HDZ à représenter l’ensemble des Croates de la Fédération, y compris ceux qui suivent des partis multiethniques ou d’appellation croate minoritaires. C’est de sa part une ingérence flagrante dans les affaires intérieures d’un Etat dont il proclame par ailleurs respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale.

Cette intégrité territoriale de la BH réaffirmée régulièrement, en conformité des accords de Dayton, par toutes les instances internationales et encore le 21 mars par le Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE, est directement mise en cause par les derniers développements de la crise bosnienne. Aux menaces de dissolution de la BH, constante du discours de Milorad Dodik, s’ajoute maintenant l’esquisse d’une organisation séparée de trois cantons de la Fédération dominés par les deux branches du HDZ (Communauté démocratique croate, filiale en BH du parti fondé par Franjo Tudjman en Croatie). Le prétexte en est la formation des autorités de la Fédération par les quatre partis (SDP, SDA, HSP,NSRzB) qui ont refusé l’exigence des HDZ de monopoliser la représentation des Croates de la Fédération et de BH, exigence légalement infondée. Des personnalités croates de BH, y compris certaines qui contestent la voie choisie par le dirigeant du SDP Zlatko Lagumdzija, s’élèvent contre cette prétention des HDZ.

La Commission électorale centrale de BH a fait droit à l’opposition des HDZ, en déclarant illégale l’élection du président et des vice-présidents de la Fédération en raison de l’incomplétude de la Chambre des peuples de l’entité, incomplétude résultant du refus des cantons dominés par les HDZ d’y envoyer leurs délégués. Cette annulation, si elle avait été maintenue, aurait entraîné celle de la nomination du gouvernement. Par cette décision, la Commission prenait acte de l’obstruction des HDZ, mais sans pouvoir la sanctionner, incohérence typique du caractère bricolé des institutions bosniennes. Le Haut-Représentant Valentin Inzko, dont le rôle essentiel est d’assurer le fonctionnement des institutions bosniennes, a suspendu la décision de la Commission électorale pour laisser le dernier mot à la Cour constitutionnelle de la Fédération, seule habilitée selon lui à trancher en la matière. Le Conseil de mise en œuvre des accords de Dayton (PIC) réuni à Sarajevo le 30 mars a approuvé cet acte du Haut-Représentant, contre le seul avis de l’ambassadeur de Russie. Les plaignants des HDZ ayant retiré leur requête devant la Cour constitutionnelle de la Fédération en signe de défiance à l’égard de cette institution, les nouvelles autorités de l’entité croato-bosniaque peuvent désormais exercer leurs fonctions en toute légalité et légitimité, malgré le boycott des élus HDZ.

La décision du Haut-Représentant, avalisée par le PIC, a déclenché un concert de protestations de la part des nationalistes croates des HDZ, rejoints par l’ensemble de leurs homologues serbes de la RS, unis dans la dénonciation de l’intervention étrangère en faveur des Bosniaques, de la discrimination ou la diabolisation dont seraient victimes les Croates et les Serbe de BH, de la volonté d’hégémonie du bloc bosniaque, SDP et SDA confondus, etc.. Ressortent pour l’occasion tous les fantasmes qui ont forgé les discours de ressentiment et de haine dont on connaît les conséquences. S’y ajoute dans la circonstance l’accusation portée contre le Haut-Représentant de violation de la loi et de la constitution de la BH, sous la pression d’autorités étrangères, particulièrement celles des Etats-Unis.

En riposte à la création de l’alliance des quatre partis au pouvoir dans la Fédération (SDP,SDA,HSP,NRSzB), les deux principaux partis nationalistes serbes, SNSD et SDS et les deux croates, HDZ-BH et HDZ-1990, se sont réunis à Mostar en vue de constituer une majorité parlementaire et gouvernementale au niveau central de l’Etat. Ils ne pourraient le faire qu’avec le concours de deux formations minoritaires bosniaques, le SBiH , dont le leader Haris Silajdzic a annoncé qu’il se retirait de la vie politique, et le SBB de Fahrudin Radoncic. Ces partis n’ont pas refusé de participer aux discussions, mais aucune suite n’est assurée. Des esprits malintentionnés ont remarqué que cette réunion serbo-croate de Mostar, s’est tenue le jour du 20° anniversaire de la mémorable rencontre de Kardjordjevo en 1991, où Milosevic et Tudjman dressaient leur plan de partage de la Bosnie-Herzégovine qui ne laissait aux "Musulmans" qu’un résiduel Etat croupion. L’ancien Président de Croatie Stjepan Mesic pense qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence fortuite.

De leur côté, l’actuel Président Ivo Josipovic et la Première ministre Jadranka Kosor se déclarent préoccupés de la détérioration de la situation en BH et soucieux du statut d’égalité de sa composante croate. Ils considèrent que la stabilité du pays repose sur la "reconnaissance de la volonté de la majorité de chacun de ses trois peuples constitutifs", ce qui pose une double question .L’offre d’attribuer aux HDZ quatre des cinq ministères de la Fédération réservés aux Croates était-elle insuffisante et leur fallait-il tous les portefeuilles ? Et surtout, un pouvoir démocratique, même dans un Etat multinational, peut-il fonctionner comme un simple conglomérat de partis ethniques sans aucune ligne politique commune, ou doit-il s’exercer sur la base de la volonté exprimée par l’ensemble des citoyens qui participent égalitairement aux élections, les droits nationaux individuels et collectifs étant protégés par des organes constitutionnels appropriés ? Que serait, de surcroît, l’efficience d’un gouvernement dont la moindre décision ou nomination dépendrait de l’unanimité des représentants majoritaires des trois "peuples constitutifs" de BH, sans compter ceux des "autres" dont la Cour européenne des droits de l’homme a reconnu l’égalité par son arrêt Sejdic-Finci ?

Pour l’instant, la Bosnie-Herzégovine n’a toujours pas de gouvernement, la Fédération est au bord de l’implosion, Belgrade et Zagreb soutiennent leurs "nationaux" respectifs, comme si en 20 ans, rien n’avait changé. Il y aurait là pour l’Union européenne et chacune des capitales européennes de quoi discuter avec la Croatie et la Serbie. Mais il ne semble pas que l’obligation de "coopération régionale", qui implique le respect de l’intégrité et de la souveraineté de la BH, soit au menu des demandes de clarification adressées à Belgrade et à Zagreb. Lors de son récent passage à Belgrade, le Commissaire de Bruxelles chargé de l’élargissement, Stefan Füle, comme tous les politiques ou fonctionnaires qui s’expriment sur la question, a parlé des réformes intérieures que doit réaliser la Serbie, il a rituellement rappelé les cas de Mladic et Hadzic mais, au moins publiquement, n’a pas évoqué la situation en Bosnie-Herzégovine. Celle-ci est pourtant aujourd’hui la question la plus brûlante dans la région.

Gageons que la nouvelle de la probable exclusion de la Bosnie-Herzégovine de la FIFA, en raison du refus des dirigeants du foot de la RS d’accepter la nomination d’un président unique à la tête de la fédération de BH de ce sport, fera beaucoup plus de bruit dans les médias que la désintégration du pays.

Association Sarajevo.

PS- Une nouvelle rubrique a été créée sur le site du TPIY : www.icty.org. .Intitulée "Démographie des conflits" elle fournit des statistiques sur le nombre des victimes des guerres en Bosnie-Herzégovine, en Croatie et au Kosovo. Pour la BH, le nombre des morts indiqué est de 104.732, 42.106 civils et 62.626 militaires.


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