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Articles du "Bosnian Institute"

lundi 5 juin 2006


Le « Bosnian Institute », de Londres, vient de mettre sur son site http://www.bosnia.org.uk (en anglais) ses dernières informations et analyses sur la situation et les problèmes de la Bosnie-Herzégovine et des pays de l’ex-Yougoslavie.

On relèvera particulièrement dans cette livraison deux articles qui se rejoignent dans l’éclairage qu’ils donnent de l’incapacité de la majorité de la société serbe à se représenter la réalité de sa responsabilité dans la destruction de la Yougoslavie, avec ses conséquences durables.

Interrogé par un journaliste de l’hebdomadaire « Dani », de Sarajevo, Srdja Popovic, avocat serbe défenseur des droits de l’homme, explique pourquoi il lui paraît assuré que la Bosnie sera gagnante dans l’action qu’elle a intentée devant la Cour Internationale pour faire reconnaître le génocide dont elle a été victime de la part de la Serbie. Les preuves accumulées par la CIJ sont pour lui suffisantes pour que l’issue ne fasse pas de doute, le seul espoir des défenseurs de l’Etat serbe restant que cette juridiction se déclare incompétente en raison du précédent constitué par une décision en ce sens à propos des bombardements de l’OTAN contre la Serbie. Srdja Popovic estime cependant que le CIJ, pour des raisons de droit, ne reviendra pas sur l’acceptation antérieure de sa compétence.

Le juriste de renom qu’il est ne s’en tient pas à l’aspect juridique de la question. Il réfléchit sur la réception de ce procès dans l’opinion dominante serbe, qui n’en perçoit pas la dimension historique, pour le réduire à un litige analogue à celui traité par des tribunaux locaux ordinaires. Il y voit le « signe d’une incapacité à appréhender la réalité de ce pays », une « incapacité à comprendre les événements, comprendre ce qui est important ». Pour lui, il n’est pas exclu que Mladic et Karadzic ne soient jamais arrêtés. « Dans ce cas, nous porterions cela en nous pendant longtemps comme le germe d’une sérieuse maladie. Nous les porterions en nous et ils se répandraient comme un poison au travers de la société serbe parce que nous nous identifierions finalement à eux et déciderions de vivre avec cette identité ».

Srdjan Popovic pense que tout le monde en Serbie connaît l’essentiel de la vérité, qui est actuellement déniée, mais qui se fera jour dans le long terme comme cela a été le cas pour l’Allemagne de l’après-guerre.

Branka Magas, auteur de l’autre article, intitulé « Persistance de l’ancien régime en Serbie » aborde ce qu’elle appelle la « maladie serbe », sous un autre angle, plus historique. Elle le fait à partir de la violente attaque lancée dernièrement contre Latinka Perovic par l’influent hebdomadaire de Belgrade, « Nin ». Au-delà de Latinka Perovic, traitée par exemple de « stalinienne libérale » et qualifiée de diverses épithètes rappelant d’autre temps, comme celle d’agent de l’étranger, c’est toute la mouvance intellectuelle et politique qui ose proclamer la vérité défendue par S. Popovic, qui se trouve mise en accusation. Pour « Nin », en « concentrant sur la Serbie la responsabilité de la guerre et des crimes de guerre, ils (Latinka Perovic et ses « épigones ») détruisent les chances du pays de devenir un Etat normal, moderne, démocratique et prospère. Ces « extrémistes civiques » sont, en fait, plus dangereux pour le pays que l’héritage de Milosevic ou les ultra-nationalistes comme Seselj ».

Branka Magas voit dans l’hégémonie de cette pensée qui refuse de reconnaître la responsabilité particulière de la Serbie dans les événements qui ont détruit la Yougoslavie, la preuve de la continuité du régime de Milosevic, qu’elle replace, comme Latinka Perovic, dans la longue durée de l’histoire serbe, où le concept de Yougoslavie était inséparable de celui de « Grande Serbie ». Elle évoque cette constante depuis la fin du 19° siècle jusqu’aux guerres yougoslaves de 91-95, en passant par les tchetniks de la 2° guerre mondiale et l’épisode Rankovic. Les diatribes lancées contre Latinka Perovic visent aussi bien l’historienne qui a analysé le sujet, la femme politique qui a tenté, avec d’autres, de donner un cours nouveau à la Yougoslavie au tournant des années 60-70, que l’analyste impitoyable d’aujourd’hui qui condamne la politique criminelle de Milosevic et la politique nationaliste bornée de ses successeurs.

Ce que Branka Magas nomme la « voie Perovic », qui aurait pu (fiction historique) éviter à la Serbie de tomber plus tard sous la coupe du national-communisme de Milosevic, reste pour elle et pour ceux qui se reconnaissent dans le sillage intellectuel et politique de Latinka Perovic, au cœur de l’actualité serbe. Il s’agit, ni plus ni moins, pour la Serbie, de reconnaître la responsabilité de ses dirigeants qui ont conduit toute la région à la catastrophe, d’accepter sans retour la nouvelle carte qui s’est dessinée et de s’engager franchement dans la voie de l’intégration européenne, avec les obligations que cela comporte.

Les réticences serbes, notamment celles du Premier ministre Vojislav Kostunica, à reconnaître l’indépendance du Monténégro, ne sont pas le signe d’une bonne compréhension de la situation. Latinka Perovic explique pourtant bien, dans un discours prononcé devant des étudiants monténégrins et publié sur le même site du « Bosnian Institute » que la constitution des nouveaux Etats issus de la Fédération yougoslave, n’est pas un obstacle mais une condition de l’intégration régionale. C’est évidemment ce qui la condamne aux yeux des nostalgiques serbes d’un passé révolu.

Maurice Lazar


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