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Srebrenica,la Bosnie-Herzégovine,la Serbie et l’Europe

lundi 12 juillet 2010


Avec une affluence de près de 60.000 personnes, une marche internationale de 5.000 participants qui ont parcouru en sens inverse le chemin de la mort qu’avait emprunté la foule qui avait fui l’enclave, la quinzième commémoration du massacre de Srebrenica, dont seule la RS conteste le caractère de génocide établi par le Tribunal pénal international et la Cour internationale de justice, a revêtu cette année une dimension exceptionnelle, marquée aussi par le nombre- 775- des restes des victimes du massacre inhumés au centre mémorial de Potocari et l’importance particulière de la présence internationale. Les pays voisins étaient représentés par plusieurs hauts dirigeants, dont le président serbe Boris Tadic qui, s’il ne s’est pas exprimé officiellement, a néanmoins réaffirmé la détermination de son pays à arrêter Ratko Mladic On a entendu la lecture d’un message du Président Obama. La France était représentée par son ministre des Affaires étrangères et la RS par une délégation conduite par l’adjointe du Premier ministre Milorad Dodik, lui-même retenu à Banja Luka par l’inauguration d’une statue de Momir Tolimir, général de l’armée des Serbes de Bosnie, accusé de génocide, décédé en 2003,avant l’ouverture de son procès à La Haye.

Il faudrait se féliciter de l’importance et de la qualité de cette présence officielle internationale à une manifestation d’hommage aux victimes, de condamnation du génocide commis et d’ engagement de rendre impossible le renouvellement de tel crime, si cet étalage de bons sentiments ne recouvrait pas une duplicité qui saute aux yeux. Comment en effet qualifier autrement le grand écart entre les discours de compassion, de regrets et d’appels à la réconciliation et les actes qui démentent ces belles paroles ?

L’observation vaut d’abord pour les dirigeants de Belgrade et en premier lieu le Président Boris Tadic. Comme le laisse entendre un titre du " Figaro", "L’ombre de Mladic plane sur les cérémonies de Srebrenica", peut-on croire réellement qu’avec leur savoir-faire bien connu et sous l’autorité d’un ministre de l’intérieur comme Ivica Dacic, formé à l’école de Milosevic, les services de sécurité serbes soient incapables de retrouver en Serbie l’homme traqué que serait Ratko Mladic ? Seuls son arrestation et sa livraison à La Haye constitueraient la preuve que la Serbie entend respecter son obligation de collaboration pleine et entière avec le TPIY. Ce ne sont pas seulement les victimes du génocide de Srebrenica et de l’agression serbe contre la BH, ou des observateurs engagés ( voir la tribune de Florence Hartmann et Yan de Kerorguen dans "Le Monde" du 8 juillet et sur le site www.place-publique.fr )qui le disent, c’est aussi le Procureur en chef du TPI, Serge Brammertz, qui le répète en dégageant sa responsabilité de la décision de l’Union européenne qui a donné son feu vert à la ratification de l’Accord de stabilisation et d’association (ASA) avec la Serbie, jusqu’à maintenant conditionné par cette "collaboration pleine et entière".

Cette hypocrisie est aussi celle de la "Communauté internationale", et d’abord de l’Union européenne, première concernée, qui s’associe à la politique de Belgrade en lui laissant jouer le rôle de leader régional autoproclamé, sans lui poser de conditions, notamment celle de la capture de Mladic .Dans une interview au quotidien allemand "Die Welt", Serge Brammertz déclare que " sans travail réussi des cours [de justice],il ne peut y avoir de réconciliation et de stabilité dans les Balkans, faute de quoi cette stabilité restera seulement théorique" Le magistrat exprime son désaccord avec ceux qui pensent qu’il conviendrait, au nom de la stabilité des Balkans, de tirer un trait sur le passé et il regrette que 65 % des Serbes se prononcent contre l’arrestation de Mladic . Il considère que cette arrestation est un "test de la crédibilité de l’UE". C’est bien la crédibilité de l’UE et non uniquement celle de Belgrade qui se trouve en jeu, et tous les rappels de la nécessité d’arrêter Mladic, comme celui que Bernard Kouchner a lancé au nom de la France, ne servent à rien si la Serbie se croit autorisée à ne pas en tenir compte, comme c’est le cas.

C’est toute la stratégie de Bruxelles en direction des Balkans occidentaux, si toutefois elle existe, qui est à mettre en cause en ce qu’elle privilégie la position de la Serbie par rapport aux autres pays de la région. Or, comme vient de le rappeler le Parlement européen dans la résolution sur le Kosovo qu’elle a adoptée le 8 juillet qui, notamment, invite tous les pays de l’Union à reconnaître l’indépendance de ce pays, la coopération régionale est une condition clé de l’intégration européenne de l’ensemble des Balkans occidentaux. Que la Serbie y manque en ce qui touche le Kosovo, est une évidence que vient encore de démontrer le refus de Belgrade de participer à l’importante réunion internationale qui s’est tenue à Dubrovnik à l’invitation de la Croatie, sur les perspectives de l’intégration du Sud-est européen aux structures euro-atlantiques. François Fillon a eu l’occasion d’y prodiguer aux pays de la région le sempiternel conseil de s’entendre et de se réconcilier pour pouvoir aller ensemble de l’avant. Le gouvernement serbe n’a pas voulu participer à cette rencontre en raison de la présence du Premier ministre kosovar Hashim Thaci. Il faudra bien que les 22 pays de l’Union qui ont reconnu l’indépendance du Kosovo tirent les conséquences de ce boycott après l’arrêt que doit rendre, très prochainement, la CIJ sur la conformité au droit international de la proclamation de cette indépendance. Personne ne pense que cet arrêt sera de nature à faire revenir le Kosovo sous la tutelle de la Serbie et Belgrade devra finir par tenir compte de cette réalité, sauf à sombrer plus encore dans l’irréalité.

Mais cette question de la participation de la Serbie à la coopération régionale concerne autant la Bosnie-Herzégovine que le Kosovo, car les protestations d’attachement de Belgrade à la souveraineté et à l’intégrité de la BH s’accompagnent de la solidarité affichée avec les dirigeants de la RS et leur conception des accords de Dayton, qui rendent cette souveraineté et cette intégrité illusoires. La dernière interview de Milorad Dodik au journal de Vienne "Die Presse", du 6 juillet, qui s’ajoute à l’interminable liste de ses déclarations qui nient la réalité du génocide de Srebrenica et la légitimité de la Bosnie-Herzégovine comme Etat, confirme l’impossibilité de parvenir à un compromis viable avec lui. L’inexistence ou la faiblesse des réactions internationales à ce genre de propos permet aux dirigeants de la RS de se comporter comme bon leur semble, au détriment, non seulement de la BH mais, au-delà, de l’ensemble de la région. Car, comme l’argumente Sonja Biserko, dans un article publié dans sa version anglaise sur le site www.balkaninsight.com, plus encore que le Kosovo, dont le statut d’indépendance est acquis, c’est la situation de la Bosnie-Herzégovine qui s’avère la plus préoccupante dans et pour la région. L’intégration des Balkans occidentaux à l’UE ne peut en effet se faire sans la BH., mais une BH forcément différente de celle de Dayton. Pour la présidente du Comité Helsinki des droits de l’homme, de Belgrade, rien ne pourra changer à moins que la Serbie n’adopte une autre politique, ce qui suppose qu’elle sorte de son amnésie concernant ce qui s’est passé au cours des années 90. Selon elle " cet examen [du passé] manque, non parce qu’il ne peut être fait, mais parce que la Communauté internationale, dans ses relations avec la région, a adopté une position de neutralité, estimant que c’était le meilleur de moyen d’intégrer la Serbie à l’Europe".

Le résultat de ce laxisme de l’Union européenne est différent selon qu’il s’agit de la Serbie ou de la Bosnie-Herzégovine. La première, encouragée par tous à s’engager sur la voie européenne malgré les entraves manifestes qu’elle porte à la coopération régionale et son manque de coopération avec le TPI, se plaint des lenteurs du processus de l’élargissement et manifeste ses impatiences à l’égard de Bruxelles. La seconde, et quelles que soient les carences réelles de tous les partis au pouvoir à s’attaquer aux problèmes de fond de leur pays, empêchée par le système qui lui a été imposé à Dayton de décider quoi que ce soit, prend acte de l’impossibilité de prendre la voie européenne. C’est ce que vient de faire le ministre des affaires étrangères Sven Alkalaj, à la réunion de Dubrovnik, où il annoncé que la BH n’exprimera plus le souhait de s’intégrer à l’UE. Sauf à réviser de fond en comble sa politique, l’Union européenne aura à gérer, comme dans bien d’autres domaines, les conséquences de son inertie, qui n’affectera pas seulement les populations de Bosnie-Herzégovine et de l’ensemble de la région, mais l’atteindra elle-même car un déséquilibre accru dans les Balkans ne ferait qu’aggraver la situation de toute l’Europe en mettant en évidence son incapacité à régler les problèmes de son ressort.

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