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A propos d’Emir Kusturica, président du jury de Cannes

vendredi 13 mai 2005


On aura peut-être remarqué que, communément appelé bosniaque lorsqu’il a emporté la palme d’or du Festival de Cannes en 1995, alors que Sarajevo était toujours assiégé, Emir Kusturica est maintenant devenu, par choix délibéré, serbe et selon ses dires, aussi orthodoxe. Cette substitution ne suscite apparemment pas de commentaires de la part des nombreux journalistes qui l’interviewent ou suivent le déroulement du Festival de cette année 2005.

Changer de nationalité n’est en rien déshonorant. Ce geste peut, dans certaines circonstances, mériter plus que le respect, l’admiration, comme, pour n’en citer qu’un, celui de Willy Brandt, troquant pendant la guerre sa citoyenneté allemande contre la norvégienne. Cela avait un sens.

Il est vrai que Kusturica revendique aussi ce sens dans la mesure où il justifie son engagement politique par fidélité à sa patrie « yougoslave » détruite, perpétuée pour lui, de droit héréditaire, par la Serbie. Ce qui pose problème est que, s’il s’est effectivement toujours élevé contre la destruction de la Yougoslavie, il n’a jamais voulu identifier ses destructeurs. C’est ainsi qu’au moment où les obus commençaient de tomber sur Sarajevo, il écrivait : « Sur ma ville tombent les grenades envoyées des montagnes environnantes par les bandes sauvages » (« Le Monde » du 24-4-1992). Ces « bandes sauvages » n’étaient autres que les unités régulières de l’Armée fédérale yougoslave, sous le contrôle de Belgrade. Le 21 octobre 1991, dans « Libération », il avait déjà minimisé les responsabilités de Milosevic dans le déclenchement de la guerre, qui n’avait pas encore atteint la Bosnie, estimant que les attaques portées contre lui « n’étaient pas loyales » et qu’ « il était inexact et de mauvais goût de le comparer à Mussolini ». La suite des événements, la ruine de son pays natal, les massacres qui l’ont ensanglanté, ne l’ont pas fait changer d’avis, bien au contraire.

La thèse qu’il soutient, de l’explication de la guerre par la défense de l’intégrité de la Yougoslavie est celle même défendue par Milosevic devant le TPI. Elle ignore aussi bien les origines du conflit, le processus qui a conduit au déchaînement de la violence que les crimes qui en ont été la substance. Sur tout cela, la lumière est maintenant faite, à laquelle ne résiste que le nationalisme serbe dont, quoi qu’il dise, Emir Kusturica a rejoint le camp, avec armes, bagages et caméras. Invoquer à l’appui de sa position les opinions de Noam Chomski et d’Henry Kissinger (« Le Monde » du 12-5-2005) ne suffit pas, loin s’en faut, à en prouver la justesse.

Ces considérations ne tendent pas à discréditer les qualités cinématographiques d’Emir Kusturica, qu’elles tiennent du savoir-faire, du talent ou du génie, qui lui valent tant de supporters et expliquent certainement sa désignation comme président du jury de Cannes. Elles portent sur la légèreté avec laquelle les médias traitent des « polémiques » et des « controverses » que suscite le personnage, comme s’il s’agissait là de questions tout à fait secondaires au regard de son œuvre artistique et de l’événement que constitue le Festival. A ce compte, Leni Riefenstahl aurait pu, en son temps, être appelée au jury de Cannes sans que cela soulève le moindre émoi. Mais qui sait ?

Faïk Dizdarevic, Maurice Lazar, Boris Najman


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