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Les difficultés et ambiguïtés de la "réconciliation"

mercredi 21 avril 2010


Depuis et sur la base de la résolution du parlement serbe sur Srebrenica du 31 mars, le Président Boris Tadic s’est lancé dans une grande offensive, pacifique, de réconciliation entre les ennemis qui s’étaient affrontés pendant les guerres de dislocation de la fédération yougoslave. Les dirigeants serbes ne manquant jamais de présenter la Serbie comme la meilleure sur tous les plans, Boris Tadic revendique pour son pays le rôle de "leader dans la réconciliation régionale", selon les termes du texte publié le 16 avril sur le site de la radio nationale serbe, "Glasssrbije [La voix de la Serbie], reproduit ci-dessous dans son intégralité (incorrections comprises) :

"Boris Tadic, président de Serbie, a déclaré que la réconciliation des nations dans la région est l’impératif absolu et que la Déclaration sur la condamnation des crimes à Srebrenica, adoptée dans l’Assemblée de Serbie, est le produit de l’engagement de Serbie pour rétablir la confiance et l’amitié dans la région. La réconciliation présente pour nous l’impératif moral pour dire la vérité basée sur les faits, la vérité terrible sur les crimes qui ne devront pas se répéter dans notre région. Nous avons compris la réconciliation comme le rejet catégorique des individus qui avait prétendu faussement d’agir au notre nom, et de la politique qui a supportait la violence et la haine, a déclaré M.Tadic dans un texte rédigé pour « Wall Street Journal ». En prenant le rôle du leader dans la réconciliation régionale, le Serbie a ouvert la porte pour les autres, en espérant que nous pouvons construire l’avenir commun comme membres de l’UE, ce qui est notre priorité stratégique, souligne M. Tadic. Selon lui, c’est la vision de la Serbie et rien n’empêchera son accomplissement. M. Tadic a évalué que la Serbie a montré le courage parce qu’elle s’excusait la première pour les crimes commis par toutes les parties dans les guerres civiles en Ex-Yougoslavie. Parlant du crime commis à Srebrenica en juillet 1995, il a dit que c’était l’un des plus graves événements des guerres civiles en Yougoslavie pendant les années 90. Pour montrer que la Serbie regrette à cause de ces victimes, je suis parti à Srebrenica un an après mon élection à la fonction de président de l’Etat, pour rendre hommage aux victimes, ensemble avec les survivants, au 10ieme anniversaire de ce crime terrible, a dit M. Tadic. Selon lui, cet acte a influé sur l’augmentation de la conscience dans la région de la signifiance de réconciliation qui est l’une des valeurs européennes essentielles et que la Serbie a accepté sincèrement après le rétablissement de la démocratie 5 octobre 2000. Rappelant que l’Assemblée de Serbie a adopté 30 mars la Déclaration sur Srebrenica qui condamne les crimes de guerre qui y ont été commis, M. Tadic a dit que ce document est sans précédent, le premier de ce type dans les Balkans occidentaux et qu’il offre les condoléances profondes et l’excuse sincère aux familles des victimes musulmanes de Bosnie-Herzégovine. Cette Déclaration confirme le soutien complet aux efforts du gouvernement de Serbie à terminer avec succès la coopération avec le Tribunal de la Haye, qui comprend la localisation, l’arrestation et l’extradition du comandant de guerre de l’Armée des serbes en Bosnie-Herzégovine Ratko Mladic, a cité M. Tadic. Il a ajouté que la Déclaration souligne aussi l’engagement de Belgrade à respecter l’intégrité et la souveraineté territorial de la Bosnie-Herzégovine et a exprimé l’espoir que cette Déclaration aidera à ses trois nations d’être accordes sur les reformes intérieures nécessaires. Le silence n’est plus acceptable parce que le temps da la responsabilité a commencé dans la région, a conclu le président de Serbie Boris Tadic."

L’article du "Wall street journal" auquel se réfère ce communiqué reprenait la substance de récentes déclarations de Boris Tadic, notamment celles faites au cours de sa rencontre à Pecs, en Hongrie le 16 avril avec le président hongrois Laszlo Solyom et le président croate Ivo Josipovic. Les entretiens entre les présidents croate et serbe se sont multipliés ces derniers temps et, conséquence de ces échanges, il est probable que les deux pays parviendront à un accord sur le retrait simultané de la plainte croate pour génocide contre la Serbie et de la contre-plainte serbe du même type. Sans mettre en doute la sincérité de ce rapprochement, il est permis d’y voir aussi le désir de complaire aux souhaits de l’Union européenne, soucieuse d’apaisement des relations entre les pays de la région, tous en quête d’adhésion à l’Union.

Le Président serbe n’a toutefois pas poussé la lucidité quant au jugement de la politique passée de son pays aussi loin que son collègue croate l’a fait pour le sien propre. Dans le discours qu’il a prononcé devant le Parlement de BH, Ivo Josipovic a non seulement déploré et dénoncé les crimes commis pendant les guerres yougoslaves contre les citoyens de toutes les nationalités, mais il a aussi regretté la politique du pouvoir de Zagreb, autrement dit et bien qu’il n’ait nommé personne, celle de Tudjman qui, en accord avec Milosevic, a voulu prendre sa part des dépouilles de la Bosnie-Herzégovine. De même, au cours de son séjour en Bosnie-Herzégovine, le Président Josipovic, tout en réclamant pour les Croates de Bosnie-Herzégovine l’égalité des droits avec les autres peuples constituants du pays, leur a dit que c’est ce pays qui était le leur, dans la ligne des déclarations de son prédécesseur Stjepan Mesic, dont il n’adopte cependant pas le ton tranché, préférant user de tournures plus diplomatiques notamment à l’égard des propos et de la politique de Milorad Dodik que Mesic avait carrément dénoncée comme la continuatrice de celle de Karadzic et Milosevic. Les présidents croate et serbe usent de formules très proches pour inviter toutes les parties bosniennes en présence à négocier pour parvenir à des compromis, mais dans les faits, le président croate prend une plus grande distance à l’égard des politiques nationalistes croates de BH que le président serbe de leurs homologues serbes. On a noté que Dragan Covic, président du HDZ-BIH, principal parti nationaliste bosno- croate a refusé de rencontrer le Président de Croatie alors qu’il s’est ouvertement engagé dans une alliance avec le SNSD de Milorad Dodik, ce qui lui vaut les attaques des autres partis de la Fédération, qui rappellent le précédent des accords Milosevic-Tudjman et Karadzic-Boban.

Boris Tadic n’en est pas à condamner l’orientation globale de la politique de Milosevic dans la mesure où celle-ci correspondait à celle des idéologues nationalistes qui ont élaboré, promu et soutenu l’entreprise de domination serbe sur la Yougoslavie qui a conduit aux guerres des années 90*. Ses excuses et ses regrets ne concernent que des méthodes et les conséquences les plus visiblement fâcheuses de ces guerres, qualifiées de "civiles", notamment celles qui ont fait l’objet de condamnations de la part de juridictions internationales telles que le TPI et la CIJ, reprises entre autres par le Parlement européen. Le statut de pays candidat à l’UE valant bien une résolution du Parlement serbe, il fallait en passer par là et le regret qu’elle soit incomplète parce que ne comprenant pas le mot "génocide", qui froisse apparemment encore la conscience du public serbe, ne doit pas faire sous-estimer sa portée. La meilleure preuve en est le rejet qu’elle a suscité en Serbie et plus encore en RS, où on estime justement qu’il s’agit d’une atteinte à la légitimité de l’entité serbe.

Plus généralement, les douloureuses remises en question qui s’esquissent ou s’affirment dans tous les camps ne vont pas sans susciter de forts remous. En Croatie, les dirigeants du HDZ au pouvoir, dont la chef du gouvernement, Jadranka Kosor, qui passe pourtant pour "modérée", ont vivement critiqué les déclarations du Président Josipovic SDP (social-démocrate). En Serbie, on connaît la force de l’opposition face à la coalition en place. Dans les sondages, elles font jeu égal.

C’est en Bosnie-Herzégovine que la situation est la plus complexe, d’autant que la proximité des élections d’octobre prochain aiguise les surenchères nationalistes toujours réputées les plus profitables en terme de suffrages, même en ces temps où l’extrême gravité des problèmes économiques et sociaux devrait attirer l’attention prioritaire des électeurs et des candidats. En RS, Dodik domine dans les sondages, ce qui ne présage pas une atténuation de ses provocations devenues routinières. La dernière vient de sa demande de révision du rapport du gouvernement de la RS de 2004 sur Srebrenica, qui a provoqué une levée de boucliers dans la Fédération mais aussi une condamnation de la part des représentants internationaux, dont celle du Haut-Représentant Valentin Inzko, qui a qualifié de "méprisable" la tentative de questionner la réalité du génocide de Srebrenic, réfuté les allégations de Dodik sur le nombre des victimes et estimé qu’en agissant ainsi la RS se mettait en infraction avec la loi internationale. Mais tout cela reste verbal et le chef du SNSD et premier dirigeant de la RS n’a cure de ces protestations ; bien au contraire, il considère qu’elles le servent. Le génocide que Milorad Dodik veut faire condamner par le parlement de BH est celui des Arméniens de Turquie.

Le camp nationaliste bosno-croate est pour sa part partagé entre partis rivaux. Dragan Covic et son HDZ-BiH ont scellé leur alliance avec Milorad Dodik dans l’attente que s’annonce un partenaire bosniaque pour partager les prébendes du pouvoir selon des lignes "ethniques". Du côté nationaliste bosniaque, chacun reste dans son rôle. Haris Silajdzic joue la carte de l’intransigeance, comme il l’a encore montré à l’occasion de la récente foire de Mostar ouverte par Boris Tadic où il a vivement pris à partie celui-ci en particulier pour l’action de la Serbie dans l’affaire Ganic ( la justice britannique tranchera en principe en juillet), tandis que le chef du SDA, Sulejman Tihic préfère apparaître comme le réaliste modéré, d’abord soucieux de faire progresser les choses et dès lors plus conciliant avec Belgrade. L’ancienne opposition du SDP (social-démocrate) et la nouvelle, celle de Nasa Stranka ( Notre parti) s’efforcent de faire passer leurs messages de dépassement des antagonismes nationaux pour répondre aux véritables questions qui se posent à la BH dans la voie de l’adhésion à l’UE.

Dans ces circonstances et comme le décrit un nouveau rapport, non encore rendu public, de la députée européenne Doris Pack, la Bosnie-Herzégovine demeure engluée dans sa situation insupportable, principalement du fait des dirigeants de la RS, qui ne veulent rien changer. Cette situation perdurera tant que les décideurs internationaux, qui ont forgé le carcan qui étouffe le pays, ne seront pas sortis de leur indécision. Sera-ce à l’occasion de la conférence internationale qui doit se tenir en juin à Sarajevo ? Encore faudrait-il qu’intervienne un accord sur la forme de représentation de la délégation du Kosovo acceptable tout à la fois par Belgrade et Pristina, ce qui n’est pas une mince affaire. La "réconciliation" entre Serbes et Albanais du Kosovo n’est pas encore à l’ordre du jour de la mission que s’est donnée Boris Tadic.

Association Sarajevo

* Sans vouloir prêter au fils les mêmes idées que le père, il n’est pas inutile de rappeler que celui-ci, le philosophe Ljubomir Tadic, a été une des personnalités de ce groupe.


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