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A L’OMBRE DE MILOSEVIC

samedi 3 août 2002


(article de Sonja Biserko)

Nous diffusons la traduction de l’éditorial de Sonia Biserko dans le bulletin du Comité Helsinki des droits de l’homme, de juillet-août 2002, qu’elle dédie au procès de Milosevic. Elle y souligne que les difficultés de l’établissement de la responsabilité directe de celui-ci dans les crimes , tiennent à la position des autorités de Belgrade qui refusent de coopérer à la production des preuves et que cette attitude est largement soutenue dans la société serbe, y compris au sein de l’ancienne opposition. C’est ce que confirme, d’après une dépêche de l’AFP du 11 septembre, les propos d’un diplomate occidental spécialiste des affaires balkaniques, selon lequel : " Le problème, c’est que dès qu’un Serbe vient témoigner, il est traîné dans la boue à Belgrade. Jamais les autorités de Belgrade ne se sont prononcées pour encourager ou soutenir les témoins, au contraire."

Malgré cela, les 97 jours d’audience qui viennent de se tenir sur le Kosovo ont permis d’établir sans conteste la réalité des crimes commis, la connaissance certaine de ces crimes par Milosevic et qu’il n’a rien fait pour les arrêter. L’accusation a de plus produit le texte d’une déposition du témoin Radomir Markovic, qui s’est retourné à l’audience, prouvant que Milosevic les a bien ordonnés.

La seconde phase du procès, consacrée aux volets Croatie et Bosnie s’ouvrira le 26 septembre.

A propos de la Bosnie, de très récents propos de Vojislav Kostunica suggérant qu’il considérait la "Republika srpska" comme partie intégrante de sa "Yougoslavie" ont soulevé un nouveau tollé, mais il est probable que la légère indignation manifestée à leur égard au niveau international n’ait pas plus d’effets sur les dirigeants de Belgrade que les précédentes réprobations de leurs manquements à leurs engagements.

Le Tribunal de la Haye est devenu le reflet de la scène politique serbe. Slobodan Milosevic continue à tenir l’opinion publique serbe en haleine, malgré le fait qu’il se trouve lui-même, de toute évidence, en pleine déchéance physique. Il existe, au niveau symbolique, une certaine corrélation entre son comportement et l’amnésie qui règne ici. Son entretien, particulièrement « cordial », avec l’un des témoins de l’accusation, Radomir Markovic, s’est transformé en mascarade, dans le but évident de ridiculiser le Tribunal et de l’humilier. Tous deux sont tombés d’accord sur le fait « qu’il n’y avait jamais eu d’ordre officiel exigeant la déportation des Albanais du Kosovo ou le camouflage des crimes », ils ont aussi convenu, naturellement, « qu’Arkan Raznjatovic n’était pas un criminel, mais un patriote, qui avait peut-être été mêlé à des affaires louches, mais il lui fallait de l’argent pour s’occuper des blessés et mener à bien ses actions humanitaires » ; ils ont par ailleurs évoquer une série d’autres « faits notoires » ; tout ce qui a permis à l’ensemble de nos reporters à la Haye de conclure que le principal « témoin de l’accusation » s’était transformé en principal témoin de la défense ». Cette sorte de vaine rationalisation ou, pour être plus précis, d’aveuglement intentionnel, est dû au refus d’accepter les monstrueux effets de la politique de Milosevic.

Marko Nicovic, criminologue, a écrit, sans une certaine admiration : « Rade Markovic s’est très habilement servi du nom de l’ancien chef de la police (Stojiljkovic), pour« s’acquitter de sa dette envers Milosevic pour tout ce qu’il a fait pour lui ». Le geste même qu’il a eu en entrant dans la salle du tribunal, un signe de la tête, prouve clairement - à son avis - que Markovic respecte toujours l’homme qui a assuré sa promotion et l’a sorti de l’anonymat. Milosevic rappelle en fait un chef mafieux, qui tient toujours les choses en main ; d’ailleurs son parti, le SPS ; est précisément en train de discuter de l’opportunité de le porter candidat au poste de Président de la Serbie, car il représente toujours, comme il a été souligné au cours des débats, « notre meilleur atout »

Cette rationalisation va encore plus loin, dans les démarches diplomatiques des autorités gouvernementales de la RFY pour que Zoran Lilic ne puisse pas témoigner, c’est-à-dire pour éviter que ne percent certaines informations sur les conflits en Bosnie-Herzégovine et en Croatie ; éviter surtout qu’elles ne soient utilisées contre la RSY par la Cour de Justice internationale de la Haye chargée d’examiner la plainte déposée par la Bosnie-Herzégovine contre la RFY, pour agression et génocide. D’autres activités sont aussi déployées dans ce sens par la diplomatie « yougoslave » : la candidature d’un professeur de droit international au poste de juge de cette même Cour de Justice est considérée comme une priorité de la politique étrangère, alors qu’une autre personnalité de la scène alternative se joint volontairement à l’équipe du Ministère des affaires étrangères chargée de faire rejeter la plainte de la Bosnie-Herzégovine. Nous avons maintenant vu apparaître sur la scène le dernier échelon de l’idéologie grand-serbe, qui jouit d’une certaine crédibilité internationale, ceci pour lui éviter - dit-on - d’être condamnée à verser des dommages de guerre. Parallèlement, en Bosnie-Herzégovine, la Republika Srpska affirme, dans le même but, qu’il s’agit là « une plainte illégale, véritable pierre d’achoppement, empêchant le bon fonctionnement des organes collectifs ». On apprend, de source non officielle, que la Croatie et la Bosnie-Herzégovine seraient prêtes à retirer leur plainte si les « Trois de Vukovar », Ratko Mladic et Radovan Karadzic, étaient arrêtés. Quels que puissent être les arrangements « commerciaux » que Belgrade pourrait être amené à conclure, le génocide et les crimes de guerre commis en Bosnie-Herzégovine et en Croatie sortent du droit commun et restent des faits incontournables, qu’il faut savoir accepter.

Le projet national (transformé en crime national), a été et demeure le fondement de l’unité. Hannah Arendt l’a définit de manière précise : « Les régimes totalitaires ont découvert, sans en prendre conscience, qu’il existe des crimes que l’homme ne peut ni punir ni pardonner. Lorsque l’impossible est devenu possible, il se transforme en un mal que l’on ne peut punir, qui et impardonnable, qui n’est motivé que par son propre intérêt, qui est au centre de tout et suscite convoitise, visées sur le bien d’autrui, ressentiment, soif de pouvoir ou poltronnerie, - si bien que la fureur ne permet pas la vengeance, ne supporte plus l’amour et que l’amitié n’est plus assez forte pour pardonner ».

Dans ce même ordre d’idées, l’un de nos diplomates d’outre-mer estime que « nous ne devons plus parler du nationalisme de façon indéterminée » ; il doit être opérationnel, « afin que ses résultats soient visibles », car « ceux qui se proclament nationalistes, ne contribuent pas à la réalisation de nos véritables intérêts ». Les nationalistes des autres peuples ont en effet atteint leurs objectifs nationaux, « et notre nationaliste - s’il se qualifie comme tel - doit pouvoir obtenir lui aussi de bons résultats à ce niveau ».

Les tentatives de la SPIC (Eglise orthodoxe serbe) pour détruire sciemment l’église orthodoxe macédonienne (MEC) « au nom de l’intérêt national » a été déjouée grâce à l’appui bienveillant d’un service étranger. L’église orthodoxe macédonienne a réagi en accusant son homologue serbe d’avoir tenté de « détruire son unité », tout en lui rappelant qu’il était grand temps qu’elle se rende compte « que les autres ont eux aussi droit à ce qui leur appartient, à ce qui est à eux ». Les nationalistes - ou ceux qui se désignent comme tels - disposent évidemment toujours du Monténégro.- Néanmoins, pour le moment, « la Serbie, en tant que patrie restreinte, se trouve en plus mauvaise posture que le Monténégro, ceci parce que nos représentants ont préconisé une communauté transitoire, sans préciser laquelle ».

Heureusement que l’autre partie a compris, avec beaucoup de difficulté il faut l’avouer, ce qu’il lui reste à faire et où est son véritable intérêt national. Compte tenu de l’incohérence de la vie politique en Serbie, de la banalisation générale de la vie publique, de l’absence de toute autorité, et avant tout, d’un manque d’individualités de véritable envergure, il faudra encore beaucoup de temps à la Serbie pour s’autodéterminer et trouver sa nouvelle identité.


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