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A propos d’une interview de Bozidar Djelic

mardi 13 mai 2008


Dans une interview accordée à l’envoyé spécial du "Monde" à Belgrade, dans le journal daté du 14 mai, le vice-premier ministre du gouvernement sortant, Bozidar Djelic expose ses vues sur le résultat des élections en Serbie et les suite qu’il en attend. Candeur ou cynisme, il dit tout.

On passera sur les enseignements qu’il tire du scrutin, comme révélateur d’une vague de fond en faveur de l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne. Reprise par tous les médias et ceux des responsables politiques qui s’intéressent aux Balkans, cette appréciation n’en est pas moins surprenante. Elle se heurte d’abord aux résultats chiffrés des élections, aussi bien ceux des voix obtenues par les partis en lice, que ceux de leurs sièges au Parlement, 48,55 % et 128 députés pour le SRS (radicaux), le DSS (Kostunica) et le SPS (socialiste de feu Milosevic), 46,82 % et 122 députés pour tous les autres, à supposer qu’ils soient tous à ranger comme alliés potentiels de Tadic, ce qui n’est peut-être pas le cas des deux élus bosniaques du Sandjak du parti de Sulejman Ugljanin, plutôt proche de Kostunica. Ce soi-disant si fort sentiment proeuropéen est aussi démenti, ce qui n’est guère noté mais n’en est pas moins évident, par le refus de tous les partis serbes, à l’exception du LDP de Cedomir Jovanovic, de tenir compte de la décision de la grande majorité des pays de l’UE (à ce jour 19 sur 27 ) de reconnaître l’indépendance du Kosovo et de leur unanimité pour approuver l’envoi de la mission EULEX chargée d’applique le plan Ahtisaari , plan déclaré illégal par les élus des 95% du corps électoral serbe. Il faut bien constater que sur ce point, ces grands violeurs du droit international que sont les autorités européennes ne semblent pas vouloir tenir rigueur à leurs enfants prodigues de Serbie de ces graves accusations, probablement mises au compte d’enfantillages qui leur passeront : avec le temps il ne cracheront plus dans la soupe. Pour citer les propos de Bozidar Djelic sur l’intégration de la Serbie comme allant dans le "sens de l’Histoire", les dirigeants serbes finiront sans doute un jour par admettre que ce "sens de l’Histoire" vaut aussi pour l’indépendance du Kosovo, la question étant de savoir combien de temps il leur faudra pour s’en rendre compte et combien de temps encore ils sèmeront à ce sujet le trouble dans la région.

Mais la principale révélation de l’interview de Bozidar Djelic, qui n’en est à vrai dire pas une puisqu’elle court maintenant les médias, est celle de la soudaine métamorphose du SPS (parti socialiste serbe) de feu Slobodan Milosevic en parti respectable, devenu proeuropéen et peut-être même démocratique dans la nuit qui a suivi le scrutin du 11 mai. Le n° 2 du gouvernement sortant nous assure qu’il y a un autre point commun entre son parti DS (parti démocratique) et le SPS : ils sont tous les deux de "gauche". Il faut le lire pour le croire : " Nous avons la même idéologie de base : la gauche. Sauf que pour eux, le nationalisme s’en est mêlé. Mais ils ne pourront rejoindre l’Internationale socialiste, comme ils le souhaitent, s’ils s’allient aux radicaux".Personne jusqu’à présent ne se doutait qu’il existait en Serbie un si puissant mouvement de gauche ; les voix du DS additionnées à celles du SPS donnent en effet un total de 46,32 %, de quoi faire rêver la gauche dans de nombreux pays européens.

Pour être honnête, Bozidar Djelic indique qu’il subsiste quelques difficultés à surmonter pour que se réalise l’alliance entre son parti et le SPS, nécessaire pour constituer une majorité parlementaire, avec l’appui des partis dits "ethniques" et le LDP, qui ne semble pas, pour sa part, disposé à entériner cette combinaison. L’un des obstacles est l’apparence du SPS dont "80 % de l’électorat sont des retraités attachés à l’image de Milosevic". L’autre "point central de divergence porte sur la coopération avec le TPIY qui n’est pas seulement un devoir au regard du droit international, c’est un impératif moral si nous voulons demander justice pour les victimes serbes". Bozidar Djelic ne dit pas comment résoudre ce problème d’apparence ni quand seront arrêtés Mladic et consorts, mais comme il le souligne, "les lois mathématiques [appliquées à la politique] sont incontournables…". Que l’ombre de Milosevic se dresse au-dessus de la table du Conseil des ministres à Belgrade, que Mladic continue sa cavale dans le pays, que la Serbie ne règle pas les comptes de son passé et que, de ce fait, les relations interrégionales ne soient pas apaisées, tout cela n’aurait finalement pas grande importance, pourvu que l’aide économique européenne afflue.

Si ce point de vue n’était que celui des dirigeants serbes soucieux de gouverner leur pays selon ses intérêts ou les leurs, ce ne serait pas trop choquant. Il se trouve néanmoins que Bruxelles et les capitales européennes le partagent et l’appuient. C’est par exemple Javier Solana, "Ministre des affaires étrangères" de l’UE, qui se prononce pour un gouvernement serbe "fort et stable", façon de dire avec la participation du SPS ou, plus explicitement encore, l’ambassadeur britannique à Belgrade qui déclare que "le SPS n’a pas à continuer de toujours exister comme le parti de Milosevic". Du passé, donc, faisons table rase. Le satisfecit appuyé décerné par Bozidar Delic à la France laisse supposer que Paris se trouve sur la même ligne, voire même en avant. La victoire de la Serbie démocratique et européenne a décidément un drôle de parfum.

Maurice Lazar


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