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De l’affaire Jurisic à la visite d’Hillary Clinton à Sarajevo et à Belgrade

mercredi 13 octobre 2010


La Cour d’appel de Belgrade a annulé le verdict prononcé par le Tribunal pour les crimes de guerre de Belgrade en septembre 2009 contre Ilija Jurisic. Cet ancien officier de sécurité de Tuzla, arrêté à l’aéroport de Belgrade en mai 2007, avait été condamné à 12 ans de prison par la juridiction serbe pour avoir ordonné l’attaque de la colonne de la JNA (Armée fédérale yougoslave) qui quittait Tuzla en mai 1992, au début de la guerre en Bosnie-Herzégovine. L’accusation prétendait que l’évacuation résultait d’un accord qui aurait ainsi été violé. La défense rejetait l’implication directe d’Ilija Jurisic et contestait la réalité de cet accord, arguant que les soldats serbes avaient été tués dans une opération de guerre provoquée par la JNA. L’arrêt de la Cour d’appel a annulé le jugement de 2009 pour insuffisance de preuves et renvoyé l’affaire à un nouveau procès qui devra aboutir à un "verdict clair, légitime et légal". Dans cette attente, Ilija Jurisic qui a passé 3 ans et 5 mois en prison, a été libéré et est retourné à Tuzla où il a reçu un accueil triomphal.

En BH, personne ne doute qu’il s’agit là d’un jugement dicté par des considérations politiques. C’est l’opinion exprimée par plusieurs personnalités proches du pouvoir en RS, qui y voient le résultat de pressions exercées sur la justice de Serbie par les milieux internationaux. Le président de l’Association des familles de combattants tués ou disparus de RS estime que cette décision était attendue après le jugement du tribunal britannique qui avait rejeté la demande d’extradition en Serbie d’Ejup Ganic, poursuivi par Belgrade sur des incriminations analogues dans l’affaire des combats intervenus dans la rue Dobrovoljacka de Sarajevo à la même époque.

Si, dans la Fédération, on se félicite de ce revirement de la justice serbe, encore que la défense de Jurisic ait été plus menée par les autorités locales de Tuzla et les médias que par les pouvoirs officiels, on ne manque pas d’y déceler une démarche d’opportunité de la part des dirigeants de Belgrade. La conjoncture apparaît en effet compliquée pour la Serbie au moment où le Conseil des ministres des AE de l’UE doit statuer les 25 octobre sur la prise en compte de sa demande d’adhésion à l’Union européenne. Une preuve de l’impartialité de la justice serbe, de sa résistance aux pulsions nationalistes, ne peut être que bienvenue alors que les Pays-Bas sont encore réticents à suivre les autres pays de l’Union, tous disposés à donner le feu vert à cette demande de candidature. Les déclarations du procureur Serge Brammertz devant le parlement néerlandais en faveur du maintien de pressions sur la Serbie pour la contraindre à arrêter Mladic ont quelque peu refroidi les espoirs de Belgrade à ce sujet. Les émeutes éclatées à l’occasion de la "Gay Pride" belgradoise, qui a servi de prétexte à un violent déferlement de haine homophobe et xénophobe, ont par ailleurs alourdi le climat, mais l’événement peut être interprété de deux manières, selon qu’on mette en évidence la persistance au sein de la société serbe d’un puissant courant incompatible avec ce qu’on appelle les "valeurs européennes", ou qu’on relève la volonté résolue des autorités à le combattre. C’est ainsi que l’eurodéputé slovène Zeljko Kacin, qui suit la situation en Serbie pour le Parlement de Strasbourg, après avoir enregistré comme un fait très négatif le déchaînement des bandes organisées ultra-nationalistes serbes, a pu saluer comme positive la décision de la Cour d’appel de Belgrade. Il n’est pas exclu que le nouveau gouvernement néerlandais rentre dans le rang.

Ce Conseil sera également très attendu en Bosnie-Herzégovine car il devra donner une suite à la résolution Parlement européen qui s’est prononcé à une très large majorité pour une levée de l’obligation des visas d’entrée dans l’espace Schengen pour la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie. Mais rien n’est acquis en raison de l’opposition de la France, suivie par quelques autres pays, qui demande des garanties supplémentaires. De nombreux observateurs considèrent que la position de la France est liée à ses embarras avec la Commission européenne au sujet des Roms et plus largement à sa politique sécuritaire, dont les Bosniens seraient les victimes collatérales.

Quant aux problèmes de fond de la Bosnie-Herzégovine, leur possibilité de solution a sensiblement évolué dans un contexte national et international renouvelé. Si Milorad Dodik n’a pas baissé la garde ni le ton, pour afficher plus que jamais ses revendications de rupture avec un véritable Etat bosnien, il trouve face à lui une coalition en formation, qui pour être ouverte à des compromis, n’en est que plus ferme dans sa volonté de préserver l’intégrité de la Bosnie-Herzégovine. Zlatko Lagumdzija, dirigeant du SDP (parti social-démocrate) grand vainqueur des élections et dont l’alliance avec le SDA est probable, revendique la direction du prochain gouvernement et déclare selon "Le Times" qu’il n’hésiterait pas à employer la force pour prévenir toute forme de sécession. Les dirigeants d’autres partis de la Fédération, dont le président du SDA Sulejman Tihic, avaient auparavant mis en garde contre l’illusion entretenue par Milorad Dodik, d ’ une possible dissolution pacifique de la BH. La composition des futures instances gouvernementales au niveau de l’Etat et de la Fédération dépendra toutefois de l’attitude des partis nationalistes croates. Celui qui a remporté le plus de suffrages, le HDZ-BiH de Dragan Covic, est ouvertement en alliance avec le SNSD, mais les autres, et principalement le HDZ 1990, gardent une influence et pourraient entrer dans d’autres coalitions. Milorad Dodik soutient la revendication de Dragan Covic de former une troisième entité, avec Mostar pour capitale, à la condition que cela ne concerne pas le territoire de la RS, ce qui signifie l’abandon accepté d’une partie de la Posavina par le HDZ-BiH.

Tout changement d’orientation en Bosnie-Herzégovine est toutefois impossible sans intervention active de l’extérieur pour la simple raison que le cadre institutionnel du pays, qui paralyse la moindre tentative de changement, a été fixé par la "Communauté internationale" à Dayton où les Etats-Unis ont imposé leur solution qui n’a été, dans ses grandes lignes, que celle élaborée par la France et l’Allemagne, sous le nom de plan Juppé-Kinkel. C’est à ce titre que les Etats-Unis et l’UE sont coresponsables de la situation actuelle de la BH et ce n’est pas sans raison, qu’au lendemain des élections, à un moment crucial pour l’avenir du pays, leurs représentants se sont rendus à Sarajevo, d’abord le Commissaire à l’élargissement Stefan Füle, puis les 11 et 12 octobre, Hillary Clinton.

La substance de leurs déclarations publiques est bien connue et n’est que la répétition d’affirmations rabâchées depuis longtemps sur la nécessité pour la BH de rejoindre l’UE et l’OTAN et que pour ce faire, elle doit procéder aux réformes indispensables, dont celle de la constitution pour permettre l’établissement d’un pouvoir capable de prendre des décisions, le tout avec l’accord de toutes les parties. Hilary Clinton a été particulièrement claire sur tous ces points, mais le seul problème est qu’ainsi formulées ces exhortations en forme d’avertissement ne signifient pas grand-chose si elles ne sont pas accompagnées des moyens de contraindre les parties réticentes à les suivre, et d’abord les dirigeants de la RS qui, loin de vouloir l’édification d’une véritable direction du pays, veulent affaiblir encore celle qui subsiste à peine.

Certains experts américains croient savoir qu’Hillary Clinton devait entretenir le président Boris Tadic qu’elle a rencontré à Belgrade après son passage à Sarajevo, de la question de la BH, à propos de laquelle les dirigeants serbes tiennent des discours totalement contradictoires, entre la proclamation de l’intégrité de la BH qu’ils veulent maintenir, et leur soutien total à Milorad Dodik qui, lui, veut la détruire. Il ne fait pas de doute que sans le soutien de Belgrade, Dodik ne pourrait aller bien loin et que le seul appui de la Russie ne lui suffirait pas. De ce point de vue, les conseils avisés de l’UE à la Serbie seraient d’un grand poids, mais il ne semble pas que la majorité des capitales européennes aient conscience de l’enjeu si l’on en juge par leur empressement à ignorer le rôle néfaste que Belgrade continue de jouer en BH, comme elles ont oublié que Mladic courait toujours en Serbie.

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