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La Bosnie-Herzégovine et la Serbie au seuil de l’Europe

jeudi 8 décembre 2005


Après la satisfaction générale et les congratulations mutuelles qui ont accompagné l’annonce de l’ouverture des discussions préliminaires à l’adhésion de la Bosnie-Herzégovine et de la Serbie-Monténégro à l’Union européenne, le temps des grosses difficultés a recommencé.

Pour la Serbie, outre le problème général des réformes à accomplir dans tous les domaines, auquel s’ajoute celui de ses relations avec le Monténégro, dont les dirigeants n’ont pas renoncé à demander l’indépendance, la question du Kosovo redevient déterminante comme problème intérieur et extérieur. Une petite phrase prononcée par Javier Solana à Pristina le 6 décembre, selon laquelle « il y a de la place pour de nouveaux Etats en Europe, s’ils respectent les valeurs de celle-ci » a ébranlé l’assurance des milieux politiques belgradois qui feignaient de comprendre les déclarations récentes de diplomates internationaux en faveur du maintien des frontières dans les Balkans comme un appui à leur thèse du Kosovo partie intégrante de la Serbie, alors qu’il s’agissait plutôt d’une hostilité à la partition de cette ancienne « entité » de la Fédération yougoslave. La position qu’adopteront les autorités serbes dans les difficiles débats qui vont commencer sur ce sujet influera nécessairement sur les négociations parallèles de l’accord de stabilisation et d’association. La non arrestation de Mladic et de Karadzic, à propos desquels les rumeurs les plus diverses circulent, demeure par ailleurs un point d’achoppement de tout progrès décisif sur le chemin de l’adhésion à l’UE.

Sonja Biserko, Présidente du Comité Helsinki des droits de l’homme, de Belgrade, a consacré l’éditorial du dernier numéro de « Helsinska povelja » ( 87-88, sept.-oct. 2005 ) à cette question de l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne. On en trouvera de larges extraits ci-après.

Les difficultés de la Bosnie-Herzégovine sont au moins aussi grandes. La fragilité de l’amorce d’accord qui avait semblé acquis à Washington en vue de la réforme constitutionnelle a éclaté au grand jour avec les refus des deux principaux représentants officiels du SDA, Sulejman Tihic, membre de la Présidence tripartite de l’Etat et Adnan Terzic, Premier ministre de BH, de rencontrer l’initiateur américain de la mise en route de la réforme constitutionnelle, Donald Hays, venu faire reprendre en Bosnie les entretiens commencés à Bruxelles et poursuivis à Washington. Le premier a préféré se rendre à une réunion de la Conférence des Etats islamiques à La Mecque, mais le motif invoqué a été que les propositions faites n’allaient pas assez loin, en ce qu’elles ne touchaient pas aux structures fondamentales de l’Etat de Dayton, c’est-à-dire les « entités ». Ces réserves sont partagées par des dirigeants politiques autres que ceux du SDA, mais certains, comme Zlatko Lagumdzija, Président du SDP (opposition social-démocrate), estiment que le SDA mise en fait sur le maintien du statu quo. Les dirigeants de l’entité serbe qui ont été récemment, et une fois de plus, attaqués par des délégués du Haut-Représentant pour leur obstruction aux réformes, ont trouvé là l’occasion de relancer leurs accusations contre la volonté d’hégémonie des musulmans du SDA. Les représentants de diverses associations d’orientation civique ( Cercle 99, Association civique serbe, Mouvement pour l’égalité, Conseil national croate, Conseil des intellectuels bosniaques ) concluent pour leur part à l’incapacité des partis bosniens à promouvoir la réforme nécessaire sans l’aide d’intervenants internationaux, idée développée aussi par Miodrag Zivanovic lors d’ une Table Ronde sur la Constitution tenue à Banja Luka, qui a proposé que soit convoquée une double réunion sur la BH, l’une internationale, l’autre nationale.

Dans une interview à « Dnevni Avaz » du 5 décembre, Javier Solana a, en tout cas, très clairement rejeté, une nouvelle fois, tout lien entre ce qui sortira de la négociation sur le Kosovo et l’avenir de la Bosnie-Herzégovine : « Toute tentative de lier les discussions sur le Kosovo à d’autres questions régionales sera fermement et fortement rejetée par la Communauté internationale tout entière.....Les frontières de la BH sont internationalement reconnues et elles ne seront pas remises en cause,cela est clair comme du cristal et c’est une position qui est partagée à la fois par la RS et le Président serbe et tous les autres hommes politiques sérieux de la région ». Il semble que Milorad Dodik, dirigeant du SNSD, principal parti de RS d’après les sondages, soit parvenu à la même conclusion en déclarant que les Serbes de Bosnie ne doivent plus rêver de quitter la BH pour rejoindre la Serbie, avec cette restriction toutefois que ceci n’est vrai que parce que l’autonomie de la RS est, selon lui assurée, ce qui laisse place à toutes sortes d’interprétations.

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AU SEUIL DE L’EUROPE

« En tant que région, les Balkans se retrouvent, lentement mais sûrement, sous l’ombrelle de l’Union européenne... La Serbie, dans ce contexte, se heurte aux pires difficultés, conséquence avant tout de ses propres limites économiques, politiques et sociales internes. Après l’assassinat du Premier ministre Zoran Djindjic en octobre 2000, d’abord suivi d’un nouvel essor, nous voilà à nouveau en pleine régression : un Etat aux frontières indéfinies, sans constitution, un pouvoir centralisé, le gel de la coopération avec La Haye, le ralentissement du rythme des réformes économiques.....

L’option "pour l’Europe", officiellement incontestée par l’élite politique et la majorité des citoyens, ne s’accompagne pas d’un consensus socio-politique précis susceptible d’en garantir la validité. Il semble exister au contraire dans de nombreux secteurs, intéressants uniquement la Serbie en tant que telle et surtout ses relations avec les pays qui l’entourent, un consensus antieuropéen implicite....

Il s’est révélé que la corruption, la pauvreté et l’incapacité de gouverner constituent des problèmes beaucoup plus graves et que la "révolution démocratique" a en fait surtout servi à regrouper la clique de Milosevic. D’une manière générale, cet échec a été généré par les anciennes erreurs sociales et culturelles, y compris le manque de solides institutions économiques et politiques et l’absence de classes moyennes suffisamment éduquées, politiquement motivées, financièrement dynamiques et respectueuses de la loi. On déplore aussi l’absence d’un véritable parti politique capable de s’assurer l’ample soutien indispensable au dépassement de cette difficile période de transition......

Aussi la Serbie se retrouve-t-elle, comme tant de fois auparavant, devant un nouveau et important dilemme : choisir entre l’Europe ou l’isolement, entre une option libérale ou conservatrice. Le fait que sur la scène politique l’option conservatrice l’emporte, soutenue par le parti de Slobodan Milosevic - le SPS - et par une coalition informelle, à différents niveaux, avec le Parti serbe radical de Vojislav Seselj, est la preuve que la voie de la Serbie vers un Etat moderne sera une voie pleine d’écueils, toujours obstruée par de puissantes structures conservatrices désireuses de préserver les privilèges qu’elles ont acquis....

Il est évident qu’en échange du Kosovo la Serbie obtiendra d’importantes compensations : soit un accès plus rapide aux courants intégratifs européens et la remise de ses dettes. Cette offre n’a pas été acceptée officiellement car il est évident que l’on manque de courage politique pour faire le bilan de tout ce qui a entraîné la perte du Kosovo....

Entre-temps la communauté serbe au Kosovo fait l’objet de constantes manipulations et il existe un danger réel pour qu’avant même la fin des pourparlers sur le statut du Kosovo (en 2006), l’on favorise le déplacement massif des Serbes...

Les nationalistes serbes n’ont plus ni le potentiel ni la possibilité d’imposer leur modèle d’un Etat ethnique. Ce qui est dû en grande partie à la présence de la communauté internationale. Pourtant leur potentiel leur permet toujours de générer une homogénéisation nationale, de poursuivre leurs campagnes chauvines, violences ethniques et isolationnisme, leur rêve d’un grand Etat, ce qui laisse des traces profondes dans les relations interethniques....

Sauf dans le cas des minorités nationales, on note un regain d’agressivité vis-à-vis des opinions divergentes, alternatives. Les organisations non-gouvernementales en sont plus que jamais les cibles et surtout celles qui s’occupent des droits de l’Homme ».

Sonja Biserko


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