Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

Association Sarajevo

Accueil du site > Analyses et commentaires > Europe du Sud-Est > Résolution du Parlement serbe sur Srebrenica

Résolution du Parlement serbe sur Srebrenica

vendredi 9 avril 2010


Le Parlement serbe a adopté la résolution sur Srebrenica que lui avait demandée le Président Boris Tadic, dans la nuit du 30 au 31 mars, après 13 heures d’âpres discussions. Elle l’a fait avec 127 voix provenant uniquement de la majorité parlementaire. L’Assemblée comporte 250 membres. Les représentants du parti démocratique de Serbie (DSS de Vojislav Kostunica), de la Nouvelle Serbie (NS de Velimir Ilic) et du parti progressiste serbe (SNS de Tomislav Nikolic) ont voté contre. Les députés du parti radical (RS de Vojislav Seselj) et le parti libéral démocrate (LDP de Cedomir Jovanovic) n’ont pas pris part au vote.

Par ce texte, le Parlement condamne le massacre de Srebrenica, présente ses excuses et ses condoléances aux familles des victimes, exige l’arrestation et le transfèrement à La Haye de Ratko Mladic et demande aux autres pays de la région d’adopter des résolutions similaires au sujet des victimes serbes. Une commission de l’Assemblée devra mettre au point une proposition de résolution séparée concernant celles-ci, y compris celles des victimes des bombardements de l’OTAN. Cette disjonction a été l’un des points les plus critiqués du texte adopté, l’opposition demandant le traitement simultané de l’ensemble des crimes commis pendant les guerres des années 90.

Comme cela était prévisible, le terme "génocide" ne figure pas dans la résolution, mais référence est faite à l’arrêt de la Cour internationale de justice qui a établi qu’un génocide avait était perpétré à Srebrenica et que la Serbie était responsable de ne l’avoir pas prévenu , ni puni ses auteurs. L’absence du mot a été la raison de la non participation au vote des députés du LDP, qui ont déploré que la majorité parlementaire n’ait pas eu le courage d’aller jusqu’au bout de sa démarche.

Les réactions à l’adoption de ce texte ont évidemment été nombreuses. Au niveau international, la satisfaction prévaut, de voir la Serbie engagée dans la voie de la reconnaissance de ses torts et de la réconciliation avec ses voisins. C’est le ton de la totalité des déclarations officielles et des médias, en Europe et aux Etats-Unis, encore qu’il soit parfois regretté que le génocide n’ait pas été explicitement dénoncé, ce qui a notamment été dit par les euro-députés Doris Pack et Jelko Kacin, qui suivent de très près les dossiers des Balkans. La Russie a fait entendre une note différente par les propos de son ambassadeur en BH, qui a émis des doutes sur la nécessité de réserver un sort particulier aux seules victimes de Srebrenica.

En Serbie, où l’homme de la rue se montre plutôt hostile à ce qu’il ressent comme une auto-accusation injustifiée, la mouvance anti-nationaliste semble légèrement divisée. Natasa Kandic, présidente du Fonds du droit humanitaire, considère qu’il s’agit d’un pas un avant, malgré l’absence malheureuse de la mention directe du génocide, et se félicite du soutien du SPS (parti de Milosevic), qui a permis l’adoption de la résolution. Sonja Biserko, présidente de la section de Serbie du Comité Helsinki des droits de l’homme, pense qu’en l’état actuel des choses, on ne pouvait pas aller plus loin. Le juriste Srdja Popovic, autre éminent défenseur de la cause des droits de l’homme et pourfendeur du nationalisme serbe, estime par contre qu’il était honteux d’omettre le terme de "génocide" et qu’il aurait alors mieux valu de ne rien voter du tout. Le LDP a exprimé son point de vue comme on l’a vu. .

Si la reconnaissance publique, par le Parlement serbe, des crimes commis par les Serbes ou des Serbes au cours des années passées et les excuses présentées aux victimes, constituent un événement important, l’interprétation qu’on en donne à Belgrade n’est pas celle qu’on serait en droit d’attendre. Elle ne représente, loin d’un aveu de la responsabilité de l’Etat serbe dans le déclenchement d’une guerre menée au nom des "intérêts nationaux serbes", et qui s’est accompagnée de crimes contre l’humanité et d’un génocide, que le simple regret que des excès, certes majeurs, mais individuels, se soient produits. C’est le sens des diverses déclarations justificatives des dirigeants serbes, comme celle-ci, de la présidente (SPS) du parlement serbe Slavica Djukic-Dejanovic : " En adoptant cette déclaration, nous avons clos un des tragiques chapitres de notre passé, mais nous avons aussi ouvert de nouvelles perspectives aux générations qui viennent. Le message de base de cette déclaration est que la Serbie ne se tient pas derrière ceux qui ont commis ce crime, mais aussi que la Serbie ne fait pas de différences parmi les victimes. Par cela, la Serbie envoie le message que nous n’oublierons pas nos victimes et que nous insisterons pour que ceux qui ont été responsables des souffrances de ces victimes comparaissent face à la justice".Il est difficile, après ces propos, de prendre le vote du SPS en faveur de la résolution parlementaire du 31 mars comme une désapprobation de la politique de Milosevic, alors que ses dirigeants n’ont jamais renié cette politique et qu’ils fleurissent régulièrement la tombe de leur mentor, dont la disparition prématurée a empêché qu’il soit condamné pour ses crimes d’Etat. Pour Boris Tadic, la justice sera rendue lorsque les coupables seront jugés, et en premier lieu Ratko Mladic, que les autorités serbes font tout, affirme-t-il, pour l’appréhender et le livrer au TPI. Les culpabilités sont ainsi bien et étroitement circonscrites.

Les principales répercussions de cette résolution concernent la Bosnie-Herzégovine, avec les discordances qu’elles révèlent entre Belgrade et Banja Luka dont les intérêts divergent. Alors que la Serbie a besoin de donner des gages à l’Union européenne dont elle attend beaucoup, la RS s’en tient à sa volonté de persévérer dans son être, seule ligne de conduite de ses dirigeants qui mesurent la menace qui pèse sur leur entité, directement visée par l’accusation de génocide. Aussi s’élèvent-ils avec force contre le vote de la résolution du Parlement serbe. Milorad Dodik vient même de demander le réexamen du rapport sur Srebrenica publié par le gouvernement de la RS en 2004. Le premier ministre de l’entité serbe doit se rendre prochainement à Belgrade pour rencontrer Boris Tadic et s’efforcer d’harmoniser leurs discours. Un seul homme politique d’importance de la RS, le rival de Dodik à la prochaine élection présidentielle, Mladen Ivanic, chef du PDP, s’est déclaré disposé à voter une résolution reconnaissant le génocide de Srebrenica, à condition qu’elle condamne aussi les crimes commis contre les Serbes. Les députés serbes de la RS viennent effectivement de bloquer une nouvelle fois le vote d’un texte proposé à la Chambre des représentants de BH par le groupe parlementaire du SPD (parti social-démocrate)

Dans la Fédération, un seul dirigeant ne craint pas de s’affirmer pleinement satisfait de cette résolution. C’est Sulejman Tihic, président du SDA, qui considère que la référence à l’arrêt de la CIJ signifie reconnaissance du génocide. Il souhaite que le parlement de BH vote un texte similaire. Les autres opinions vont du rejet du texte à cause de l’absence de cette mention du génocide, ce qui est la position d’Haris Silajdzic, actuel président de la présidence collégiale, et celle des associations des familles des victimes, à la prise d’acte du progrès réalisé par Belgrade dans la recherche de la vérité et la repentance. Des juristes internationaux expriment par ailleurs l’avis que la déclaration du Parlement serbe pourrait ouvrir un droit de réparation aux familles des victimes de Srebrenica devant la justice serbe.

Après l’écho de ce vote au Parlement de Belgrade, le dernier passage à Sarajevo de James Steinberg, sous-secrétaire d’Etat américain, et de Miguel Angel Moratinos, ministre espagnol des affaires étrangères, qui cherche visiblement à marquer de son empreinte le règlement de la "crise" bosnienne, a fait un nouveau et prévisible flop. C’est bien un tout autre engagement et une tout autre détermination qu’il faudra pour changer le cours des choses en Bosnie-Herzégovine.

Association Sarajevo


© Association Sarajevo - 17, rue de l'Avre 75015 Paris - http://www.association-sarajevo.org/

Nous contacter - Référence légales - Suivre la vie du site RSS 2.0 - Plan du site - Espace privé - SPIP