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DIVJAK Jovan

Sarajevo mon amour
entretiens avec Florence La Bruyère - Paris,
Buchet-Chastel, 2004.- 298 p. 20€

jeudi 25 mars 2004


Rapportés dans un style direct et enlevé, les entretiens de Jovan Divjak avec Florence La Bruyère, qui pose à son interlocuteur les questions pertinentes, s’ils n’apportent pas de révélation nouvelle sur les origines et le déroulement de la guerre qui a détruit la Bosnie-Herzégovine, n’en constituent pas moins un document exceptionnel, de par la personnalité de l’auteur, officier serbe de l’armée yougoslave, qui n’a pas hésité à rejoindre l’armée de Bosnie-Herzégovine, au sein de laquelle il a joué un rôle de premier plan dans la défense de Sarajevo.

Le livre expose d’abord le parcours personnel de l’auteur, depuis l’enfance dans une famille serbe pauvre jusqu’à l’ascension sociale que lui ont permise l’apprentissage du métier militaire et l’appartenance à la J.N.A. (armée yougoslave). Le jeune Divjak manifeste trop d’indépendance de jugement pour y faire une grande carrière, mais suffisamment de capacités pour mériter d’être envoyé à Paris afin d’y suivre des cours à l’Alliance française puis à l’Ecole d’état-major. Malgré ces états de service, mais peut-être à cause du « mauvais esprit » inspiré par la vie parisienne, il n’est nommé, à son retour en Yougoslavie en 1966, qu’officier instructeur à l’Ecole militaire de Sarajevo. Ce qui n’aurait pu être qu’une voie de garage, en fin de compte lui convint et détermina son destin, tant il s’attacha à Sarajevo et la Bosnie, où il n’avait vécu auparavant que quelques années de son enfance. Comme beaucoup de Serbes de Bosnie-Herzegovine, chez lesquels le sentiment de la citoyenneté yougoslave et de l’urbanité bosnienne l’emporta sur l’atavisme des racines, il reçut comme un coup de massue l’agression de l’armée yougoslave serbisée. Pour sa part, il choisit délibérément son camp. Le bref portrait qu’il fait de Mladic fait ressortir, si on le compare au sien propre, l’opposition entre les deux types extrêmes d’officiers serbes qui constituaient la majorité de l’encadrement de l’armée avant que Milosevic ne l’épure et l’unifie pour la mettre au service exclusif de ses ambitions, confondues avec celles du nationalisme grand-serbe.

Jovan Divjak apporte sa contribution, qui confirme de nombreux autres témoignages, à la description de l’incrédulité régnant en Bosnie quant à la possibilité de l’éclatement d’une guerre, alors que celle-ci ravageait déjà la Croatie et que Karadzic avait proféré ses célèbres menaces contre les Musulmans à la tribune de l’Assemblée de B.H. C’était comme si le « yougoslavisme » de la majorité des Bosniaques devait les préserver de l’orage.

Avec les années de guerre, le livre passe de l’histoire personnelle à l’histoire tout court, vécue aussi comme une épreuve liée à la personnalité de l’auteur. Jovan Divjak, qui n’a rien d’un naïf, a toujours su que, général serbe, n°2 de l’Armée de B.H., il pouvait être utilisé comme alibi par les nationalistes bosniaques et le pouvoir d’Alija Izetbegovic. Il a estimé que la nécessité de son engagement pour une cause juste l’emportait sur son instrumentalisation éventuelle. Il ne cache rien de la conflictualité des rapports qu’il a entretenus avec Izetbegovic, publiant leur correspondance en annexe du livre et notamment la lettre par laquelle il renonce à son grade de général. Le principal reproche qu’il adresse au président du SDA et de la Bosnie-Herzégovine, qui est aussi le plus rédhibitoire pour le citoyen bosnien Divjak, est évidemment qu’Izetbegovic a privilégié la défense des Musulmans bosniaques par rapport à celle de la Bosnie-Herzégovine dans son intégralité territoriale et humaine. Cela ne l’empêche pas de rendre hommage à l’homme et au défenseur d’une Bosnie-Herzégovine indépendante et démocratique.

Les entretiens portent,entre autres, sur les divers aspects de la guerre, le siège de Sarajevo et sa vie quotidienne sous les bombardements, les exactions de ses bandes, notamment contre les Serbes, la visite de Mitterrand, les opérations militaires, etc… Ils comportent aussi quelques portraits, ceux de Milosevic, Tudjman, Karadzic, Mladic, Izetbegovic et des casques bleus, pour finir sur des réflexions sur la situation présente du pays et l’activité de l’association « L’éducation construit la Bosnie-Herzégovine » qu’il a fondée au profit des orphelins de guerre.

Lucide sur le fait que la Bosnie de ses rêves et de ses combats ne s’est pas réalisée, il n’en reste pas moins résolu à continuer d’entretenir la flamme de l’espoir, pour la transmettre aux nouvelles générations. Jovan Divjak ne serait-il pas, dans son registre et très concrètement, l’illustration même du fameux adage « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté » ?

M.L.


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