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Bosnie-Herzégovine:rien de vraiment nouveau

vendredi 28 janvier 2011


Quatre mois après les élections du 3 octobre, la Bosnie-Herzégovine se trouve toujours sans nouveau gouvernement central. Optimiste, le membre de la Présidence collégiale Bakir Izetbegovic veut croire que les négociations aboutiront en février et que la BH ne battra pas le record européen de vacance gouvernementale détenu actuellement par la Belgique.

Les choses ont été plus faciles en Republika Srpska où Milorad Dodik a pu rapidement constituer un cabinet dominé par son parti SNSD, bien que le groupe bosniaque à la Chambre des peuples de l’entité ait déposé une plainte devant la Cour constitutionnelle de Banja Luka, fondée sur la violation des intérêts vitaux des Bosniaques dans la formation de ce gouvernement. Ce recours, déclaré recevable, n’empêchera pas Dodik de diriger l’entité serbe.

La situation est bien différente dans la Fédération bosno-croate où l’alliance nouée entre le SDP (social-démocrate), le SDA (parti fondé par Alija Izetbegovic) et deux partis minoritaires se définissant comme croates ou multiethniques (HSP et NSRzB) dispose d’une majorité mais rencontre l’obstruction des deux partis nationalistes croates, HDZ-BiH et HDZ-1990. Ceux-ci, officiellement réconciliés après s’être vivement affrontés pendant des années, sont majoritaires dans quatre cantons (sur les dix qui forment la Fédération) où ils refusent de désigner leurs délégués à la Chambre des peuples de l’entité, bloquant ainsi le fonctionnement des institutions de la Fédération. Le dirigeant du HDZ-BiH, Dragan Covic, explique que la formation de l’exécutif de la Fédération doit être réglée sur la même base que celle du gouvernement central, niveau où l’impasse est actuellement totale.

A ce stade, l’espoir d’un rapprochement entre formations politiques, et particulièrement entre les deux partis sortis vainqueurs des élections, le SDP de Zlatko Lagumdzija, dans la Fédération, et le SNSD de Milorad Dodik en RS, s’est pour l’instant révélé vain. Le premier donne la priorité à un accord programmatique d’orientation européenne et, fort de sa victoire électorale, revendique la direction du gouvernement pour son dirigeant ; le second privilégie la répartition des postes entre tous les partis réputés représentatifs des peuples de la BH et demande que le Premier ministre soit un Croate en la personne de Dragan Covic, selon le principe (non écrit) de la rotation "ethnique" des fonctions. Lagumdzija a l’accord des quatre partis cités ci-dessus, qui adhèrent à la plate-forme du SDP ; Dodik a l’appui de presque tous les partis de la RS et des deux branches du HDZ dont il soutient la revendication de troisième entité dans la mesure où elle ne touche pas aux limites de la RS. Chacune de ces alliances dispose d’un nombre équivalent de voix à la Chambre des Représentants de BH (17 ou 16) insuffisant pour atteindre la majorité nécessaire à la formation d’un gouvernement (22). 8 députés demeurent en dehors de ces blocs, dont les 4 du SBB de l’homme d’affaires et magnat de presse Fahrudin Radoncic et les 2 du SBiH d’Haris Silajdzic. Radoncic a plusieurs fois exprimé sa disposition à traiter avec Dodik ; le SBiH manifeste une certaine réserve après sa défaite électorale. Le blocage du système politique bosnien apparaît ainsi plus flagrant que jamais, avec la contradiction inhérente aux accords de Dayton entre démocratie citoyenne et représentation "ethnique", à laquelle s’ajoute en arrière-plan la protection de puissants intérêts privés sous couvert de défense de grands principes nationaux.

Face à cela, les responsables de la Communauté internationale et en premier lieu de l’Union européenne ânonnent le discours bien rodé qui leur tient lieu de politique depuis qu’ils ont imposé à la Bosnie-Herzégovine le système de Dayton qui la paralyse jusqu’à la détruire. Ce discours consiste à rappeler aux dirigeants bosniens que l’avenir de leur pays réside dans son intégration aux structures euro-atlantiques, que ceci ne peut être accompli qu’au prix de réformes menées par des pouvoirs efficients, ce qui exige un réaménagement des compétences entre les divers niveaux d’autorités et l’émergence d’un interlocuteur et d’une parole exprimant une orientation commune. La malchance est que ce discours qui implique une révision plus ou moins profonde des accords de Dayton se heurte à la volonté constamment réaffirmée des dirigeants de la RS de ne rien changer à la situation actuelle, sinon pour renforcer encore l’autonomie de l’entité serbe, jusqu’à l’indépendance si la conjoncture s’y prête. Souhaiter obtenir, comme le font les autorités européennes, un très large accord des forces politiques bosniennes sur un programme de réformes est donc une impossibilité, sauf à ce que ces réformes soient minimales et donc inutiles pour sortir la BH de l’ornière.

Comme l’a dit un jour l’ancien Haut-Représentant slovaque Miroslav Lajcak, l’UE ne sait que faire de la BH. Devenu responsable des Balkans au Service européen d’action extérieure ( Ministère des AE de l’UE),il a peut-être des idées sur la question mais, pour l’heure, les services de Catherine Ashton ont remis à plus tard la présentation de la nouvelle stratégie qu’ils sont censés élaborer pour la BH. C’est Berlin qui est devenu le lieu où sont prodigués conseils et envisagées propositions de réformes, avec la réception des principaux dirigeants bosniens par Angela Merkel elle-même ou son conseiller spécial pour les Balkans. Les uns sont déjà passés, d’autres, dont Zlatko Lagumdzija et Milorad Dodik, sont attendus. Les responsables et commentateurs bosniens sont partagés entre scepticisme et optimisme modéré sur les résultats de ces entretiens. La diplomatie internationale paraît par ailleurs aussi divisée que d’habitude sur les objectifs à atteindre et les moyens de les réaliser. Alors que l’ambassadeur américain en BH donne un avis favorable à la plate-forme du SDP et de ses alliés, les Européens préfèrent se cantonner dans une prudente expectative. Et pendant que se tiennent les rencontres berlinoises qui ont recueilli l’assentiment de Bruxelles et de Washington, le ministre des affaires étrangères suédois et ancien Haut-Représentant Carl Bildt, de tournée en BH, déclare que ce n’est pas dans les capitales européennes mais dans le pays que se formeront ses autorités, précisant que l’urgence n’était pas aux réformes constitutionnelles. Autant de propos propres à satisfaire ses interlocuteurs de Banja Luka.

Ceux-ci peuvent aussi se féliciter de la récente prise de position commune du Président de Croatie Ivo Josipovic et de la Première ministre croate Jadranka Kosor qui, tout en assurant ne pas vouloir se mêler des affaires intérieures de la BH, ont implicitement réclamé la participation des deux branches du HDZ au gouvernement de ce pays, ce qui va dans le sens de la politique de Dodik. Belgrade derrière les nationalistes serbes de BH, Zagreb derrière leurs congénères croates, l’histoire se répète, heureusement dans une conjoncture qui n’est plus celle de l’entente Milosevic-Tudjman, mais malheureusement pour la survie de la Bosnie-Herzégovine. Le rapprochement entre la Serbie et la Croatie, autant qu’il soit bénéfique à la paix dans la région et à l’intégration européenne des deux pays, ne devrait pas être payé de la désintégration accrue de la Bosnie-Herzégovine.

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