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Echec de la réunion de Butmir

jeudi 22 octobre 2009


Les sept partis invités à trouver une solution au déblocage de la situation en BH n’auront donc pas saisi la "dernière chance" que leur offraient le ministre des Affaires étrangères de Suède Carl Bildt, le commissaire de Bruxelles à l’élargissement Olli Rehn et le sous-secrétaire du département d’Etat américain James Steinberg. Il était clair, au vu des opinions émises par les représentants bosniens dès la fin de la rencontre du 9 octobre, que les réunions des 20 et 21 octobre n’aboutiraient à rien.

Les dirigeants des partis de la RS n’ont fait que réitérer leur opposition à toute réforme limitant les compétences et les pouvoirs de leur entité. Les diplomates européens qui attendaient de Boris Tadic qu’il modère ses amis de Banja Luka en ont été pour leurs frais. Le Président serbe a bien réuni autour de lui, à Belgrade, tous les participants aux discussions de Butmir, mais cela a été seulement pour réaffirmer devant eux que son pays souhaitait et approuverait tout compromis accepté par les trois peuples constituants de Bosnie-Herzégovine. S’il a incité ses interlocuteurs à démontrer un peu plus de souplesse, il a dû le faire bien discrètement. Milorad Dodik a mis à profit la visite "historique" du président Medvedev à Belgrade pour obtenir le renouvellement de l’appui de Moscou à sa politique.

Le HDZ-BiH et le HDZ 1990 ont concentré leurs critiques sur l’absence de réponses à leurs revendications d’une réorganisation territoriale et institutionnelle afin de remédier à ce qu’ils considèrent comme une inégalité des Croates par rapport aux Bosniaques et aux Serbes.

Les deux partis nationalistes bosniaques ont, une nouvelle fois, étalé leurs divergences. Si le refus d’Haris Silajdzic, dirigeant du SBiH, a été catégorique parce que l’offre des diplomates euro-américains ne comportait aucune mise en cause immédiate du vote par entité, Sulejman Tihic, pour le SDA, a accepté le paquet proposé comme base minimum de travail. L’extension et le renforcement des institutions centrales de l’Etat lui paraissent en effet représenter un progrès encourageant pour la suite des discussions. Il a notamment demandé, outre la mise à l’ordre du jour du problème posé par le vote par entité, que soit prévue l’instauration d’une Cour suprême. Celle-ci pourrait jouer un rôle déterminant dans les questions de compétence des différents niveaux de pouvoirs et la protection des droits des citoyens et des groupes nationaux.

Le leader du SDP (social-démocrate) Zlatko Lagumdzija, qui semblait disposé à retenir les propositions des négociateurs internationaux comme point de départ des discussions, a accusé les cinq partis de la coalition gouvernementale (car, paradoxe de la politique bosnienne, le SNSD de Dodik, les deux HDZ, le SBiH et le SDA sont supposés être les partenaires d’une même majorité) de ne rien faire pour parvenir à un accord minimum.

Malgré ce qui ne peut être qualifié autrement que d’échec patent, les représentants internationaux veulent croire qu’un pas important vient d’être accompli à Butmir du fait que la réunion a eu lieu et que tous les dirigeants bosniens se sont prononcés en faveur de l’intégration de leur pays aux structures euro-atlantiques. Cet optimisme de commande est démenti par tous les observateurs et même par le responsable international le plus directement impliqué sur le terrain, le Haut-Représentant Valentin Inzko. Celui-ci a déclaré à la BBC :"La Bosnie est dans un état de paralysie…Les choses ne bougent pas. Et je regrette toute cette rhétorique nationaliste. Elle est inutile, elle est destructrice et beaucoup, beaucoup de guerres ont commencé par une mauvaise rhétorique. Nous devrions réellement l’éviter". Dans une déclaration commune, trois anciens Hauts-Représentants, Wolgang Petritsch, Paddy Ashdown et Christian Schwarz-Schilling avaient exprimé leur scepticisme à l’égard de l’initiative qui vient d’avorter et appelé à une nouvelle démarche internationale. A Sarajevo, de nombreuses voix s’élèvent, par ailleurs, pour critiquer l’action de Carl Bildt, qualifiée depuis longtemps de "pro-serbe"et que l’on rapproche de celle de son épouse Anna Maria Carrozza-Bildt, qui comme députée européenne a mené l’opposition à l’alignement du régime des visas pour les citoyens de BH sur celui des autres pays de l’ex-Yougoslavie. Elle vient d’essuyer un échec devant la commission des affaires civiles du Parlement européen, qui a adopté le rapport de l’eurodéputée slovène Tanja Fajon en faveur de l’exemption des visas pour la BH. L’avis final devra être approuvé en assemblée plénière ce cette Assemblée.

Le moins affecté par l’échec est certainement Milorad Dodik, qui a toutes les raisons de s’en réjouir. D’une part, il obtient ce qu’il ne cesse de défendre, c’est-à-dire le statu quo qui lui permet de régner sur son fief sans contestation majeure. D’autre part, l’absence de réaction de la "Communauté internationale" lui garantit que rien ne changera jusqu’à ce qui peut mener à l’éclatement définitif de la Bosnie-Herzégovine. Cet éclatement lui conviendrait parfaitement puisqu’il ne cache pas qu’il n’a rien à faire d’un Etat imposé, dit-il, aux Serbes de Bosnie. Les déclarations de Carl Bildt ne laissent guère entrevoir d’autre issue. L’échec de Butmir n’a nullement dissuadé le ministre suédois de reprendre l’antienne de l’accord à réaliser entre toutes les parties afin que la BH remplisse toutes les conditions pour que soit fermé le bureau du Haut-Représentant et ouvert le chemin de l’adhésion à l’UE et à l’OTAN. Il croit ou feint de croire, avec ses collègues, que les discussions peuvent se poursuivre pour aboutir à un accord avant la réunion du PIC (Conseil de mise en œuvre des accords de Dayton) du 18 novembre. Or, il est maintenant archi-prouvé que cet accord est impossible à réaliser, sauf à ce que toutes les parties bosniennes se rallient, sous pression et à l’usure, aux mesures "cosmétiques" qu’accepterait Dodik mais qui ne règleraient rien au fond.

Après la "dernière chance" du 20 octobre s’en profilerait ainsi une nouvelle, celle du 18 novembre à l’occasion de la réunion du PIC, dont l’enjeu sera essentiellement la fermeture du bureau du Haut-Représentant et son remplacement par un Représentant spécial de l’UE. Le PIC ( Peace implementation Conférence ou Conseil de mise en œuvre des accords de Dayton), émanation de la "Communauté internationale", qui comprend les représentants de 42 Etats et de 12 organisations internationales a fixé en février 2008 les cinq objectifs et les deux conditions à remplir par la BH pour que soit fermé le bureau du Haut-Représentant et que le pays sorte de son statut de semi-protectorat. L’objectif non encore atteint est celui du régime des propriétés publiques, dont la discussion est dans l’impasse. La condition non accomplie est celle de la "stabilité de la situation politique", qui n’est guère en vue. En Bosnie-Herzégovine, les partis de la RS réclament, depuis des années, la fin de la tutelle internationale tandis que ceux de la Fédération exigent au préalable l’instauration d’un Etat viable. Au plan international, les avis sont très partagés, entre la Russie qui soutient la RS, une UE qui semble plutôt favorable à l’abolition de la fonction de Haut-Représentant qui serait remplacé par un Représentant européen doté de compétences encore indéterminées (alors que le Haut-Représentant actuel cumule les deux postes), et les Etats-Unis qui y sont plutôt hostiles dans la conjoncture actuelle. La Turquie, qui entend jouer un rôle dans la région, a manifesté son plein soutien à la position des partis de la Fédération.

Cette réunion du PIC, le 19 novembre, pourrait mettre en évidence des divergences entre l’Union européenne et les Etats-Unis, mises sous le boisseau au cours des entretiens de Butmir, mais selon certains participants à ces rencontres, néanmoins perceptibles. Laissant aux dirigeants européens la responsabilité de la conduite de la BH vers l’intégration à l’UE, les Américains mettent l’accent sur l’intégration du pays à l’ OTAN. C’est par exemple le Président de la Commission des relations extérieures du Sénat, John Kerry, qui va présenter une proposition de loi pour accélérer l’adhésion du Monténégro et de la Bosnie-Herzégovine à l’OTAN et explique que "la Bosnie est prisonnière d’un accord passé qui doit être modifié" pour que le pays soit en état de faire face à ses obligations en tant que membre de l’organisation atlantique. Il appelle dans ce but à un "investissement diplomatique pour prévenir une potentielle crise déstabilisatrice pour le pays", ajoutant que tous les Balkans occidentaux seraient rendus plus stables par l’accession de la BH à l’OTAN, la Serbie étant "une part importante de ce processus en dépit de sa tumultueuse histoire avec l’alliance [atlantique]". Dans cet article publié sur le site "Globalpost" et cité par "Oslobodjenje", l’influent dirigeant démocrate évoque le vote par entité, dénoncé comme obstacle à la conclusion de compromis et facteur de montée des extrémismes en BH.

Ce possible regain de l’interventionnisme des Etats-Unis résulte une fois de plus de l’impuissance européenne à prendre charge un problème qui la concerne pourtant au premier chef, car une escalade accélérée des tensions en Bosnie-Herzégovine ou, a fortiori, la finale désagrégation du pays seraient lourdes de conséquences pour la région et l’Europe tout entière. La politique d’inertie délibérée de Carl Bildt semble malheureusement endossée par la plupart des gouvernements européens. On entend très peu s’exprimer à ce propos les autorités françaises comme d’ailleurs les médias français, qui semblent bien éloignés, les uns comme les autres, des réalités autres que sportives des Balkans en général et plus encore de la Bosnie, en particulier. Dans son point de presse du 20 octobre, le porte-parole du Quai d’Orsay a commenté en ces termes la réunion de Butmir : " Le processus de Butmir offre aux dirigeants bosniens une occasion exceptionnelle de surmonter leurs différends. Ils doivent en tirer pleinement profit. Si les efforts engagés n’aboutissaient pas, ils devraient assumer la responsabilité d’un échec face à leur peuple et face à la communauté internationale". Cela signifie-t-il autre chose que la rengaine connue : "Débrouillez vous, on en a marre de vos histoires et si ça continue comme ça, on vous laisse tomber" ? Si c’est la bonne interprétation de la position de la France et de l’ensemble de l’Union européenne, on risque d’entendre encore longtemps parler de la "poudrière des Balkans".

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