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L’Union européenne et les "Balkans occidentaux"

dimanche 6 avril 2008


Les ministres des Affaires étrangères de Slovénie et de France, Dimitrij Rupel et Bernard Kouchner, ont publié le 2 avril une lettre ouverte dont on trouvera le texte intégral ci-dessous. Elle doit retenir l’attention dans la mesure où elle traduit, sur l’état des relations entre l’UE et les "Balkans occidentaux", l’opinion de leurs gouvernements respectifs, mais aussi celle des autorités de Bruxelles, la France devant succéder à la Slovénie lors de la prochaine rotation de la présidence du Conseil européen.

Ce texte indique sans ambages que l’unique objectif immédiat de la politique européenne dans les Balkans est de favoriser la victoire des "forces pro-européennes" aux élections du 11 mai en Serbie. Dans le contexte, ces forces sont assimilées à la coalition formée autour du Parti démocrate du Président Boris Tadic. La carotte agitée est la mise en route du processus d’intégration de la Serbie à l’UE, et plus précisément l’offre de délivrance "gratuite" de visas d’entée dans les pays de l’Union aux ressortissants serbes.

La signature promise de l’Accord de stabilisation et d’association est néanmoins assortie de deux conditions. La première est que la Serbie remplisse ses "obligations morales internationales". Il s’agit probablement de l’arrestation des criminels de guerre poursuivis par le TPIY, et notamment de Mladic, mais le texte n’en dit pas plus. On remarquera la qualification simplement "morale’ de ces obligations, alors qu’il s’agit bel et bien et surtout de contraintes d’ordre politique et juridique découlant de déclarations antérieures des autorités serbes et de l’appartenance de la Serbie à l’ONU, qui l’oblige, entre autres, à se conformer aux décisions des tribunaux internationaux que sont le Tribunal pénal international et la Cour internationale de justice. Ce dernier aspect de la question est mis en lumière dans une lettre ouverte signée par 55 personnalités internationales, dont on trouvera le texte, en anglais sur le site du Bosnian Institute : www.bosnia.org.uk

La seconde de ces conditions est que "la Serbie respecte les engagements qu’elle a pris antérieurement et s’abstienne de tout discours incendiaire et de toutes activités provocatrices…" et qu’elle ne s’oppose pas aux missions EULEX dépêchées par l’UE au Kosovo. Ce dernier point est énoncé dans la lettre ouverte des deux ministres dans une formulation contournée mais claire. Or, si les démocrates de Tadic se démarquent nettement de Kostunica et des radicaux qu’ils accusent d’organiser eux-mêmes les incidents et les troubles qui surgissent en Serbie et au Kosovo, ils se refusent toujours à accepter la nouvelle réalité de la situation au Kosovo. De ce point de vue, D. Rupel et B. Kouchner travestissent quelque peu la vérité en saluant la présence commune à la réunion de Brdo du Premier ministre kosovar Thaci et du ministre des Affaires étrangères serbe Jeremic. Celui-ci a en effet soigneusement évité de croiser le premier. Un succès des partisans de Tadic ne lèverait aucunement la contradiction qui mine leur politique soi-disant pro-européenne. Les seuls défenseurs d’une ligne pro-européenne conséquente demeurent le LDP de Cedomir Jovanovic et ses alliés, tenus comme quantité négligeable par les dirigeants européens, alors qu’ils pourraient, s’ils parvenaient à préserver l’existence de leur groupe au Parlement, utilement influencer la politique d’un Tadic victorieux mais dépendant de leur soutien.

La préférence accordée à la Serbie dans la vision des Balkans qui est celle de nos deux ministres et plus généralement de la diplomatie européenne, n’est pas dissimulée. La Serbie est décrite dans leur lettre ouverte comme un "cas unique" à l’égal du Kosovo. On pourrait leur objecter que la région comporte autant de cas uniques que de pays et que la Bosnie-Herzégovine aurait quelque droit à revendiquer la priorité, comme l’Etat de la région le plus constamment menacé dans son existence. A ce titre, comme le soulignent nombre de commentateurs, elle représente le véritable trou noir de l’Europe. Mais les facilités de visas que l’Union européenne est disposée à consentir à la Serbie sans aucune contrepartie ne sont proposées à la Bosnie-Herzégovine que sous la condition qu’elle signe l’Accord de stabilisation et d’association, lui-même suspendu au vote de la fameuse réforme de la police, qui dans son état actuel n’a rien d’une réforme et tout d’un gage offert à la revendication de Milorad Dodik de consolider et de perpétuer la division du pays.

S’il est légitime de s’inquiéter des conséquences d’une victoire de l’ultra-nationalisme en Serbie, il serait bien illusoire de tenter de s’en prémunir au prix de nouvelles capitulations au profit d’un nationalisme qui, pour apparaître plus "modéré", n’en maintiendrait pas moins actifs et renforcés les foyers de tensions et de conflits existant en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo et en Serbie.

Association Sarajevo

BALKANS OCCIDENTAUX : LETTRE OUVERTE DES MINISTRES DES AFFAIRES ETRANGERES DE FRANCE ET DE SLOVENIE,BERNARD KOUCHNER ET DIMITRIJ RUPEL ( 2 avril 2008 )

Balkans occidentaux:une nouvelle priorité de l’UE

Samedi dernier à Brdo (Slovénie), les 27 ministres des affaires étrangères de l’Union européenne ont réaffirmé clairement que l’avenir Balkans occidentaux est au sein de l’UE ; c’était là un message tout à fait nécessaire au lendemain de la déclaration d’indépendance du Kosovo et à la veille du sommet de l’OTAN qui se tiendra à Bucarest cette semaine et des élections générales qui auront lieu en Serbie en mai.

Fait remarquable, le Ministre serbe des Affaires étrangères, M. Vuk Jeremic, et le Premier Ministre du Kosovo, M. Hashim Thaci, étaient tous deux présents à Brdo. L’UE a admis en février que la décision de reconnaître ou non le Kosovo était laissée à chaque ةtat membre, mais cela ne change pas la volonté commune d’intégrer totalement le Kosovo dans les initiatives de coopération dans cette région à laquelle il appartient.

Nous pouvons dire sans révéler de secret que la Serbie était au cœur des discussions à Brdo. Comme l’a déclaré l’un de nos collègues samedi, nous voulons tous pour la Serbie ce que la Slovénie, qui était elle aussi une république de l’ex-Yougoslavie et qui assume aujourd’hui la présidence de l’UE, a obtenu. L’accord de stabilisation et d’association avec la Serbie a été paraphé en novembre dernier et est en attente de signature. La Serbie doit incontestablement remplir ses obligations morales internationales avant de pouvoir espérer rejoindre la famille européenne. Nous comprenons qu’à la veille des élections, la Serbie demeure dans l’incertitude quant à son avenir et réticente à l’égard de l’Europe. La présidence actuelle et la présidence future de l’UE ont donc toutes les deux la conviction que nous devons trouver des moyens innovants pour donner aux forces pro-européennes de Serbie l’impulsion dont elles ont tant besoin sans pour autant sacrifier les valeurs sur lesquelles repose l’UE. Comme le Kosovo, la Serbie est un cas unique à bien des égards.

C’est pourquoi nous voulons, comme cela a été envisagé à Brdo, manifester l’amitié de l’UE à l’égard du peuple serbe et faire la proposition que l’UE délivre gratuitement des visas aux ressortissants serbes qui se rendrent dans les ةtats membres.

Cependant, nous demandons instamment à la Serbie de respecter les engagements qu’elle a pris antérieurement et de s’abstenir de tout discours incendiaire et de toutes activités provocatrices qui pourraient porter atteinte à la sécurité dans la région. Nous respectons totalement les sentiments de nos amis serbes, mais une bonne coopération régionale est une condition indispensable pour les pays qui aspirent à adhérer à l’UE, et cela s’applique également à la Serbie. Les missions « état de droit » EULEX et du représentant spécial de l’Union européenne (RSUE) au Kosovo sont l’expression de l’engagement de l’UE au Kosovo. L’on ne saurait aspirer à adhérer à l’UE et refuser en même temps de parler aux membres des missions qui sont sur place avant tout pour protéger les Serbes du Kosovo. Qui plus est, la Serbie ne devrait pas laisser la question du Kosovo dicter la nature de ses relations avec l’UE.

Continuer à travailler au projet de libéralisation des visas pour tous les pays de la région en finissant rapidement de mettre en œuvre les feuilles de route et en créant des conditions concrètes et réalistes permettant, dès que ces conditions seront réunies, de circuler librement sans visa, est une mesure qui devrait être accueillie très favorablement par les habitants des Balkans. Nous ne devons pas négliger les frustrations qui résultent du fait paradoxal que les habitants des pays de l’ex-Yougoslavie ont connu la possibilité de voyager sans visa avant 1990.

Si pour des raisons évidentes, nous nous sommes concentrés ces derniers temps sur la Serbie et le Kosovo, nous ne devons pas oublier le reste de la région. Nous devons prendre acte des progrès accomplis récemment par le Monténégro et l’Albanie. En Bosnie-Herzégovine, la signature de l’accord de stabilisation et d’association est à notre portée, sous réserve que la réforme de la police soit mise en œuvre ; dans les jours à venir, le parlement de la Bosnie-Herzégovine aura une nouvelle occasion de faire preuve d’audace et de courage pour avancer sur ce point.

Enfin, en ce qui concerne l’ex-République yougoslave de Macédoine, nous jugeons encourageants les progrès accomplis ces derniers jours sur la question du nom et nous espérons sincèrement qu’une solution mutuellement acceptable sera trouvée pour permettre à d’adhérer à l’OTAN. C’est là l’avenir du pays et de ses habitants et cette situation est à même de rendre le pays plus fort et la région plus stable


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