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Quel devenir pour la Bosnie ?

Point de vue sur l’état du débat.

samedi 13 septembre 2003


Les accords de paix de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie restent valides et rares sont les observateurs à ne pas estimer que de grands progrès ont été enregistrés depuis leur entrée en vigueur. L’éventualité d’une reprise des hostilités reste très improbable, du moins tant que les troupes de maintien de la paix resteront sur place. La question que l’on se pose pourtant est : quel devenir pour la Bosnie ?

Quatre modèles au moins ont été proposés ces derniers mois pour faire progresser la Bosnie. Aucun n’est vraiment nouveau et tous ont eu leurs partisans ou promoteurs au cours des ans.

Ce qu’ils ont en commun, c’est la conviction que Dayton s’est en fait transformé en une camisole de force. Trois au moins de ces modèles sont centrés sur le caractère du pouvoir en Bosnie-Herzégovine et plus particulièrement les relations entre le Bureau du Haut représentant (OHR) - nommé par la communauté internationale et qui compte actuellement une équipe d’environ 200 employés étrangers et 580 employés locaux - et les dirigeants élus, à tous les niveaux de la Bosnie - cantons, entités, Etat.

Le Haut représentant dispose d’un pouvoir quasi absolu et peut changer les lois en Bosnie ou révoquer les dirigeants, comme vient de le démontrer en long et en large le"Frankfurter Allgemeine Zeitung" dans son édition du 30 août.

Les élus en place, du moins depuis les élections générales de 2002, proviennent dans leur majorité des trois partis nationalistes - le Parti de l’Action démocratique (SDA) longtemps associé au nom d’Alija Izetbegovic, le Parti démocratique serbe (SDS) autrefois dirigé par Radovan Karadzic et la Communauté démocratique croate (HDZ), antenne du Parti croate du même nom, surtout avant la mort du président Franje Tudjman fin 1999. D’une manière générale, le HDZ représente les intérêts des nationalistes croates qui forment des communautés relativement compactes en Herzégovine dans les régions proches de la Croatie et beaucoup moins les Croates plus modérés de Bosnie centrale et de Sarajevo, lesquels ont plutôt tendance à s’intégrer aux autres groupes ethniques.

Ce premier modèle est basé sur le principe selon lequel l’OHR devrait jouer un rôle encore plus important, afin d’accélérer la réalisation de l’objectif final : l’établissement d’un Etat unifié et multiethnique. Les partisans de cette thèse semblent faire partie des forces qui, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Bosnie, sont fortement opposées aux nationalistes. Ils affirment par ailleurs que l’OHR et l’OTAN sont à l’origine de la plupart des progrès enregistrés depuis 1995 et que l’impasse politique où se trouve la Bosnie est due au fait que l’OHR a dû prendre seul toutes les décisions importantes, jusqu’au choix des symboles nationaux et des plaques d’immatriculation.

Ceux qui préconisent le premier des modèles estiment que les électeurs restent la proie des nationalistes, trop souvent infiltrés dans les structures politiques, les affaires, la sécurité, la criminalité. Les partisans de ce premier modèle pensent que seul un OHR dur et puissant peut mettre fin à cette mainmise et jeter les bases d’une Bosnie-Herzégovine moderne, en faire un véritable Etat européen et non une menace potentielle à la sécurité en Europe, un havre pour les réseaux de la criminalité.

La faiblesse de ce premier modèle est qu’il est fondé sur un paradoxe - l’imposition par la force de la démocratie et de l’Etat de droit, sans aucune transparence, en violation souvent de la législation bosnienne en vigueur et ce par un étranger tout-puissant. En adoptant cette approche, l’OHR a favorisé la tradition locale qui consiste à profiter de la présence des étrangers, les laisser faire le travail et payer les factures, sans nécessairement que les habitants s’engagent eux-mêmes.

Le second modèle cherche à résoudre le problème en réduisant tout d’abord, puis en éliminant totalement le rôle de l’OHR. Ses partisans se trouvent surtout parmi les hommes politiques en place. Au début de 2003, ce modèle avait attiré l’attention de l’opinion publique après la publication, largement diffusée, d’un rapport d’une ONG qualifiant l’OHR d’institution coloniale.

Le côté négatif de ce modèle est qu’il reconnaît que le pouvoir restera entre les mains des nationalistes élus, ces derniers ayant ainsi la possibilité de se débrouiller entre eux, d’éliminer eux-mêmes le crime et la corruption dans leur propre milieu. Il est vrai que les partis politiques bosniens précommunistes étaient généralement basés sur l’ethnie et que même alors les électeurs votaient dans ce sens. Mais le problème ici, c’est qu’un grand nombre de ceux qui font partie des structures du pouvoir nationaliste ont participé à l’épuration ethnique, aux pillages, et pire encore, pendant la guerre de 1992-1995.

Le troisième modèle propose de revoir entièrement les accords de Dayton. Arguant que ni un protectorat international ni ce système bizarre composé de fiefs basés sur l’ethnie ne sauraient servir de base à un Etat moderne, annonciateur de prospérité et d’intégration européenne, ce que presque tous en Bosnie semblent souhaiter.

Un article du "Wall Street Journal Europe" du 29 août affirme que l’obstacle que constitue Dayton pourrait être éliminé grâce à la création d’une unique structure, d’un Etat doté d’une convention constitutionnelle.

Le problème que soulève ce troisième modèle est très similaire à celui posé par le second, à savoir qu’organiser des élections en Bosnie aboutit à confier le pouvoir aux nationalistes. Que pourrait-on espérer d’une convention constitutionnelle appliquée par les SDA, SDS et HDZ ? Sur quelles bases ces partis pourraient-ils s’accorder ? Quel sorte d’Etat construiraient-ils ?

Certains observateurs affirment que si on les laissait faire, le SDS et le HDZ s’entendraient sans doute pour diviser la Bosnie-Herzégovine. La Republika Srpska rejoindrait alors la Serbie-Monténégro, les régions principalement peuplées de Croates la Croatie et l’Etat musulman resterait seul et livré à lui-même.

Telle est d’ailleurs l’essence du quatrième modèle, qui préconise la partition. Le diplomate anglais Lord Owen, en particulier, a longtemps prétendu qu’à un moment ou un autre, dans la plus grande partie des Balkans, les frontières devraient être retracées sur des bases plus ou moins ethniques et qu’il vaudrait mieux en finir une fois pour toutes. Les nationalistes de la région semblent apprécier cette approche, qualifiée un jour par Karadzic de "nettoyage à la carte".

Le problème - ou l’intérêt - de la partition est que cela ne concernerait sans doute pas uniquement la Bosnie-Herzégovine, mais aussi tous les Etats de la région. La conclusion logique serait l’apparition d’une Croatie, d’une Serbie et d’une Albanie élargies ; d’un Etat musulman - macédonien aussi peut-être - plus petits. Le Monténégro se retrouverait seul, ce qui arrivera sans doute de toutes façons. Ce serait là un monde nouveau, en dépit des affirmations des partisans de la partition qui prétendent que les nouveaux Etats pourraient bâtir ensemble un avenir meilleur, grâce à l’intégration euro-atlantique.

Les critiques estiment que ce quatrième modèle entérinerait les campagnes de purification ethnique, en déclencherait de nouvelles et mettrait fin à toute tentative pour créer des Etats multiethniques - base de l’accord de paix d’Ohrid de 2001 en Macédoine et de l’accord de Dayton. Ce quatrième modèle ne laisserait au petit Etat macédonien slave que le choix entre une difficile survie en tant qu’Etat croupion, son union à la Bulgarie ou encore à la Serbie-Monténégro.

Le Kosovo, une partie de la Macédoine et les Albanais d’Albanie se retrouveraient dans un même Etat, malgré les énormes différences de leurs sociétés, leurs cultures et leurs conceptions politiques. Il faut aussi rappeler que dans les Balkans, rares sont les hommes politiques albanais vraiment sérieux qui envisagent la création d’une grande Albanie et l’incluent dans leurs plate-formes.

Ce quatrième modèle serait pour les autorités croates du centre-gauche un cadeau bien malvenu - des milliers de nouveaux électeurs pour le HDZ. De leur côté, la plupart des Herzégoviniens se verraient assez mal accueillis dans un Etat où ils sont dans l’ensemble considérés comme des rustres vivant de la criminalité.

Si de nombreux Serbes seraient heureux de rejoindre la Serbie-Monténégro, d’autres se souviendraient de l’argument invoqué en 1995 par Biljana Plavsic, ancienne présidente de la RS pour convaincre les Serbes d’accepter Dayton : à savoir que seul Dayton garantissait l’existence d’un Etat serbe de Bosnie stable.

Les Musulmans, comme souvent auparavant, seraient les larrons de la foire, certains cherchant à graviter vers Belgrade, d’autres vers Zagreb. Cela serait aussi un sujet de préoccupation à Washington et ailleurs, où l’on craindrait que des éléments indésirables du Moyen orient ne transforment ce mini Etat musulman en un tremplin vers l’Europe.

Il semble donc que chacun de ces modèles, sensés offrir une alternative à Dayton, ait ses propres failles. Ce qui pousse certains observateurs à suggérer que le mieux serait sans doute de s’en tenir à Dayton, malgré tous ses défauts, tant qu’une meilleure solution n’aura pas été trouvée.

Patrick Moore


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