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La dangereuse crise bosnienne

mardi 13 novembre 2007


L’acceptation par la Présidence tripartite de BH de la démission du Premier ministre Nikola Spiric - issu du SNSD,parti majoritaire en RS- marque une nouvelle étape dans le déroulement de la crise du système politico-institutionnel bosnien, qui s’approfondit de jour en jour. Le prochain degré de l’escalade sera, à moins d’un accord entre le Haut-Représentant Miroslav Lajcak et le chef du gouvernement de la RS Milorad Dodik sur la modification ou l’interprétation des récentes mesures proposées par le premier , le passage général à l’opposition de toutes les forces politiques de l’entité serbe, qui signifierait, dans le cadre de la constitution de Dayton, la paralysie absolue des institutions centrales du pays.

On en est pour le moment au rejet par Miroslav Lajcak des propositions formulées par une équipe d’ experts de la RS sur le mode de prise de décision au sein du Conseil des ministres central. Selon le Haut-Représentant, ces amendements ne feraient qu’aggraver les possibilités déjà existantes de blocage de la machine gouvernementale, dont l’inefficacité avérée a été reconnue par le Premier ministre démissionnaire lui-même. La question qui se pose depuis l’entrée en vigueur des accords de Dayton , mais qui apparaît aujourd’hui avec plus de clarté que jamais, est de savoir si une entité peut jouir d’un pouvoir illimité d’obstruction à toute décision concernant la marche normale des affaires de l’Etat. Sans remettre en cause les dispositions de la constitution de Dayton, dont il se pose en garant, qui obligent à la recherche du consensus entre "peuples constituants" et "entités", Miroslav Lajack veut en assouplir l’application, en abaissant les quorums et en exigeant la présence effective des ministres et des parlementaires lors des prises de décision. Ces propositions ne touchent aucunement aux règles constitutionnelles de "protection des intérêts nationaux " qui suffisent amplement à la défense des droits des "peuples constituants" de BH et des prérogatives de ses "entités".

Mais pour Milorad Dodik, il s’agit en premier lieu d’affirmer le droit de la RS à se conduire comme un quasi-Etat, associé seulement pour la forme, parce que cela est imposé par les accords de Dayton, à l’autre entité qui compose avec elle la Bosnie-Herzégovine. Son combat pour le maintien d’une police propre à la RS n’a pas d’autre sens. Il exige que le droit de veto des entités, institué de fait par la loi organisant le fonctionnement du gouvernement central, soit encore renforcé et explicité alors que la constitution de Dayton ne prévoit aucun droit de veto "ethnique" au sein du Conseil des ministres, stipulant simplement que "les deux tiers au plus de tous les ministres peuvent être issus du territoire de la Fédération". Les autorités russes, qui ont critiqué les décisions du Haut-Représentant, n’ont d’ailleurs pas contesté leur légalité mais leur opportunité.

Pour de très nombreux observateurs, l’exacerbation de la crise à laquelle on assiste est directement liée à l’approche de la résolution de la question du Kosovo et les déclarations répétées émanant de toutes sortes d’autorités internationales, qui dénient ce lien, prouvent tout bonnement le contraire. Du côté serbe, à Banja Luka et à Belgrade, on se contente de répéter que la proclamation et la reconnaissance d’une indépendance du Kosovo ne manqueraient pas d’avoir des répercussions internationales, en particulier en BH., et que ce qui serait accordé au Kosovo devrait l’être à la RS. Ce soi-disant argument est évidemment tenu comme imparable en Serbie, mais on s’étonne qu’il le soit dans bien d’autres milieux. S’il existe en effet un rapport entre le Kosovo et la BH, c’est celui qu’a établi la politique du nationalisme serbe conduite par le régime de Milosevic, destructrice de l’existence de l’un et de l’autre. En refusant les aspirations nationales des Albanais du Kosovo, dont il a aboli l’autonomie en 1989, Milosevic a enclenché le cycle des guerres qui se sont terminées, dans la ruine générale de la région, par sa défaite qui a été aussi celle du projet grand-serbe. L’indépendance de toutes les républiques de la Fédération yougoslave est née de cette faillite, qui sera parachevée par l’indépendance du Kosovo. Si la RS existe, c’est parce que la "Communauté internationale", quoi qu’on pense de la formule retenue, l’a bien voulu, pour obtenir plus rapidement la paix, pour préserver une présence serbe en Bosnie, pour ménager Milosevic, ou pour une quelconque autre raison peu claire. La garantie de l’intégrité de la Bosnie-Herzégovine, instituée par les accords de Dayton, aussi déplaisante qu’elle soit pour ceux qui ont été empêchés de réaliser pleinement le dépeçage du pays, ne peut être un objet de marchandage et il serait bon que la Communauté internationale et d’abord l’Union européenne le rappellent à Belgrade, qui soutient sans réserve les dirigeants de Banja Luka, les deux capitales agissant sans aucun doute en concertation.

De ce point de vue, on est en droit de s’interroger sur la cohérence de la position des dirigeants européens vis-à-vis de la Serbie. Le membre bosniaque de la Présidence collégiale, Haris Silajdzic, a protesté auprès du Président de la Commission européenne contre le paraphe de l’Accord de stabilisation et d’association entre Bruxelles et Belgrade, mais il a exprimé là un avis partagé par bien des observateurs internationaux. C’est par exemple James Lyon, spécialiste des Balkans à l’International Crisis Group qui parle de la "politique étrangère schizophrène" de l’UE, sermonnant un jour Vojislav Kostunica, virulent pourfendeur du représentant de l’UE en BH Miroslav Lajcak, couvrant un autre jour de fleurs l’engagement proeuropéen du gouvernement serbe. Il est vrai qu’il s’agit peut-être de distinguer et d’encourager la moitié "proeuropéenne" de ce gouvernement contre son autre moitié, plutôt prorusse. Mais à ce jeu, qui leurre qui ? Certains membres de ce gouvernement assurent que l’arrestation de Mladic est proche, mais on n’entend jamais de tels propos de la bouche du Premier ministre, Vojislav Kostunica. Celui-ci vient par ailleurs de dénoncer les projets qu’élabore l’Union européenne pour mettre en place la mission européenne qui viendra remplacer l’UNMIK au Kosovo. Les uns et les autres se retrouvent en tout cas pour afficher leur solidarité avec Dodik, qui déclare jour après jour que la police de la RS lui importe plus que l’adhésion à l’Union européenne.

La presse internationale, sinon la française décidément allergique aux Balkans, souligne le caractère très inquiétant de la situation en Bosnie-Herzégovine couplée à celle du Kosovo et au rôle qu’entend jouer la Russie dans la région. Le "Guardian", de Londres, considère par exemple qu’en faisant du Kosovo et de la RS ses principaux sujets d’intérêts nationaux " Belgrade a ouvert un dangereux front" dans une "manière qui rappelle le temps de Milosevic". Le commentateur régulier de la radio-télévision B 92, de Belgrade, William Montgomery, conclut pour sa part sa dernière chronique en énumérant tous les facteurs qui concourent à la création d’une grave crise en BH : l’impact du Kosovo, la montée du sentiment nationaliste en Serbie, le rôle actif joué par la Russie en soutien des intérêts serbes, qui pourrait se traduire par un refus de renouveler le mandat de l’EUFOR, le frustration générale en Bosnie après des années de présence internationale, l’affaiblissement de l’engagement international en Bosnie, tout cela formant une mauvaise combinaison d’éléments...

On ne pourra pas dire que l’orage était imprévisible.

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