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Ce que recouvrent les crimes "mafieux"

Une nuit qui n’en finit plus

samedi 3 mai 2003


A son arrivée à Sarajevo, il y a une dizaine de mois, le Haut représentant Paddy Ashdown déclarait à qui voulait l’entendre qu’en Bosnie-Herzégovine le nationalisme était en régression et que le véritable problème, c’était le crime organisé. Ce qui ne m’avait pas du tout convaincu. J’avais alors réagi dans un article publié dans Oslobodjenje, m’efforçant de persuader le lord britannique qu’ici le nationalisme était à l’origine de tous les maux et que le crime et la corruption n’en étaient que les inévitables corollaires. Souvenons-nous de ce que disait Hitler aux membres du parti national-socialiste : "Enrichissez-vous ! Faites tout ce que vous vous voudrez, mais ne vous laissez pas prendre." J’espère que les récents événements qui, en Serbie, ont suivi l’assassinat du premier ministre Zoran Djindjic, auront démontré qui de nous deux avait raison ; j’espère aussi qu’Ashdown s’est rendu compte, tirant la leçon de ce qui se passe dans l’Etat voisin, que le crime et la corruption se sont répandus au moment même où Milosevic a appelé tous les Serbes a défendre leurs "intérêts nationaux".

Les criminels qui ont fait la guerre et pillé la Croatie et la Bosnie au nom de ces "intérêts" sont devenus les principaux piliers de ce régime et ont formé une milice chargée d’éliminer les adversaires de Milosevic. Prêts à assassiner froidement et à volonté, pour des raisons politiques ou autres, ils ont semé la peur et la terreur dans l’ensemble du pays. Lorsque ces tueurs se sont rendus compte qu’ils ne pourraient plus s’enrichir et qu’ils risquaient de se voir eux-mêmes éliminés, ils se sont attaqués directement à la tête du gouvernement. Il s’est pourtant révélé qu’il ne fallait pas grand chose pour en finir avec eux. Une simple décision du gouvernement et un commando spécial et bien entraîné ont suffi. Les prisons serbes regorgent maintenant de ces tristes sires, de tous ceux qui appartenaient à cet important réseau criminel et politique : des assassins de Djindjic et dealers de drogue au groupe des "femmes fatales" - présidé par la veuve d’Arkan - et aussi des juges, procureurs, avocats, généraux et anciens chefs des services secrets. La détermination des autorités de Serbie, bien décidées à débarrasser le pays de cette vermine constitue sans doute en ce moment l’événement le plus important dans les Balkans.

Cela ne devrait-il pas inciter Zagreb et Sarajevo à en faire autant, libérant ainsi cette région de la terreur de ses propres malfrats et "patriotes" ? Il semble malheureusement que non. Mais c’est là un autre problème, beaucoup plus compliqué. A la différence de cette bande de criminels, le nationalisme en Serbie - et ailleurs - ne peut être éradiqué à l’aide de milices spéciales et de kalachnikovs. Le nationalisme est la pire des mauvaises herbes. Prenez l’exemple de Vojislav Kostunica, qui s’est attiré le titre de "nationaliste en frac". Quelqu’un qui semble totalement perdu. Malgré toutes les preuves accumulées contre les généraux Ratko Mladic et Veselin Sljivancanin, accusés de crimes de guerre et qui se cachent en Serbie, Kostunica ne renonce pas à son "patriotisme" et conteste la légalité du Tribunal de La Haye : " Lorsque j’étais président, je n’ai jamais cédé aux nombreuses pressions pour inciter Mladic et Sljivancanin à se rendre. Je ne le ferais certainement pas maintenant." Milosevic en disait autant. Le commando spécial opérant sous le nom de "Bérets rouges", spécialisé en fait dans les assassinats organisés et qui laissait tout derrière lui à feu et à sang, vient d’être dissous, car il a été prouvé que son commandant Milorad Lukovic (dit Legija) avait joué un rôle décisif dans l’assassinat de Djindjic. Le nouveau premier ministre Zoran Zivkovic a déclaré à cette occasion que ce commando avait "peut-être eu une certaine raison d’être au cours des guerres en Croatie, en Bosnie et au Kosovo". Déclaration invraisemblable de la part d’un homme sur l’ordre duquel près de quatre mille personnes ont été arrêtées seulement en l’espace d’un mois, qui reconnaît ainsi les services "patriotiques" de Legija et de ses hommes, lesquels ont pillé et massacré des civils, incendié des villages entiers dans toute la Bosnie et au Kosovo, guerroyant pour leur propre compte. Si c’est ainsi que parle son premier ministre, cela veut dire que la Serbie reste prisonnière du mythe de Milosevic et de ses guerres perdues. Il ne faut donc pas s’étonner si la récente inhumation à Potocari de six cents des nombreuses victimes de Srebrenica n’a pratiquement pas été mentionnée dans les journaux ou revues serbes. Le nationalisme est une longue nuit, qui n’en finit plus.

Gojko BERIC

(Traduction : Nicole Philip-Dizdarevic)


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