Archives de la Lettre d'information de l'Association Sarajevo - Fondatrice Mirjana Dizdarevic

Association Sarajevo

Accueil du site > Analyses et commentaires > Albanais du Kosovo,Serbes de Bosnie:une fausse symétrie

Albanais du Kosovo,Serbes de Bosnie:une fausse symétrie

jeudi 28 février 2008


Les dirigeants serbes développent essentiellement deux arguments contre l’indépendance du Kosovo. Le premier, d’ordre historique, renvoie à la période antérieure à la fameuse bataille du Champ des Merles de 1389, perdue contre les Ottomans, période qui a vu grandir et s’affirmer dans les Balkans une puissance serbe, avec un essor culturel et artistique qui a laissé son empreinte dans la région par de nombreux et importants monuments religieux. Quelle que soit la charge émotionnelle de ces souvenirs, constitutifs du mythe du "Kosovo, berceau et terre sacrée de la Serbie", ils ne sauraient déterminer, notamment pour les populations non serbes de l’espace ex-yougoslave, les solutions des problèmes créés par la désintégration violente de la Yougoslavie. A ce compte, il faudrait remettre en cause bien des Etats et des frontières, partout dans le monde. Les Albanais du Kosovo font valoir, pour leur part, que le rattachement du territoire à la Serbie a été le fait d’une décision, selon eux arbitraire, prise par les grandes puissances à l’issue des guerres balkaniques de 1912-1913, alors qu’ils étaient déjà majoritaires dans le pays.

L’autre argument est que la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo constituerait une atteinte "sans précédent" au droit international. "Boîte de Pandore", "Effets de dominos", "Deux poids, deux mesures", "Contagion dangereuse", les dirigeants serbes appuyés par la grosse artillerie de Vladimir Poutine qui va jusqu’à menacer d’en faire un usage autre que verbal, agitent le spectre d’un bouleversement général de la scène internationale. Sur un ton plus modéré, de nombreux commentateurs, certains supposés avisés, partagent les mêmes craintes et des gouvernements, parmi lesquels ceux de pays membres de l’Union européenne, 5 ou 6 sur 27, refusent de reconnaître le nouvel Etat.

Les juristes qualifiés débattront de la conformité de l’indépendance du Kosovo aux termes de la résolution 1244 du Conseil de Sécurité, qui a déterminé le statut intérimaire du territoire dans le cadre de la souveraineté de ce qu’était alors la Yougoslavie et fixé le processus de l’établissement de son statut définitif. Ils prendront certainement note que cette résolution 1244 fait référence à l’Accord de Rambouillet qui stipulait dans son chapitre 8, article 1°, al. 3 : "Trois ans après l’entrée en vigueur du présent Accord, une réunion internationale sera convoquée en vue de définir un mécanisme pour un règlement définitif pour le Kosovo, sur la base de la volonté du peuple, de l’avis des autorités compétentes, des efforts accomplis par chacune des Parties dans la mise en oeuvre du présent Accord et de l’Acte final de Helsinki, ainsi que pour réaliser une évaluation d’ensemble de la mise en oeuvre du présent Accord et d’examiner les propositions de mesures complémentaires formulées par les Parties".

La prise en compte de l’Acte final d’Helsinki, qui pose l’inviolabilité des frontières et la défense de l’intégrité territoriale des Etats, offre certes un argument aux adversaires d’une indépendance unilatéralement proclamée, quoiqu’ internationalement contrôlée sur la base du plan élaboré par le médiateur de l’ONU, Martti Ahtisaari. On peut leur objecter ce qu’a été la situation légale du Kosovo comme unité constitutionnelle de la Fédération yougoslave, Etat qui a disparu, avec ses frontières et son intégrité territoriale. Il faut surtout, lorsqu’il est question de l’Acte final d’Helsinki, rappeler qu’il ne traite pas seulement de l’inviolabilité des frontières mais aussi et autant, des droits de l’homme, des libertés fondamentales, de la protection des minorités nationales, etc.. Tous ces sujets ont été au coeur des revendications des Albanais du Kosovo et de leur combat, d’abord pour l’obtention du statut de République au sein de la Fédération yougoslave, puis pour l’indépendance, réprimé de la manière que l’on sait par le régime de Milosevic, qui n’a rencontré, sur ce point, aucune opposition de fond de la part des dirigeants serbes actuels. On ne doit pas oublier que la suppression de l’autonomie du Kosovo en 1989-1990, qui a été le facteur déclenchant du processus de destruction de la Yougoslavie, s’est faite sous les applaudissements de l’ensemble de la société serbe, à l’exception de sa très marginale fraction qui a eu le courage de résister au courant ambiant, comme elle a le courage de continuer de le faire aujourd’hui, au prix des menaces qui pèsent sur ses représentants les plus connus.

C’est en ce sens qu’on ne peut isoler l’aspect juridique de la question du Kosovo de son aspect politique. Ceux qui critiquent l’indépendance du Kosovo pensent sans doute que la proposition d’ "autonomie substantielle" faite par les dirigeants de Belgrade, 18 ans après l’avoir abolie, était raisonnable et acceptable par les Albanais du Kosovo. Mais pour ceux-ci, seule l’indépendance pouvait marquer la rupture avec une situation revêtant à bien des égards les traits d’une domination de type colonial. C’est peut-être pour cela que le cas du Kosovo est "unique", cas exceptionnel d’une situation quasi-coloniale en Europe, que ne veulent pas comprendre nombre de commentateurs qui avaient, naguère, soutenu toutes les luttes de libération nationale dans le monde.

C’est aussi parce que l’on ne saurait faire abstraction des origines et de la nature des guerres déclenchées par le régime de Milosevic que la symétrie invoquée entre le droit des Serbes de Bosnie de se séparer de la Bosnie-Herzégovine et celui des Albanais du Kosovo de se séparer de la Serbie, est fausse et même scandaleuse. S’il est un rapprochement pertinent à opérer entre le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine, c’est celui qui concerne la responsabilité du régime de Milosevic dans sa tentative de les détruire l’un et l’autre.Au Kosovo, il a voulu réprimer la volonté d’autonomie accrue puis d’indépendance de la quasi unanimité de sa composante albanaise et tenter d’en expulser une grande partie à la faveur de la guerre. Il a finalement échoué.

En Bosnie-Herzégovine, le régime de Milosevic, en accord avec les dirigeants nationalistes locaux, a voulu anéantir le pays et l’Etat par une guerre dont le moteur et le but étaient la "purification ethnique". Avec le consentement de la "Communauté internationale", il a partiellement réussi dans son entreprise en faisant admettre, par les accords de Dayton, l’existence d’une entité serbe dénommée "Republika srpska", créée de toutes pièces par la violence, car contrairement à ce que beaucoup imaginent, il n’a jamais existé en Bosnie-Herzégovine de territoires à population nationale absolument majoritaire, sauf en Herzégovine occidentale peuplée presque exclusivement de Croates. Mais la contrepartie de cette concession lâchée pour arrêter la guerre au plus vite et consolider le pouvoir de Milosevic alors que la position des nationalistes serbes de Bosnie s’effondrait, était que la Bosnie-Herzégovine soit reconnue dans sa souveraineté et son intégrité territoriale, élément essentiel de la stabilité des Balkans. Le Tribunal pénal international et la Cour internationale de Justice ont, par la suite établi la réalité des crimes contre l’humanité commis pour constituer cette "entité" et notamment celui de génocide, perpétré à Srebrenica.

Le problème actuel de la Bosnie-Herzégovine est effectivement que la construction institutionnelle de Dayton rend le pays ingouvernable, mais c’est une autre affaire que celle du droit des Serbes à faire sécession. Leur reconnaître cette faculté serait légitimer a posteriori les guerres de Milosevic et du nationalisme serbe alors que ces guerres ont été perdues par l’un et par l’autre. Ceci est vrai pour la Bosnie-Herzégovine comme pour le Kosovo.

Le bureau de l’Association Sarajevo


© Association Sarajevo - 17, rue de l'Avre 75015 Paris - http://www.association-sarajevo.org/

Nous contacter - Référence légales - Suivre la vie du site RSS 2.0 - Plan du site - Espace privé - SPIP