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La paralysie persistante de l’UE face à la crise bosnienne

jeudi 21 avril 2011


Les menaces que les ultra-nationalistes serbes et croates font peser sur qui subsiste de l’unité formelle de la Bosnie-Herzégovine se concrétisent. D’une part, l’Assemblée de la RS a adopté le 13 avril un projet de référendum mettant en cause l’existence des institutions judiciaires centrales. D’autre part, les organisations d’appellation croate qui boycottent les nouvelles autorités de la Fédération ont organisé le 19 à Mostar une réunion qui s’est autoproclamée Assemblée du peuple croate. Dans ces circonstances, la formation d’un gouvernement central relève plus que jamais de la gageure.

Tout ce que la "Communauté internationale" et l’Union européenne comptent d’organes et de représentants en BH- à l’exception de ceux de la Russie, qui ont une position inverse- a condamné la dernière initiative des dirigeants de la RS en vue du démantèlement des institutions communes de la Bosnie-Herzégovine. Catherine Ashton, Haut-Représentant de l’UE pour les affaires étrangères, a fait de même, mais comme à l’accoutumée, rien de ces condamnations ne s’est traduit en actes. L’Union européenne dispose pourtant, avec la directive du Conseil du 21 mars, de l’arme des sanctions qui pourraient frapper, par des mesures économiques et de restrictions de voyage les personnes qui "portent atteinte à la souveraineté internationale, à l’intégrité territoriale, à l’ordre constitutionnel et à la personnalité internationale de la Bosnie Herzégovine" ou qui "nuisent à l’application de l’accord-cadre général pour la paix de Dayton/Paris et de ses annexes, y compris des mesures instaurées dans le cadre de la mise en œuvre dudit accord". Les instances internationales responsables de l’application de ces accords ont beau expliquer en quoi le référendum préparé par les autorités de la RS est anticonstitutionnel et contraire aux accords de Dayton, l’Union européenne demeure pétrifiée, incapable d’utiliser la batterie de sanctions dont elle s’est dotée.

L’autre aspect de la question est que la Serbie, qui presse Bruxelles et les capitales européennes d’accepter avant la fin de l’année sa candidature à l’UE, prend le parti de Banja Luka contre ce que toutes les autorités de cette Union condamnent, en soutenant un processus qui mène à la désintégration de la Bosnie-Herzégovine. C’est prendre littéralement le contre-pied de la "coopération régionale" et du "bon voisinage" considérés par l’Union européenne comme des conditions primordiales de l’intégration à l’Union. Cette exigence posée depuis le Conseil européen de Thessalonique de juin 2OO3 et son agenda à l’usage des Balkans occidentaux, est constamment renouvelée dans les documents émanant des instances de L’Union. Elle est, par exemple, maintes fois mentionnée dans la résolution du Parlement européen du 19 janvier sur le processus d’intégration européenne de la Serbie, mais demeure curieusement oubliée lorsqu’il s’agit d’évaluer le sérieux de l’engagement européen des dirigeants de Belgrade, comme si leur appui à la politique destructrice de l’unité de la BH menée par le Président de la RS, Milorad Dodik, ne comptait pour rien. Le 20 avril, le chef de la délégation de l’UE pour la Serbie, Vincent Degert, n’ a cité à Belgrade comme principaux objectifs à atteindre pour obtenir le statut de candidat que les réformes visant le système judiciaire, la lutte contre la corruption et la loi électorale. L’influence négative de la politique serbe sur la stabilité régionale est passée sous silence.

C’est sur ce point de la nécessité de la coopération régionale et du bon voisinage qu’ont voulu mettre l’accent les signataires* d’une lettre envoyée le 29 mars au ministre des affaires étrangères Alain Juppé en prévision de la visite que devait faire à Paris le président Boris Tadic . Plaçant le mandat d’arrêt international lancé par la justice serbe contre Jovan Divjak, toujours de ce fait retenu en Autriche, dans le contexte général d’une politique qui n’a pas véritablement rompu avec celle de Milosevic, la lettre finit en ces termes : " Nous estimons que la Serbie ne doit pas être gratifiée du statut de candidat à l’adhésion [à l’UE] tant qu’elle n’aura pas livré les deux fugitifs [Mladic et Hadzic] et ne se comportera pas en voisin pacifique". A propos de la BH, cette lettre note que "la Serbie ne cesse de proclamer qu’elle est attachée, comme le veulent les accords de Dayton, au respect de l’intégrité et de la souveraineté de la BH. Dans la réalité, elle soutient inconditionnellement les dirigeants de la Republika Srpska qui refusent avec obstination les nécessaires révisions des institutions et qui, en outre, ne cachent pas leur désir de faire sécession". La réponse du ministre se fait encore attendre, mais il faut espérer que le président Sarkozy, qui s’est posé à l’occasion de sa rencontre avec Boris Tadic, le 8 avril, comme le "meilleur avocat" de la candidature serbe, réétudiera son dossier et se rendra compte de l’évidence du danger qu’il y aurait à introduire dans la famille européenne un membre qui met la main au démembrement d’un pays voisin, lui aussi candidat potentiel à l’adhésion. Ce serait un cas inédit dans l’histoire de l’Union européenne.

Contrairement à leurs homologues serbes, les nationalistes croates des HDZ de Bosnie ne s’attaquent pas frontalement aux institutions bosniennes , mais de biais en boycottant les nouvelles instances de la Fédération et en tentant de mettre en place des pouvoirs parallèles. C’est ce qui a été décidé à la réunion de Mostar du 19 avril avec l’appel à une réorganisation administrative et territoriale de la BH incluant une unité fédérale à majorité croate et la formation d’un Grand conseil censé représenter les intérêts vitaux croates. Les promoteurs de ces initiatives ont éludé les questions relatives aux formes, au fonctionnement et aux moyens d’action du corps politique nouvellement créé et pris la précaution de se déclarer attachés à l’intégrité territoriale de la BH. L’opération se présente ainsi non contre la constitution et les accords de Dayton, mais en dehors. La première ministre de Croatie Jadranka Kosor a apporté son soutien à l’Assemblée, de même qu’un représentant de l’épiscopat catholique de BH, mais en l’absence du cardinal Puljic et de tout autre évêque. Dans l’attente de nouveaux développements, les adversaires politiques des deux HDZ ne veulent considérer la réunion de Mostar que comme une simple manifestation élargie de partis qui se sont exclus des instances régulières de la Fédération. Le Haut-Représentant Valentin Inzko estime de son côté qu’aucun parti ou individu n’a le droit exclusif de représenter un peuple constitutif [de la BH]. Quant aux dirigeants de la RS, ils soutiennent la demande d’autonomie territoriale croate dans la mesure où elle n’affecterait pas les limites de l’entité serbe.

Milorad Dodik confirme son alliance avec les HDZ de BH et principalement avec le chef du HDZ-BiH, Dragan Covic, en exigeant la participation de ces partis au gouvernement central du pays, ce qui, au vu de l’affrontement qui oppose dans la Fédération les HDZ au bloc constitué autour du SDP de Zlatko Lagumdzija, s’avère pour l’instant impossible. Aux majorités et gouvernements sans programmes ni buts communs, ce qui était la règle admise en BH, succède ainsi l’impossibilité de former toute majorité ou gouvernement, ultime aboutissement de la logique contradictoire des accords de Dayton opposant ethnicité et démocratie. La question de la révision de ces accords devrait donc se poser, mais de cela, à l’exception de voix isolées, la "Communauté internationale" et l’Union européenne indifférentes, divisées ou la tête ailleurs, ne veulent pas entendre parler.

Association Sarajevo

*Georges-Marie Chenu, Antoine Garapon, Pierre Hassner, Philippe Herzog, Olivier Mongin, Olivier Py, Michel Rocard et les Associations : AEC Nantes, Association Sarajevo, Bosnie Mir Sada, CCFD-Terre solidaire , Comité Kosovo, Confrontations-Europe, Enfants Europe Bosnie, Fédération des Mères pour la Paix, Initiative Citoyens en Europe (ICE), La Maison de l’Europe d’Albertville et de Savoie, La VIVA Auvergne, La VIVA Pays de Loire, Place Publique


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