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La nouvelle alliance des nationalistes croates et serbes de Bosnie-Herzégovine

jeudi 24 mars 2011


La formation dans la Fédération d’un gouvernement de coalition des quatre partis unis sur une plate-forme commune (SDP,SDA, HSP, NSRzB), a radicalisé les positions des deux partis nationalistes croates, HDZ-BiH et HDZ 1990.Ceux-ci avaient rejeté l’ultime compromis proposé par les représentants de la Communauté internationale en BH : leur attribuer quatre des cinq sièges réservés à des Croates. Ils sont restés intransigeants sur leur exigence de représenter l’ensemble des Croates de la Fédération et de Bosnie, déniant ainsi la nationalité de ceux qui refusent de s’identifier au HDZ. Au-delà de la contestation de la légalité de la désignation des instances de la Fédération, ils entreprennent de construire une nouvelle mouture de l’Herceg Bosna du temps de la guerre, par une union des cantons où ils sont majoritaires, avec le projet de réunir une "Assemblée du peuple croate". L’examen de la légalité da la constitution des autorités législatives et exécutives de la Fédération est désormais du ressort de la Cour constitutionnelle de la Fédération. Dans l’attente de son jugement, le nouveau gouvernement a fait adopter le budget de la fédération pour 2011.

Milorad Dodik et les dirigeants de la RS se trouvent aux côtés des deux HDZ dont ils soutiennent les protestations, contestations et revendications, notamment celle de la création d’une troisième entité, à condition quelle ne touche pas le territoire de l’entité qui englobe une partie de la Posavina, très largement épurée de sa population croate. Cette restriction ne gêne pas Dragan Covic, président du HDZ-BiH, devenu l’allié n° 1 de Milorad Dodik. Celui-ci égrène ses discours habituels sur l’intangibilité des accords de Dayton, la non viabilité de la BH (sans relever que la non viabilité de la BH tient à cette intangibilité), sa prochaine dissolution, la volonté de domination des Bosniaques, la dénonciation de l’ingérence étrangère, etc. Son refus de reconnaître les nouvelles autorités de la Fédération et son alliance privilégiée avec le HDZ, rendent très problématique la formation un gouvernement au niveau central de l’Etat, ce qui accentue encore la précarité du système politique bosnien, qu’il peut dénoncer à juste titre, mais pour de mauvaises raisons.

Parallèlement à cette entreprise de démolition en règle des institutions communes de la BH, les liens entre Belgrade et Banja Luka se resserrent de plus en plus, ce qui permet au Premier ministre de Serbie de dire qu’elles n’ont jamais été meilleures. La réunion commune du 18 mars des gouvernements de Serbie et de RS à Banja Luka est le dernier témoignage du renforcement de ces liens dans le sens d’une intégration économique de la RS à la Serbie. Ces rapports vont bien au-delà des relations spéciales autorisées par la constitution de Dayton, qui prévoit que les accords conclus avec des Etats étrangers doivent obtenir l’assentiment du Parlement de BH. Cette collaboration étroite affaiblit encore plus, s’il était besoin, l’unité de la Bosnie-Herzégovine. De plus, Milorad Dodik mène sa propre politique étrangère. Il vient de rencontrer Vladimir Poutine, en visite à Belgrade, pour l’entretenir des relations économiques et politiques entre la RS et la Russie.

Dans cette situation où l’ultra- nationalisme des Croates de BH revient au premier plan de l’actualité, la politique de Zagreb est redevenue un facteur important de la politique en BH. Le gouvernement de droite de Jadranka Kosor, en accord avec le président social-démocrate Ivo Josipovic, soutient les revendications des nationalistes bosno-croates des HDZ. Cette position est à l’opposé de celle de l’ancien président Stjepan Mesic qui plaidait, et continue de le faire, pour l’unité de la Bosnie-Herzégovine, incitant Serbes et Croates à se tourner vers Sarajevo plutôt que vers Belgrade ou Zagreb. Il est à remarquer que le SPD (social-démocrate), principal parti d’opposition, en Croatie, qui a le vent en poupe, partage l’orientation du gouvernement, à contre-pied de son homologue social-démocrate bosnien qui a, lui, l’appui des socialistes européens.

De ce qui apparaît depuis longtemps, depuis le début de l’application des accords de Dayton, comme une situation de blocage, on est aujourd’hui passé à une situation qui tourne au chaos. A l’impotence des gouvernements centraux dépourvus de programmes, succèdent l’absence de tout gouvernement de l’Etat et un gouvernement de la Fédération non reconnu par celui de la RS et par trois cantons de la Fédération. Ceux-ci ébauchent ensemble un mouvement de séparation. Il n’est pas outré de comparer cette situation à celle qui a vu les nationalismes serbe et croate se donner la main pour tenter de détruire la Bosnie-Herzégovine et de partager ses dépouilles. Il est vrai que la présence internationale empêche que les conflits tournent aux affrontements armés, mais l’insistance de Milorad Dodik à réclamer la fin de cette présence internationale est de ce point de vue inquiétante.

Si cette présence préserve encore la paix, il est une autre comparaison qui s’impose avec celle des années 9O, qui ont été celles de l’impuissance de la Communauté internationale à prévenir, empêcher puis arrêter les guerres qui ont détruit l’espace yougoslave. Face aux crises qui s’aggravent en BH, la diplomatie internationale et singulièrement celle de l’UE, demeurent passives alors que ce sont-elles qui ont imaginé et imposé le système institutionnel qui est le principal facteur de la désagrégation du pays. La réunion du Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE du 21 mars est un exemple de cette carence. Les ministres ont déclaré rester attachés à la défense de l’intégrité, la souveraineté et l’unité de la BH ; ils ont réaffirmé leur engagement en faveur de l’intégration européenne du pays ; ils ont exposé leurs préoccupations quant aux retards accumulés par la faute des dirigeants bosniens ; ils ont déploré l’absence de réformes en BH dont celle de la constitution ; ils ont regretté l’échec des négociations pour former les gouvernements de BH et de la Fédération, etc…sans rien proposer de concret., Seule émerge de cette litanie coutumière la promesse de réaménager la présence internationale en BH pour la rendre plus opérationnelle. Et les optimistes de s’accrocher aux phrases qui évoquent les pouvoirs renforcés dont disposerait un nouveau et unique délégué de l’UE en Bosnie, qui prendrait la place du Haut-Représentant de l’ONU qui serait délocalisé on ne sait encore où.

Il n’est pas exclu que l’UE finisse par parvenir à désigner un envoyé spécial unique en BH, avec des pouvoirs de sanctions contre les dirigeants bosniens qui pousseraient trop loin leurs manœuvres d’obstruction aux réformes indispensables à l’avancée vers l’intégration européenne. Mais le leitmotiv du discours européen est toujours l’appel au compromis alors que s’il est une leçon à tirer de l’actuelle culmination de la crise, c’est qu’il n’est pas de compromis possible entre les deux conceptions du régime politique souhaitable pour la BH qui s’opposent : celle fondée sur la primauté de l’ethnicité ou celle fondée sur la primauté de la démocratie. Le pluralisme national de la Bosnie-Herzégovine doit certes être préservé, mais combiné à l’exercice démocratique du pouvoir et non contre lui. C’est l’enjeu de l’épreuve de force qui se déroule au sein de la Fédération et à l’échelle de la Bosnie-Hezégovine tout entière et qui met en question le système aberrant issu des accords de Dayton.

Poser ainsi le problème dépasse probablement le champ de vision des dirigeants de l’Union européenne et des Etats-Unis, qui semblent sous-estimer la menace de dislocation de la Bosnie-Herzégovine, que certains, et depuis longtemps, jugent inévitable. Aussi difficile que ce soit, l’instauration en Bosnie-Herzégovine d’un système institutionnel viable, permettant l’exercice de la démocratie dans un Etat décentralisé mais uni, demeure un objectif, car l’ autre terme de l’alternative ne pourrait être qu’un démembrement territorial qui ne s’accomplirait pas dans des circonstances pacifiques et serait désastreux pour la région et l’Europe.

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