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Rent a Bosnia

mardi 19 novembre 2002


"De nouvelles discussions sur une éventuelle partition de la B-H" !.. tel est le titre de l’article paru dans Slobodna Dalmacija (du 31 octobre). Il nous faut de nouveau démontrer que le projet de division n’a aucun sens, qu’il est contraire aux intérêts de chacun des peuples. Mais pourquoi les inepties publiées par un quelconque journaliste de l’International Herald Tribune doivent-elle toujours provoquer d’aussi vives réactions ? "Comment !?", rétorqueront certains grands intellectuels de province, mais l’International Herald Tribune " est supposée être la voix informelle du Gouvernement américain" !. Les anciens suppôts de Tudjman s’imaginent en effet que la manipulation des médias est un phénomène universel. William Pfaff n’aurait pu, de lui-même, faire preuve d’une telle irresponsabilité - il est donc le porte-parole d’une plus grande puissance, tout aussi irresponsable.

Malheureusement, la situation est beaucoup plus complexe. William Pfaff, correspondant de l’International Herald Tribune et du Los Angeles Time à Paris (qui écrit aussi de temps à autre pour les revues World Jewish Review et Commonwealth) n’est en aucun cas le chouchou de l’administration américaine, encore moins celui de Bush. C’est au contraire l’un des nombreux critiques de la politique étrangère américaine, et plus spécialement de l’élargissement de l’engagement global des Etats-Unis au lendemain de la guerre froide - ce que Pfaff considère d’ailleurs comme une source d’instabilité : "Les Américains s’imaginent exercer un pouvoir global encourageant la stabilité, alors que leur présence est en fait en elle-même une cause d’instabilité" (18 avril 1999).

De plus, Pfaff fait partie de l’école des analystes du"chaos global", mais, à la différence d’Huntington, qui divise le monde en civilisations antagonistes (religieuses ou pseudo religieuses), le monde de Pfaff est dualiste - divisé en "civilisation" et "barbarisme". La civilisation est représentée par la démocratie, la prospérité et la paix ; c’est-à-dire par les Etats-Unis, l’Europe occidentale, le Canada, le Japon, l’Australie et la Nouvelle Zélande. La question qui se pose est : où se situe la Bosnie ? Si elle fait partie de la "civilisation", elle peut alors être politiquement assimilée. Sinon, si l’on y trouve des parties "non civilisées", alors il vaut mieux la partager. Cela en garantira la stabilité et il y aura donc moins d’interventions américaines, lesquelles sont essentiellement déstabilisantes. Comme toute construction intellectuelle, le monde de Pfaff est l’expression de ses propres aspirations, il est donc subjectif. Il a autant de lien avec Bush que le Cardinal Puljic en a avec le Pape lorsqu’il rêve d’une "troisième entité". Moins, en fait.

Il est vrai qu’en 1977 déjà, Pfaff avait soutenu la thèse que la Bosnie était "une création politique artificielle". Il avait alors déclaré que si elle existait, "c’était parce que toute autre alternative aurait été pire encore " (International Herald Tribune , 19 août). Cette phrase révèle un océan d’ignorance et de préjugés. De toutes façons, le second paragraphe de son récent et déjà célèbre article sur la solution de l’impasse bosniaque débute par une conclusion erronée : "La République de Bosnie-Herzégovine est un Etat qui a été "improvisé" en 1995, au cours des négociations de Dayton).

Disons, à titre de consolation, que la façon dont Pfaff interprète l’agression contre la Bosnie-Herzégovine n’a pas été déformée par la propagande grand-serbe et grand-croate. Son erreur émane de son propre raisonnement - d’une singulière naïveté, mais qu’il estime réaliste - selon lequel si la Bosnie est divisée, "les nationalistes serbes et croates seront politiquement désarmés et se laisseront absorber par les communautés qu’ils ont tenté de s’approprier et dont le processus de transition vers la démocratie est achevé, ou en bonne voie". Si telle est la situation ; pourquoi suggérer même la division de la Bosnie ?

L’exemple de Pfaff est typique des "amis de la Bosnie", qui cherchent à l’utiliser pour leurs propres "missions civilisatrices". Il faut diviser la Bosnie pour que les bons côtés de la "Bosnie musulmane" puissent être exploités à des fins diverses. C’est ainsi qu’Alexandre Adler, un commentateur français, dans une interview à la revue Dani de Sarajevo, s’est récemment prononcé en faveur de la partition de la Bosnie - ce qui, pour lui, consisterait à "retracer les frontières - afin que la Bosnie "dans laquelle ses habitants aimeraient vivre" devienne un pays qui "servirait d’exemple d’Etat séculier et entretiendrait des liens étroits, avec la Turquie surtout, mais aussi avec l’Italie, la France et l’Allemagne (Dani, 18 octobre). Et si les Bosniaques, et les Boshniaques également, ne désiraient pas être "séculiers" et ne comprenaient pas pourquoi ils devraient entretenir des "liens étroits" avec la Turquie avant tout ? Et s’ils voulaient, du moins certains d’entre eux, donner l’exemple d’un pays multiculturel, à l’image de la France centralisée et laïque ? Ou s’ils n’avaient tout simplement pas envie de servir "d’exemple" ?. Mais ceci, semble-t-il, est interdit à la Bosnie.

Les commentateurs tels que Pfaff et Adler ne comprendront jamais (ou peut-être ai-je tort ?) que leurs "bonnes intentions" nourrissent en fait notre nationalisme insinuant. C’est ainsi que Zeljko Sabol, l’un des séides de Tudjman, s’est empressé de faire l’éloge de Pfaff, ou plutôt de son célèbre journal, le "Herald Tribune", qui a écrit, à l’occasion des élections en B-H, que cet "Etat avorté avait été imposé aux habitants de ce malheureux pays sous la pression des Etats-Unis et de l’OTAN". (Vjesnik,17 octobre). Le pauvre Sabol semble avoir oublié que feu son Président a personnellement beaucoup contribué à ce que la Bosnie-Herzégovine reste à jamais un "malheureux" pays. Mais, comme le déclare l’écrivain Ivan Lovrenovic, Il semble qu’en Croatie, le mal infligé à la Bosnie ne sera jamais reconnu (Dani, 25 octobre).

Mais quels qu’aient été les arguments avancés, il n’est pas question de diviser la Bosnie. Nous avons été habitués à nous laisser effrayer par tous les Pfaff(s) du monde. Le véritable problème, c’est l’irresponsabilité de la communauté internationale - qui a maintenu un système génèrant le nationalisme, pour ensuite - comme au lendemain des récentes élections, par exemple - contester les résultats légitimes des partis nationalistes issus de ce système.

Ivo Banac, professeur à l’Université de Yale et correspondant régulier de Feral Tribune.

(Traduction : Nicole Philip-Dizdarevic)


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